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lundi, mars 9, 2026

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DESTIN VULNÉRABLE

Il est des pays dont la richesse ressemble à ces fruits trop lourds qui courbent les branches jusqu’à les briser. La RDC est de ceux-là. La terre y déborde de métaux rares, de forêts profondes, de fleuves immenses ; mais l’économie, elle, marche comme un homme chargé de trésors qui n’aurait ni poche ni coffre pour les garder. Le monde vient y puiser ce qui lui manque, puis s’éloigne en laissant derrière lui un pays qui importe presque tout ce dont il a besoin pour vivre.

On parle souvent de la richesse du sous-sol congolais avec une sorte d’émerveillement abstrait. Mais cette richesse ressemble à ces miroirs trop vastes qui reflètent davantage le regard des étrangers que celui de la maison où ils sont suspendus.
Les minerais — cuivre, cobalt, or — quittent la terre ancestrale comme des caravanes silencieuses. Ils partent vers les ports lointains, vers les usines d’Asie où ils deviendront batteries, circuits électriques, machines de l’avenir. Pendant ce temps, le pays qui les a vu naître attend encore les industries capables de les transformer sur place.

La contradiction est presque douloureuse. On marche dans un territoire vaste comme un continent intérieur, où des millions d’hectares de terres pourraient nourrir des peuples entiers, et pourtant les marchés dépendent des cargaisons venues d’ailleurs. C’est comme si un jardin immense restait à demi abandonné tandis que ses habitants achètent au voisin les fruits qu’ils pourraient cueillir eux-mêmes.

À cette dépendance matérielle s’ajoute une autre, plus discrète, plus administrative : celle qui lie les finances publiques aux prescriptions des institutions internationales, comme le Fonds monétaire international ou la Banque mondiale. Ces organisations parlent le langage froid des équilibres macroéconomiques, et leurs conseils sont souvent nécessaires pour maintenir la stabilité d’un État. Mais cette stabilité ressemble parfois à celle d’un malade maintenu debout par des béquilles. Elle n’a pas encore la marche libre d’un corps qui aurait retrouvé sa force.

Et pourtant, il serait faux de croire que la RDC n’occupe qu’une place marginale dans le monde. Il se pourrait même qu’elle se trouve, sans toujours en avoir conscience, au centre d’un jeu beaucoup plus vaste. Car les métaux dont recèle son sol sont devenus les nerfs mêmes de l’économie nouvelle. Le cobalt, par exemple, entre dans la fabrication des batteries qui feront rouler les voitures de demain et fonctionner les machines de l’avenir. Le cuivre, lui, court dans les veines invisibles de l’électricité moderne. À mesure que la planète s’électrifie, ces métaux deviennent presque aussi indispensables que le pétrole l’était au siècle dernier.

Ainsi, le pays apparaît à la fois comme un géant endormi et comme une proie observée. Dans un monde que les guerres secouent et que les rivalités entre puissances déchirent, les territoires riches en ressources stratégiques cessent d’être seulement des lieux de production : ils deviennent des lieux de convoitise. L’histoire récente a montré que les richesses naturelles peuvent attirer autour d’elles des intérêts multiples, parfois incompatibles, qui finissent par se heurter comme des plaques tectoniques sous la surface tranquille des États.

C’est pourquoi la situation actuelle doit être regardée comme une alerte. Non pas une alerte spectaculaire, faite de sirènes et de proclamations, mais une alerte lente, presque silencieuse, semblable à ces fissures qui apparaissent d’abord dans les murs avant de révéler la fragilité d’une maison entière. Dans une économie mondiale que les conflits et les tensions géopolitiques rendent de plus en plus imprévisible, la dépendance économique peut devenir une vulnérabilité profonde.
Il faudrait que cette richesse cesse d’être un spectacle pour devenir une œuvre. Il faudrait que les minerais cessent de quitter le pays comme des voyageurs sans retour et qu’ils y laissent au moins une part de leur valeur. Il faudrait aussi que les champs, vastes comme des promesses oubliées, retrouvent le bruit des outils et le rythme des saisons cultivées.
Car un pays n’est vraiment souverain que lorsque ce qu’il produit, nourrit ses habitants, éclaire ses villes et bâtit ses propres machines. Tant que ces forces resteront dispersées, la RDC continuera de ressembler à ce fleuve immense — le Congo — qui traverse la forêt avec une puissance inouïe, mais dont les rives, parfois, semblent ignorer la force de l’eau qui coule entre elles.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

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