LA PSYCHOLOGIE DU CHAUFFEUR KINOIS

Le chauffeur kinois ne conduit pas seulement une voiture : il défend sa place dans le monde. Les moteurs grondent, les klaxons s’impatientent, les bras se tendent par les fenêtres. Chacun semble persuadé que son urgence vaut davantage que celle du voisin. Le chauffeur qui vous coupe la route ne se croit pas nécessairement coupable. Il estime peut-être que la vie, qui ne lui a jamais rien accordé sans résistance, lui doit bien ce petit avantage. Regardez bien ces hommes au volant sur le boulevard Sendwe. Il y a celui qui klaxonne avant même que l’obstacle se présente, comme s’il voulait conjurer le malheur ; celui qui se glisse dans un espace où personne n’aurait songé à engager une brouette ; celui qui, immobilisé dans un embouteillage, entreprend de gagner quelques centimètres sur le trottoir. Il ne gagne presque rien, sinon la satisfaction de n’avoir pas attendu comme les autres. Car attendre, à Kinshasa, est une épreuve morale. On attend le client, le salaire, le véhicule qui vous précède, le fonctionnaire qui n’arrive pas, l’avenir qui se fait désirer. Pourquoi le chauffeur accepterait-il docilement d’attendre au volant, quand toute son existence lui enseigne qu’il faut se débrouiller pour ne pas être le dernier ? Je ne voudrais pourtant pas condamner trop vite cet homme. Derrière son agressivité apparente, il y a souvent la peur de rentrer bredouille, la pression du propriétaire du véhicule, le prix du carburant, les exigences de la famille. Le klaxon est alors une sorte de langage de la détresse, auquel répondent d’autres détresses, dans un vacarme où personne n’écoute personne. Et puis, soudain, un geste vous arrête : un chauffeur laisse passer un piéton, cède le passage à un confrère ou s’efface pour une ambulance. Pendant quelques secondes, la ville paraît retrouver une mesure humaine. Nous découvrons alors que la courtoisie n’a pas disparu ; elle est seulement malmenée par cette lutte quotidienne où chacun redoute de perdre ce qu’il n’a pas. La psychologie du chauffeur de Kinshasa ? Je la chercherais moins dans son permis de conduire que dans ses conditions de vie. Il suffit parfois de regarder la route pour apercevoir toute une société : ses impatiences, ses ruses, ses injustices et cette étonnante vitalité qui lui permet de continuer malgré tout. Le soir, lorsque les voitures s’éloignent dans la poussière et que les derniers klaxons se perdent au loin, je me demande si le véritable embouteillage n’est pas ailleurs : dans les esprits, dans les institutions, dans cette longue file d’hommes qui voudraient avancer et qui, faute d’une règle commune respectée par tous, finissent par se barrer mutuellement le chemin.

José Tshisungu wa Tshisungu

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