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samedi, mai 2, 2026

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NUIT DE TERREUR

Le silence habituel qui enveloppe le couvent Sainte-Brigitte, situé à la lisière d’un quartier périphérique de Kananga, n’a pas résisté à la violence de la nuit de samedi dernier. Là où l’on entend d’ordinaire les bêlements des porcelets, les gloussements des poules et les cantiques étouffés des religieuses en prière, ce sont des coups fracassants, des cris d’enfants terrifiés et des ordres lancés d’une voix brutale qui ont déchiré l’obscurité.


Vers deux heures du matin, plusieurs hommes vêtus d’uniformes semblables à ceux de l’armée nationale ont tenté de forcer le portail principal de cette modeste communauté religieuse. Le couvent, qui abrite aussi un orphelinat de vingt-sept enfants abandonnés, a frôlé le pire.


Ici, il n’y a ni richesse, ni coffre-fort, ni influence politique. Il n’y a que des femmes consacrées qui vivent de privations et de travail manuel. Pourtant, la peur s’y est invitée avec des bottes.


C’est un couvent qui survit sans la manne du Vatican. Contrairement aux idées reçues, toutes les maisons religieuses d’Afrique ne bénéficient pas de subsides réguliers venus de Rome. À Sainte-Brigitte, les sœurs vivent dans une pauvreté presque monastique. La toiture en tôle porte les cicatrices de plusieurs saisons de pluies. Les dortoirs des orphelins sont meublés de lits de fortune. La cuisine fonctionne au charbon de bois.

Pour nourrir les enfants et assurer un minimum de soins, les religieuses ont transformé l’arrière-cour en petite exploitation agricole. Une porcherie de briques rouges, un poulailler grillagé, quelques rangées de manioc et de légumes : voilà leur économie de survie.« Nous ne recevons aucune subvention du Vatican. Nous écrivons, nous sollicitons, mais les réponses tardent ou n’arrivent jamais. Alors nous avons appris à faire parler la terre et les animaux », confie avec une dignité poignante la mère supérieure, sœur Angèle Mwimpa. Chaque matin, les religieuses passent des psaumes aux seaux d’eau, des vêpres à la distribution de maïs aux cochons. Leur foi a l’odeur mêlée de l’encens et du fumier.


La nuit où la porte a tremblé. Selon plusieurs témoignages recueillis sur place, un véhicule non immatriculé se serait immobilisé devant le couvent peu avant l’attaque. Six hommes en treillis en seraient descendus. Armés de crosses, de barres métalliques et de lampes torches, ils auraient commencé à frapper violemment le grand portail.


« Ouvrez ! Contrôle militaire ! » criait l’un d’eux. Mais derrière la porte, ce n’était ni un dépôt d’armes ni une résidence de trafiquants. C’était un dortoir d’enfants déjà meurtris par l’abandon. Les religieuses se sont aussitôt réveillées. Certaines ont couru vers la chapelle, d’autres vers les chambres des petits. Les orphelins, saisis d’effroi, se sont mis à hurler. Des fillettes se sont accrochées aux pagnes multicolores des sœurs. Des garçons ont rampé sous les lits.


La mère supérieure raconte la scène avec une voix encore brisée : « J’ai cru que c’était notre dernière heure. Ils cognaient comme des gens venus arracher la vie. Nous n’avons ni soldats ni gardes. Nous n’avions que notre prière et notre barricade de pauvres. » Avec quelques religieuses, elle a poussé contre la porte des bancs, des sacs de maïs et même des morceaux de bois afin de retarder l’intrusion.


Pendant près de vingt minutes, le portail a résonné comme un tambour de guerre.
Le voisinage médusé : « Même les sœurs ne sont plus épargnées ». Les habitants des parcelles voisines, réveillés par le vacarme, ont suivi la scène depuis les maisons. Aucun n’a osé s’approcher immédiatement, tant la présence des bandits inspirait la crainte.


« Nous pensions assister à une opération officielle. Mais quand nous avons entendu les enfants crier, nous avons compris que quelque chose n’allait pas », raconte un riverain.
Un autre renchérit : « Si des gens habillés comme l’armée attaquent de bonnes sœurs qui élèvent des cochons pour nourrir des orphelins, alors plus personne n’est en sécurité dans ce pays. »

Finalement, alertés par les appels de détresse et les coups de sifflet improvisés, plusieurs jeunes du quartier ont commencé à converger vers le couvent. Entendant la foule s’approcher, les assaillants ont pris la fuite dans la nuit, sans être identifiés. Ils n’ont pas réussi à entrer. Mais ils ont laissé derrière eux une porte défoncée, des enfants traumatisés et une communauté religieuse suspendue à l’angoisse.

La mère supérieure interpelle l’État. Au lendemain du drame, sœur Angèle Mwimpa ne cachait ni sa fatigue ni son indignation. Debout devant le portail fissuré, les mains croisées sur son chapelet, elle a lancé une question simple, presque nue, mais lourde comme un verdict : « Si l’État ne peut pas protéger un orphelinat de religieuses sans défense, qui protégera les plus faibles ? Devons-nous attendre qu’un massacre se produise pour être entendues ? » Son visage portait la lassitude des femmes qui ont trop longtemps prié dans le vide administratif. Depuis plusieurs mois, explique-t-elle, des lettres auraient été adressées aux autorités locales pour signaler l’insécurité grandissante dans la zone. Aucune patrouille régulière, aucune présence dissuasive, aucun système d’alerte n’aurait été mis en place. Le couvent vit donc comme une chandelle dans le vent : éclairant autour de lui, mais menacé à chaque rafale.


Une question qui dérange : où est l’État ? L’émotion soulevée par cette tentative d’intrusion dépasse le simple fait divers. Elle révèle une vérité plus sombre : dans de nombreuses périphéries urbaines, les institutions caritatives survivent sans protection alors qu’elles suppléent aux défaillances publiques. Ces religieuses nourrissent des orphelins que l’État n’assiste pas. Elles soignent des enfants que l’administration ne connaît même pas. Elles produisent de quoi subsister avec des porcs et des poules pendant que les promesses officielles se consument dans les bureaux climatisés.


Et lorsque la violence frappe à leur porte, personne n’est là. Le silence des autorités depuis cette attaque scandalise les habitants. Beaucoup s’interrogent : les uniformes aperçus étaient-ils authentiques ou empruntés par des criminels ? Pourquoi aucune enquête sérieuse n’a-t-elle encore été annoncée ? Pourquoi faut-il toujours attendre que les larmes versent du sang pour déclencher une réaction institutionnelle ?


Maintenant le couvent vit entre la foi et la peur. Ce lundi matin, les religieuses ont repris tant bien que mal leurs activités. Une sœur distribuait le maïs aux poules. Une autre pansait un porcelet malade. Dans la cour, quelques orphelins jouaient sans enthousiasme. Mais chaque bruit de moteur les faisait sursauter. La cloche de la chapelle a sonné l’angélus comme pour conjurer la nuit passée. Le couvent Sainte-Brigitte tient encore debout, fragile citadelle de charité au milieu d’un territoire gagné par l’insécurité. Ses murs ne sont pas de marbre ; ils sont faits de briques, de prières, de fumier, de fatigue et d’abnégation.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

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