« Le pouvoir a autant besoin de l’appui des aînés que de celui des cadets.»
Ce proverbe énonce une vérité politique et sociale dont j’ai pu mesurer la portée dans plusieurs villages situés sur la route de Demba, entre le secteur de Tshibungu et la cité administrative de Bena-Leka, au Kasaï central, en RDC. Je parcourais cette région dans les années 1980 à la recherche des mots d’origine française et portugaise intégrés au ciluba parlé.
En entendant ce proverbe, je compris qu’aucun pouvoir ne peut se maintenir durablement sans le concours de toutes les générations. Les aînés, munis de cannes ou assis sur des chaises longues à l’ombre des manguiers, incarnent l’expérience accumulée ; ils détiennent la mémoire des luttes anciennes ainsi que la sagesse acquise au fil des épreuves, sagesse qu’ils se montrent toujours disposés à transmettre. Les cadets, pour leur part, engagés dans les travaux communautaires et dans l’art du divertissement lorsque tombe le soir de cette saison sèche qui m’avait tant séduit, portent l’énergie du renouveau, l’esprit d’innovation et la capacité d’adaptation aux exigences du présent. Pour être stable, le pouvoir doit donc s’adosser à cette double assise : d’un côté la tradition qui éclaire, de l’autre la jeunesse qui dynamise. Négliger l’une ou l’autre revient à fragiliser l’édifice collectif en rompant l’équilibre entre la continuité et le changement. Le chef Kabeya Ditu, du village de Kwadi, en paya le prix le plus lourd pour s’être opposé aux jeunes agriculteurs. Ainsi, le proverbe apparaît comme un appel à l’harmonie.
Cependant, cette harmonie proclamée ne va pas de soi. Les intérêts des aînés et ceux des cadets peuvent diverger, parfois même s’affronter. Les premiers tendent à conserver leurs acquis et à maintenir des structures qui leur sont favorables, tandis que les seconds aspirent à redistribuer les rôles et à accélérer les mutations. Une pareille tension peut engendrer des conflits de légitimité où chaque groupe revendique sa part d’influence dans l’exercice du pouvoir. En outre, le discours de la complémentarité peut servir de voile à des rapports inégaux dans lesquels une génération instrumentalise l’autre sans réel partage de l’autorité.
Entre coopération et rivalité, ce proverbe invite donc à penser un équilibre en mouvement. Le pouvoir ne se consolide ni par l’exclusion des aînés ni par la marginalisation des cadets, mais par leur articulation réfléchie. La véritable sagesse politique consiste à convertir les différences générationnelles en ressources complémentaires plutôt qu’en foyers de division. Un authentique pacte intergénérationnel permet alors d’unir la mémoire et l’avenir, la stabilité et l’innovation. Le pouvoir cesse d’être le privilège d’un âge : il devient une construction collective dans laquelle chaque génération apporte sa contribution indispensable à la continuité de la société.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


