-Félix Tshisekedi, entre procès en dictature et réalité politique
Il est des mots qui claquent comme des fouets dans l’arène publique. Dictateur est de ceux-là. Il ne décrit pas seulement, il condamne. Il ne nuance pas, il tranche. Alors, lorsque le nom de Félix Tshisekedi est accolé à ce terme, la question mérite mieux que l’émotion : elle appelle une réflexion, une mise en perspective, presque un examen de conscience politique.
La dictature, disent les théoriciens, est l’antithèse de la démocratie. Dans la tradition héritée de la Grèce antique, la démocratie repose sur un principe simple mais exigeant : le pouvoir appartient au peuple. Il s’exprime par des élections libres, se structure autour de la séparation des pouvoirs, et se protège par le respect des libertés fondamentales. À l’inverse, la dictature concentre le pouvoir, étouffe les voix discordantes et gouverne sans véritable contrôle. Elle s’impose, souvent, par la force ou par la ruse.
Mais les concepts, aussi clairs soient-ils dans les livres, se troublent dès qu’ils rencontrent la complexité du réel. Et c’est précisément dans ce trouble que s’inscrit l’histoire politique de la République démocratique du Congo.
De Joseph Kasa-Vubu à Mobutu Sese Seko, du feu révolutionnaire de Laurent Désiré Kabila à la transition controversée incarnée par Joseph Kabila, le pays a connu des régimes aux visages multiples, mais souvent marqués par une constante : la fragilité des institutions et la personnalisation du pouvoir.
L’exemple de Mobutu reste emblématique. Arrivé par un coup d’État, il a bâti un régime où l’État se confondait avec sa personne. Le parti unique, la répression des opposants, le culte de la personnalité : autant de signes qui ne laissent guère de place au doute sur la nature dictatoriale de son pouvoir. Laurent Désiré Kabila, lui aussi porté par la force des armes, n’a pas véritablement rompu avec cette logique d’autorité concentrée. Quant à Joseph Kabila, son accession au pouvoir sans élection directe à l’origine, puis les controverses entourant la prolongation de son mandat,la fraude des élections ont nourri un débat profond sur la légitimité et la transparence du système politique.
Et puis survient 2019.
Pour la première fois dans l’histoire du pays, une alternance pacifique est proclamée. Félix Tshisekedi accède à la magistrature suprême à l’issue d’un processus électoral, certes contesté par certains, mais reconnu globalement comme un tournant symbolique majeur. L’image d’une passation de pouvoir sans effusion de sang s’impose alors comme un espoir, presque une promesse.
Dès lors, comment expliquer que quelques années plus tard, le mot dictateur surgisse dans le débat public ?
Est-ce l’expression d’une dérive réelle du pouvoir ? Ou le symptôme d’un climat politique où la parole s’enflamme plus vite que la preuve ne s’établit ?
Il serait naïf de croire que l’exercice du pouvoir ne transforme pas ceux qui s’y installent. L’histoire universelle regorge d’exemples où des hommes portés par des idéaux démocratiques ont, une fois aux commandes, durci leur gouvernance au nom de la stabilité ou de l’efficacité. Mais il serait tout aussi dangereux de qualifier hâtivement de dictature toute pratique du pouvoir jugée imparfaite ou contestable.
Car accuser, c’est facile. Démontrer, c’est autre chose.
Les détracteurs du régime actuel évoquent parfois des restrictions de libertés, des tensions politiques, des décisions jugées autoritaires. Mais ces éléments suffisent ils à établir l’existence d’une dictature au sens strict ? Une dictature ne tolère pas l’opposition ; or, celle-ci existe, s’exprime, critique, mobilise, injurie et fait même de l’injure facile son arme de combat politique. Une dictature truque systématiquement le jeu politique ; or, des élections continuent d’être organisées, même si leur transparence reste débattue. Une dictature gouverne par la peur ; or, la société congolaise demeure vibrante, contestataire, indocile même.
Il faut donc interroger aussi la parole qui accuse.
Dans certains milieux, notamment parmi les exilés politiques, un phénomène bien connu consiste à amplifier, voire à déformer la réalité pour répondre à des logiques administratives ou stratégiques. Cette fabrication du récit, que d’aucuns désignent dans un jargon populaire comme le “ DIEZE ”, consiste à ériger une contre-vérité en argument. Le mensonge, ici, n’est pas seulement une erreur : il devient un outil.
Et lorsque ce mécanisme s’installe dans le débat public, il finit par brouiller toutes les lignes. L’insulte remplace l’analyse. L’exagération supplante la nuance. L’adversaire devient un ennemi à abattre, quitte à travestir la réalité.
Le plus troublant reste peut-être cette mémoire courte de l’opinion. Hier encore, certains chantaient les louanges du nouveau pouvoir, saluant une gouvernance naissante, prometteuse. Aujourd’hui, les mêmes voix se font accusatrices, parfois sans transition, comme si la vérité elle-même pouvait changer de camp au gré des intérêts. Certains pour avoir été pris la main dans le sac de préparation de délit ou de fuite se victimisent sans moindre gêne même quand ils sont conscients qu’ils ne représentent que leur personne.
Mais la vérité, elle, résiste.
Elle résiste aux emballements, aux slogans, aux simplifications. Elle exige du temps, de la rigueur, et surtout du courage intellectuel.
Qualifier un régime de dictature n’est pas un acte anodin. C’est un verdict historique. Et un tel verdict ne peut reposer ni sur la rumeur, ni sur la frustration, ni sur la stratégie.
Entre l’ombre et le miroir, entre ce que l’on voit et ce que l’on projette, il appartient à chacun de discerner. Car au fond, le premier ennemi du mensonge n’est pas celui qu’il vise, mais celui qui le porte.
ZADAIN KASONGO T.


