« Le sommeil est comme une dette, vous finirez par payer. »
Le sommeil est un créancier silencieux de la chair. On croit lui dérober quelques heures; on s’imagine plus fort que cette humble nécessité animale ; on prolonge la lampe, on force l’esprit, on violente les paupières. Pourtant, sous cette apparente victoire de la volonté, une comptabilité secrète se tient. Le corps inscrit tout. Chaque veille excessive ajoute une ligne à ce registre obscur où s’additionnent les déficits de repos. Et vient l’instant où la nature, qui ne discute jamais ses créances, présente sa note : une lassitude épaisse, une intelligence brouillée, des gestes incertains. Alors l’homme ou la femme (des citadins ou des ruraux) découvrent que le sommeil n’était pas une faveur, mais une loi ; non un luxe qu’on s’accorde, mais un tribut qu’on doit à sa propre condition mortelle. Ce que l’on refuse de donner librement, la chair l’arrache tôt ou tard avec une souveraineté sans appel.
Cependant, l’existence humaine n’est jamais si simple. Il y a des êtres qui semblent vivre dans une entorse continuelle à cette ordonnance du repos. Certains apprennent à fractionner leurs nuits, d’autres à survivre dans une discipline sévère où quelques heures suffisent, du moins pour un temps, à maintenir debout l’édifice fragile de leurs tâches. Le corps lui-même, soumis à l’habitude, paraît consentir à ces arrangements provisoires ; il retarde l’échéance, ajourne le châtiment, donne l’illusion d’un contrat renégocié. Et puis, tout sommeil n’a pas la même densité : une heure de paix profonde vaut parfois davantage qu’une longue nuit traversée d’angoisses. En ce sens, comparer le repos à une dette rigide serait peut-être oublier qu’il existe dans l’organisme une mystérieuse souplesse, une capacité d’accommodement, presque une diplomatie intime entre la fatigue et la volonté. Le proverbe, en parlant d’un paiement fatal et uniforme, simplifie donc cette relation mouvante où la biologie, les habitudes et les circonstances sociales introduisent d’infinies nuances.
Néanmoins, ces accommodements ne sont que des sursis. Ils ressemblent à ces indulgences que l’on obtient d’un créancier patient, non à une remise de dette. Car si l’homme peut déplacer l’heure du règlement, il ne peut supprimer le règlement lui-même. La fatigue oubliée revient avec plus de gravité ; le repos négligé réclame un jour sa restitution entière. C’est ici que la sagesse ancienne retrouve son accent de vérité : le sommeil peut être administré, réparti, amélioré, mais non supprimé de l’économie fondamentale de la vie. Il demeure ce rendez-vous inévitable où le corps exige qu’on lui rende ce qu’on lui a pris. Ainsi, la véritable prudence n’est pas de croire qu’on triomphe du sommeil, mais d’apprendre à vivre avec cette dette en homme prévoyant, sans multiplier les emprunts inconsidérés. Car le sommeil n’est pas seulement le prix de notre fatigue ; il est la condition même de notre permanence. En s’y abandonnant à temps, l’être humain ne s’humilie pas devant sa faiblesse : il consent à cette obscure justice intérieure sans laquelle aucune force durable n’est possible.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


