LE VENDEUR DE SACHETS D’EAU À KINSHASA

Peut-on comprendre ce que la nécessité fait de l’intelligence humaine à Kinshasa ? Il est là, au bord de la chaussée, parmi les klaxons, la poussière et les gaz d’échappement. Il tient ses sachets dans une bassine ou les serre contre lui comme un capital dont il connaît la fragilité. Il ne vend pas seulement de l’eau : il vend quelques secondes de fraîcheur à des hommes que la ville épuise.
Ce qui me frappe chez lui, c’est moins son insistance que son attention. Il surveille les véhicules immobilisés, devine la soif d’un passager, repère le geste d’une main derrière une vitre. Il sait qu’il ne faut pas perdre de temps avec celui qui détourne les yeux, ni désespérer de celui qui fouille lentement sa poche. Toute une psychologie s’est formée dans cette fréquentation quotidienne du besoin et du refus.
Il y a, dans sa manière d’interpeller les clients, une sorte de théâtre populaire. La voix monte, le bras se tend, les pas accélèrent ; puis, devant une vitre qui se referme, le vendeur retrouve aussitôt son calme. Il a appris à ne pas prendre chaque refus pour une offense personnelle. À Kinshasa, où chacun semble courir après quelque chose qui lui échappe, il faut savoir recommencer sans cesse. Je me demande parfois ce qu’il pense de ceux qui passent devant lui sans le voir. Les juge-t-il indifférents, pressés, malheureux eux-mêmes ? Peut-être ne se pose-t-il aucune de ces questions. Le soir approche ; il lui faut vendre encore quelques sachets, rentrer avec de quoi nourrir les siens. La philosophie attendra. Et pourtant, quelle leçon de réalisme ! Le vendeur sait que la pitié ne remplit pas une assiette, que l’orgueil ne se convertit pas en monnaie et que le client d’aujourd’hui n’est jamais assuré de revenir demain. Il ne possède ni boutique ni enseigne ; il lui reste son regard, sa voix, sa mobilité et cette patience que les économistes appellent peut-être une stratégie, mais que la misère enseigne bien avant les livres. Je songe alors que Kinshasa ne se comprend pas seulement dans les bureaux où l’on parle de croissance, de chômage et de pauvreté. Elle se révèle aussi dans cette petite transaction, au bord d’une route, entre un homme qui a soif et un autre qui espère vendre. L’un achète de l’eau ; l’autre tente d’acheter, avec quelques sachets, le droit de recommencer demain.

José Tshisungu wa Tshisungu

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