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lundi, mai 11, 2026

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L’AMOUR DU CONGO

Depuis ce 30 juin 1960 où le soleil de l’indépendance se leva sur les eaux lourdes du fleuve, les Congolais n’ont cessé de parler à leur pays comme à une mère imprévisible, tantôt nourricière, tantôt dévorante. On croit souvent que les peuples ne savent aimer que dans le calme ; c’est faux. Les peuples aiment davantage encore dans le désastre, parce que le malheur leur arrache les paroles qu’ils taisaient dans les jours heureux.

Ce matin-là, le Congo entra dans une nouvelle histoire avec une gravité d’enfant couronné trop tôt. Les discours vibraient sous les ventilateurs des palais coloniaux ; les drapeaux nouveaux tremblaient dans l’air de Léopoldville ; et dans les villages perdus du Kasaï, du Kivu, de l’Équateur ou du Bas Congo, des hommes et les femmes levèrent les yeux vers un avenir qu’ils imaginaient immense comme le fleuve lui-même. Ils ne demandaient pas le paradis. Ils demandaient seulement que la terre leur appartienne enfin. Il y avait dans cette espérance une innocence tragique, semblable à celle des familles pauvres qui croient qu’un héritage suffira à effacer des siècles d’humiliation.

Mais l’indépendance congolaise fut aussitôt poursuivie par les vautours. Les ambitions étrangères, les rivalités ethniques, les appétits miniers et les vanités militaires transformèrent très vite la jeune nation en maison assiégée. Et pourtant, chose admirable, le peuple continua d’aimer son pays avec une fidélité que les élites elles-mêmes trahissaient souvent.
Le Congo officiel parlait parfois la langue du pouvoir ; le Congo profond, lui, parlait la langue de l’attachement.
Je songe souvent à ces femmes des marchés de Kinshasa, de Kananga ou de Matadi. Elles portent le pays sur leurs dos comme elles portent leurs enfants : sans plainte spectaculaire. Les historiens racontent les coups d’État, les rébellions, les conférences internationales ; mais qui écrira l’histoire silencieuse de ces mères qui, malgré les pillages et les guerres, continuaient à vendre quelques tomates au bord des routes pour que le Congo survive un jour de plus ? Les nations ne tiennent pas par les constitutions. Elles tiennent par la patience obscure des pauvres.
Puis vint le long règne de la peur familière. Beaucoup de Congolais apprirent à aimer leur pays en murmurant, comme on aime un parent tombé dans l’alcool ou la folie.

Sous le règne du maréchal Mobutu, les foules chantaient parfois par contrainte, mais au fond des maisons, près des radios grésillantes, une autre vérité circulait : le pays était plus vieux et plus grand que ceux qui le gouvernaient. Cette conviction empêcha le désespoir total. Car le Congo possède ce génie paradoxal : il survit toujours à ceux qui annoncent sa mort.

Et lorsque les guerres déchirèrent l’Est, lorsque les enfants apprirent trop tôt le bruit des armes, le miracle douloureux continua. On aurait pu croire que le pays finirait par se haïr lui-même. Or il se produisit l’inverse. Les chansons, les églises, les matches de football, les proverbes en lingala, en ciluba, en swahili ou en kikongo devinrent des refuges de patriotisme intime. Les Congolais se disputaient entre eux avec violence, mais qu’un étranger humilie le Congo, et aussitôt renaissait cette susceptibilité nationale presque animale, cette fierté blessée qui prouve qu’un peuple demeure vivant.

Le plus bouleversant, peut-être, est que cet amour du Congo n’a jamais dépendu de sa prospérité. D’autres patries séduisent par leur puissance ; le Congo, lui, est aimé malgré ses ruines. Voilà ce qui déconcerte les observateurs étrangers. Ils voient les routes éventrées, les promesses non tenues, les hôpitaux pauvres, les politiciens arrogants ; ils concluent avec hâte que le lien national est brisé. Ils ne comprennent pas que le Congolais porte son pays moins dans les institutions que dans la mémoire affective : le goût du manioc partagé, la voix d’une rumba dans la nuit, le fleuve aperçu au coucher du soleil, le souvenir d’un parent disparu pendant les troubles, la tombe ancestrale abandonnée derrière une ligne de front.

Le Congo est peut-être l’un des rares pays où la souffrance a renforcé l’attachement au lieu de le dissoudre. Chaque génération a cru toucher enfin l’aube ; chaque génération a connu une nouvelle obscurité. Pourtant, au matin, les enfants continuent de réciter l’hymne national dans les écoles poussiéreuses. Il faut avoir vu cela pour comprendre. Les nations véritablement mortes sont celles dont les enfants ne chantent plus.

Il existe dans l’âme congolaise une fidélité qui ressemble à la foi religieuse. Elle résiste aux présidents, aux guerres, aux frontières poreuses, aux humiliations diplomatiques et même aux trahisons internes. Cette fidélité n’est pas naïve : elle sait les crimes, les corruptions, les lâchetés.
Mais elle refuse de réduire le pays à ses blessures. Aimer le Congo, pour beaucoup de Congolais, ce n’est pas nier ses drames ; c’est croire obstinément qu’au-dessous des décombres demeure une promesse.
Et peut-être est-ce cela, au fond, le patriotisme véritable : continuer d’aimer une terre même lorsqu’elle ne vous récompense plus.

José Tshisungu wa Tshisungu

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