CE QUE LE CONGO A PENSÉ DEPUIS L’INDÉPENDANCE

« De l’authenticité à la débrouille : quatre tentatives de penser par soi-même »

Il y a une question que je me pose parfois lorsque je relis l’histoire politique du Congo : qu’avons-nous réellement produit depuis 1960 ? Je ne parle pas des présidents, des gouvernements, des rébellions, des constitutions ou des guerres. Tout cela appartient à l’histoire visible, celle que les journaux racontent et que les manuels alignent en dates. Je cherche autre chose. Je cherche les idées. Et je m’aperçois que la question est plus difficile qu’elle ne paraît. Nous avons pris l’habitude de considérer le Congo comme un pays qui reçoit les modèles politiques, les programmes économiques, les théories universitaires, les conseils des experts, les institutions importées. On parle beaucoup de ce que le Congo a subi. Beaucoup moins de ce qu’il a pensé. Pourtant, depuis l’indépendance, quatre expériences me paraissent particulièrement importantes. Je ne les présenterais pas comme quatre vérités sorties toutes faites de la tête congolaise. Ce serait trop simple. Elles sont plutôt quatre moments au cours desquels le Congo a tenté de répondre à une même question, sous des formes différentes : comment devenir réellement indépendant. La première réponse fut culturelle. La deuxième fut économique. La troisième fut politique et la quatrième, plus obscure et beaucoup moins officielle, fut sociale. C’est peut-être cette dernière qui m’intéresse aujourd’hui le plus.

1. Commencer par soi-même
Au lendemain des indépendances, il y avait des éléments évidents dans la volonté de retrouver une identité africaine. Le colonisateur était parti — du moins officiellement. Mais les catégories avec lesquelles nous nous regardions étaient restées. Il fallait donc commencer par soi-même. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la politique d’authenticité développée au Zaïre à partir de 1971 : africanisation des noms, transformation des symboles, recherche d’une identité nationale débarrassée de certaines références coloniales. Je ne veux pas refaire ici le procès du mobutisme. Il a été suffisamment fait, et l’histoire dispose de suffisamment d’éléments pour en mesurer les dérives autoritaires. Ce qui m’intéresse est ailleurs. Derrière la politique officielle, il y avait une question qui n’a jamais cessé de me paraître légitime : comment être moderne sans continuer à penser avec les yeux de celui qui nous a colonisés ? C’est une question beaucoup plus vaste que l’authenticité politique de Mobutu. Elle concerne encore nos universités, nos langues, nos littératures, nos manières de produire le savoir. Elle concerne même la manière dont nous racontons notre propre histoire. L’erreur serait peut-être de croire que l’authenticité consistait simplement à changer de nom. Un Congolais appelé Mobutu, Tshisekedi, Tchombe ou Bakole ne devient pas davantage maître de son histoire parce qu’il porte un nom africain. Le problème est plus profond. Il faut savoir avec quelles catégories on pense. C’est ici que l’expérience de l’authenticité devient intéressante malgré ses contradictions. Elle voulait libérer la conscience congolaise ; elle a parfois voulu administrer cette libération. Elle voulait retrouver une culture ; elle a transformé la culture en politique officielle. Je retiens donc moins la doctrine que la question qu’elle a laissée derrière elle. Sommes-nous capables de produire nos propres catégories de compréhension du monde ? Je crois que cette question reste ouverte.

2. Puis vint la question de la richesse
Une fois que l’on a demandé « qui sommes-nous ? », une autre question arrive presque naturellement : qu’est-ce qui nous appartient ? C’est ici que la zaïrianisation de 1973 prend son sens. On peut raconter cette politique comme une erreur économique. Les difficultés furent considérables, les capacités de gestion n’étaient pas toujours réunies, et certaines mesures furent ensuite révisées. Mais je me méfie des histoires qui jugent une idée uniquement à partir de son échec pratique. L’idée de départ était politiquement compréhensible : si le Congo est indépendant, pourquoi ses principales activités économiques devraient-elles continuer à dépendre largement de capitaux et d’intérêts étrangers ? Le problème est que nous avons parfois confondu deux choses : posséder et savoir produire. Je peux proclamer qu’une entreprise appartient à la nation, cela ne me donne pas automatiquement les ingénieurs, les gestionnaires, les capitaux, les réseaux commerciaux, les technologies et la discipline nécessaires à son fonctionnement. C’est ici que la zaïrianisation devient, à mes yeux, une expérience beaucoup plus instructive qu’on ne le croit. Elle nous apprend que la souveraineté économique n’est pas seulement une question de propriété. Elle est une question de capacité. Je pourrais même dire : de compétence nationale. Un pays peut posséder une mine sans maîtriser la technologie de son exploitation. Il peut posséder un fleuve sans transformer suffisamment son énergie. Il peut posséder des terres sans construire les chaînes de valeur qui permettraient à sa population d’en tirer durablement profit. L’indépendance économique commence donc peut-être là où s’arrête la simple revendication de propriété. Je reviens souvent à cette idée parce qu’elle me paraît toujours actuelle. Être propriétaire de sa richesse n’est pas encore savoir en faire une puissance collective.

3. Et le peuple dans tout cela ?

Il y eut ensuite le grand réveil politique du début des années 1990. Pendant longtemps, le peuple congolais avait été omniprésent dans les discours et presque absent de la décision. On parlait du peuple. On travaillait pour le peuple. On gouvernait au nom du peuple. Mais qui demandait au peuple ce qu’il voulait ? La Conférence nationale souveraine a précisément fait surgir cette contradiction. Je ne prétends pas qu’elle ait résolu le problème. Elle ne l’a pas résolu. Mais elle a déplacé le centre de gravité du débat. Le parti unique n’était plus la seule manière imaginable d’organiser le politique. La souveraineté populaire, le pluralisme, l’État de droit et la recherche d’un nouvel ordre institutionnel entraient dans la conversation publique avec une force nouvelle. Pour moi, c’est l’une des idées les plus importantes sorties de cette période : le pouvoir n’est pas naturellement la propriété de ceux qui l’exercent. Cette phrase paraît aujourd’hui banale. Elle ne l’était pas. Et elle ne l’est peut-être toujours pas suffisamment. Car j’observe une étrange maladie dans notre vocabulaire politique : tout le monde parle au nom du peuple. Le pouvoir parle au nom du peuple. L’opposition parle au nom du peuple. Les mouvements politiques parlent au nom du peuple. Les intellectuels parlent parfois au nom du peuple. Je me demande alors si nous n’avons pas encore une difficulté fondamentale : laisser le peuple parler sans lui confisquer immédiatement sa parole. La souveraineté populaire n’est pas seulement le droit de choisir un dirigeant. Elle suppose aussi la possibilité de contrôler ceux qui gouvernent, de les contester, de leur demander des comptes et, lorsque cela est nécessaire, de leur dire non. La Conférence nationale n’a pas achevé cette histoire. Elle l’a seulement rendue impossible à oublier.

4. Et puis il y a cette chose sans théorie : la débrouille
C’est probablement ici que je m’écarte le plus des récits habituels. Quand je pense aux grandes idées produites au Congo depuis 1960, je ne vois pas seulement les palais présidentiels, les conférences et les textes constitutionnels. Je vois aussi le marché. Je vois les quartiers. Je vois les transports improvisés, les petits commerces, les ateliers installés dans des espaces improbables, les réseaux familiaux, les femmes qui font circuler des marchandises, les hommes qui changent trois fois de métier dans la même semaine, les jeunes qui inventent une activité avec presque rien. Je vois surtout une société qui refuse de s’arrêter lorsque l’administration s’arrête. On appelle cela la débrouille. Le mot est presque méprisant. Il donne l’impression d’une activité provisoire, sans dignité, sans pensée, sans organisation. Je crois pourtant qu’il faut le regarder autrement. La débrouille est une intelligence pratique née de la contrainte. Je ne veux surtout pas la romantiser. La pauvreté n’est pas une vertu. L’informel n’est pas un idéal. Et il serait dangereux de transformer les insuffisances de l’État en qualités merveilleuses du peuple. Mais il faut bien constater quelque chose : lorsque les structures officielles ne suffisent plus, la société invente d’autres structures. Elle trouve des circuits, crée des relations de confiance, organise des échanges, apprend à contourner les obstacles et transforme parfois une cour familiale en atelier, un véhicule en entreprise, une relation de parenté en mécanisme de crédit, une connaissance personnelle en accès à un service.
Ce n’est pas toujours légal. Ce n’est pas toujours juste. Ce n’est pas toujours efficace. Mais c’est une manière de faire fonctionner la société. Je serais donc tenté de dire que la débrouille est une théorie sociale que les Congolais n’ont jamais écrite. Ils l’ont pratiquée. Et peut-être que notre erreur consiste précisément à ne pas prendre au sérieux ce que nous pratiquons. Quatre réponses, une même inquiétude. En réalité, plus j’avance dans cette réflexion, moins je vois quatre idées séparées. Je vois plutôt quatre tentatives pour sortir d’une même situation de dépendance. Avec l’authenticité, nous avons demandé : comment penser par nous-mêmes ? Avec la zaïrianisation : Comment posséder et maîtriser notre économie ? Avec la souveraineté populaire : Comment faire du peuple la source réelle du pouvoir ? Avec la débrouille : Comment continuer à vivre et à produire lorsque les institutions ne suffisent plus ? Ce qui me frappe, c’est que chacune de ces réponses contient sa propre contradiction. L’authenticité pouvait devenir une nouvelle orthodoxie. La souveraineté économique pouvait échouer faute de capacités suffisantes. La souveraineté populaire pouvait être proclamée sans être réellement exercée. La débrouille pouvait devenir une solution permanente à des problèmes qui devraient relever de l’État. Voilà pourquoi je ne veux pas transformer ces quatre expériences en légendes nationales. Une idée intéressante n’est pas nécessairement une idée qui a réussi. Parfois, c’est une idée qui a posé correctement une question que son époque n’était pas encore capable de résoudre. Et c’est peut-être cela que le Congo a produit de plus précieux depuis 1960. Pas quatre recettes. Quatre questions. Qui sommes-nous ? Que pouvons-nous maîtriser ? À qui appartient le pouvoir ? Que faisons-nous lorsque les institutions nous abandonnent ? Je pourrais m’arrêter là. Mais une dernière pensée me vient. Si le Congo continue à importer non seulement ses machines, ses capitaux et ses marchandises, mais aussi les concepts avec lesquels il interprète sa propre réalité, alors l’indépendance de 1960 restera inachevée. Car il existe une dépendance plus discrète que la dépendance économique, celle qui consiste à ne pas disposer des mots pour comprendre ce que l’on vit. Et je crois que c’est peut-être ici que commence la prochaine indépendance congolaise. Produire nos propres concepts. Non pas pour refuser ceux des autres, mais pour pouvoir enfin dialoguer avec eux à égalité.

José Tshisungu wa Tshisungu

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