Qui gouverne le Congo : le peuple ou la soutane ?

Parfois, une seule phrase suffit à embraser le débat national.

Le 30 juin 2026, jour du soixante-sixième anniversaire de l’indépendance de la République démocratique du Congo, le Cardinal Fridolin Ambongo déclarait devant les fidèles :

« Nous ne voyons ni la nécessité, ni l’urgence, ni l’opportunité du changement de la Constitution. La priorité aujourd’hui en RDC, c’est la paix, le bien-être social du peuple congolais, l’unité et la cohésion nationale. »

Cette déclaration n’est pas anodine. Elle intervient dans un contexte où la question d’une éventuelle révision de la Constitution divise profondément la classe politique et l’opinion publique. Dès lors, une interrogation s’impose : s’agit-il d’un simple avis pastoral ou d’une prise de position politique assumée ?

Nul ne conteste au Cardinal son droit de parole. La liberté d’expression vaut pour tous, y compris pour les responsables religieux. Mais lorsqu’un prince de l’Église intervient intempestivement avec une telle fermeté dans un débat institutionnel, il doit accepter que sa parole soit, elle aussi, soumise à la critique démocratique.

Car enfin, qui décide du destin d’un peuple ?

Un prélat ? Une Église ? Une classe politique ?

Ou le peuple souverain lui-même ? Voilà la véritable question.

La Constitution n’est pas un livre sacré gravé dans la pierre. C’est un contrat entre une nation et ses citoyens. Partout dans le monde, les Constitutions évoluent lorsque les circonstances l’exigent. La France, les États-Unis, l’Afrique du Sud et bien d’autres démocraties ont révisé leur Loi fondamentale sans que cela ne provoque la fin de l’État de droit.

Pourquoi le Congo devrait-il être condamné à considérer sa Constitution comme intangible ?

Depuis près de trente ans, notre pays vit sous la menace permanente de conflits armés à l’Est. Des millions de nos compatriotes ont connu les déplacements, les massacres, les viols, les pillages et la peur. Cette tragédie nourrit, chez certains Congolais, la conviction que les institutions doivent être repensées afin de mieux répondre aux défis du présent. D’autres estiment au contraire que la priorité doit rester la paix avant toute réforme constitutionnelle. Ces deux visions existent et méritent d’être débattues.

Mais peut-on affirmer qu’il n’existe « ni nécessité, ni urgence, ni opportunité » sans donner l’impression de fermer un débat qui appartient d’abord à la Nation ?

Cette affirmation surprend plus d’un observateur.

Car si le peuple est souverain, c’est lui, et lui seul, qui doit apprécier l’opportunité d’une réforme, dans le respect des procédures prévues par la Constitution.

Il est permis de se demander quel rôle entend jouer aujourd’hui le Cardinal Ambongo. Celui d’un pasteur soucieux de préserver la stabilité nationale ?

Celui d’un médiateur ? Ou celui d’un acteur politique dont les interventions intempestives pèsent directement sur le débat institutionnel ?

Ces questions sont légitimes. Elles ne relèvent ni de l’insulte ni de l’irrespect. Elles participent au débat démocratique.

Une image me vient à l’esprit.

Nous sommes en pleine coupe du monde.Imaginez une équipe de football qui, après avoir construit une magnifique action collective, éliminé tous les défenseurs adverses et placé son attaquant seul face au gardien, renoncerait soudain à tirer au but au nom d’une prudence excessive. Quel supporter comprendrait un tel renoncement ?

Pour ceux qui soutiennent une réforme de la Constitution, le moment actuel représente précisément cette occasion décisive. Ils estiment que le pays ne doit pas laisser passer ce qu’ils considèrent comme une opportunité historique. D’autres Congolais ne partagent pas cette analyse. Là encore, c’est le débat démocratique qui doit trancher.

Ce qui paraît plus préoccupant, c’est la tendance, perçue par certains, à voir certains responsables religieux investir de plus en plus le terrain politique.

L’Église catholique joue un rôle majeur dans l’éducation, la santé et la vie sociale du pays. Personne ne peut honnêtement le nier.

Mais gouverner un diocèse n’est pas gouverner un État-continent de plus de cent millions d’habitants.

La mission première de l’Église est d’annoncer l’Évangile, de former les consciences et de promouvoir la paix. Lorsqu’elle entre dans l’arène politique, elle s’expose inévitablement aux critiques qui frappent tous les acteurs politiques.

Le temps où une parole ecclésiastique suffisait à orienter toute une population est révolu. Le Congolais d’aujourd’hui lit, compare, analyse, vérifie, contredit.

Il refuse de suivre aveuglément quiconque, fût-il Cardinal.

C’est là le signe d’une démocratie qui mûrit.

L’avenir du Congo ne se construira ni dans les sacristies, ni dans les états-majors politiques, ni dans les salons diplomatiques.

Il se construira dans le dialogue entre les institutions, dans le respect de la souveraineté populaire et dans la fidélité à l’intérêt supérieur de la Nation.

Le peuple congolais n’a pas besoin de tuteurs.

Il a besoin de dirigeants responsables, de responsables religieux rassembleurs et d’institutions qui écoutent sa voix.

Car, au bout du compte, une vérité demeure.

Dans une République digne de ce nom, ce n’est ni la soutane, ni le costume, ni l’uniforme qui gouvernent.

C’est le peuple.

Et personne ne devrait parler à sa place.

ZADAIN KASONGO T.

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