Nous dénonçons la démagogie d’une voix sûre, comme si elle ne pouvait habiter que les tribunes adverses, alors qu’elle chemine, patiente et insinuante, dans toute parole qui cherche l’applaudissement plus que la vérité.
La démagogie n’est pas le mensonge brutal qui éclate comme une vitre brisée dans un hôtel de la Gombe. Elle est plus douce, plus enveloppante. Elle parle bas, elle rassure, elle promet l’aube avant même que la nuit ne soit traversée. Elle connaît le cœur des foules du Stade Tata Raphael, comme le pêcheur connaît le courant du fleuve Congo à Kinkole. Le démagogue jette le filet au bon endroit, là où frémissent la fierté blessée, la peur de l’abandon, le désir d’être enfin reconnu. La démagogie n’élève pas ; elle enivre. Elle ne construit pas ; elle embrase.
Sous Mobutu Sese Seko, l’authenticité fut proclamée comme une saison nouvelle. On changea les noms comme on changerait de peau ; on répudia des prénoms chrétiens comme on se déleste d’une chemise sale ; on invoqua les ancêtres afin que leur ombre protège la nation. Puis vint la zaïrianisation, annoncée comme une moisson promise aux fils du pays. Les entreprises passeraient aux mains nationales ; la richesse, disait-on, coulerait à nouveau dans le lit du fleuve commun.
Qui n’aurait pas vibré à ces paroles ? Elles avaient la couleur du soleil levant et le parfum des terres ancestrales. Pourtant, derrière l’hymne, la réalité s’assombrissait. Les entreprises confiées aux proches du pouvoir sans préparation s’effondrèrent comme des maisons bâties sur du sable ; la prospérité annoncée se dissipa en poussière sous la barbe du président fondateur du parti État; la fierté collective servit de rideau à des intérêts privés. Le peuple, convié à célébrer sa renaissance, se retrouva à compter les ruines de la nation. La promesse brillait comme un feu de brousse sur les collines du Kivu et les plateaux du Kasaï; elle laissa derrière elle un sol calciné.
Plus tard, sous Joseph Kabila, les « cinq chantiers » retentirent comme le plan d’un architecte traçant sur le soleil ancestral la silhouette d’une cité nouvelle. Infrastructures, santé, éducation, logement, eau et électricité : cinq piliers pour soutenir l’espérance d’un peuple clochardisé. On promettait des routes là où la boue retenait les pas, la lumière là où la nuit s’installait trop tôt, l’eau claire là où la soif était quotidienne.
Quelques routes furent effectivement ouvertes, deux, trois bâtiments surgirent du sol kinois. Mais l’horizon dessiné par les discours demeura plus vaste que les réalisations. L’électricité vacillait comme une lampe exposée au vent de la saison de pluie; l’eau restait rare, paradoxalement à quinze mètres du fleuve majestueux ; les hôpitaux manquaient de tout. Le slogan, tel un drapeau neuf, flottait encore haut ; la transformation, elle, avançait à pas comptés. L’écart entre la parole et la pierre posée devint un silence que chacun percevait dans l’entourage de Kabila et ses infiltrés.
La démagogie n’est donc pas l’émotion en politique, car une nation sans émotion serait une terre sans pluie. Elle est l’art d’exploiter l’orage sans jamais irriguer les champs. Elle consiste à préférer l’ovation de l’instant au jugement du lendemain, à multiplier les promesses comme des feux d’artifice dont il ne reste, au matin, qu’une odeur de poudre que les Congolais connaissent à la Foire internationale de Kinshasa.
On oppose à cette tentation démagogique le « leadership responsable ». L’expression évoque une lampe tenue haut dans la nuit, non pour éblouir, mais pour éclairer le chemin. Gouverner avec responsabilité, c’est accepter de décevoir parfois, d’avouer les limites, de parler une langue moins brillante, mais plus solide. C’est préférer la lente construction d’un pont, d’une rocade à la lecture dithyrambique d’un compte-rendu d’une réunion du Conseil des ministres.
La tentation démagogique renaît à chaque crise comme une herbe tenace. Elle prospère dans les fissures de la souffrance collective. Mais un pays ne se relève pas sur des paroles qui caressent l’émotion ; il se relève sur des décisions qui résistent aux saisons, à la pluie, à l’usure du temps. La démagogie est un éclair : elle illumine un instant le visage du pouvoir. La responsabilité est une veille. Elle dure, elle fatigue, elle exige. Entre les deux, il y a la distance qui sépare le tumulte de la foule et la solitude de la conscience.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


