Il y a des livres qui prétendent éclairer une nuit et qui, ce faisant, révèlent surtout la profondeur de l’ombre qu’ils traversent. L’essai de Locha Mateso intitulé Écrire le Congo : de Conrad à Césaire, paru en 2023 chez l’éditeur parisien L’Harmattan, appartient peut-être à cette catégorie. On l’ouvre avec l’espoir d’assister à la naissance d’une généalogie des discours qui ont fait du Congo une métaphore universelle de la nuit humaine. On en sort avec le sentiment d’avoir parcouru un dossier d’instruction très soigneusement constitué, mais dont le juge aurait oublié de prononcer la sentence.
Le projet est pourtant séduisant. L’auteur rassemble autour du Congo quelques textes devenus presque mythiques : Heart of Darkness de Joseph Conrad, le mordant King Leopold’s Soliloquy de Mark Twain, le tour inquiétant de Voyage au Congo par André Gide, puis les grandes fresques théâtrales de Aimé Césaire. Quatre stations d’un même chemin où l’Europe, fascinée par sa propre conscience, se penche sur le fleuve Congo comme on se penche sur un miroir obscur.
Car c’est bien cela qui frappe : le Congo apparaît moins comme un pays que comme un symbole. Il est le théâtre où l’Occident contemple son crime, sa honte, sa compassion tardive. L’ouvrage restitue avec une érudition irréprochable l’arrière-plan historique : la campagne internationale contre les atrocités commises sous le Congo Free State de Léopold II, les enquêtes opiniâtres de Edmund Dene Morel et les rapports accablants de Roger Casement. Tout cela est rappelé avec précision, presque avec ferveur. On sent l’historien appliqué qui veut rendre justice aux témoins.
Mais une question demeure, obstinée comme une braise sous la cendre : pourquoi le Congo est-il encore, dans ce livre même qui prétend l’étudier, surtout raconté par les autres ?
Ce paradoxe n’est pas seulement méthodologique ; il est presque moral. Le Congo continue d’exister à travers les voix qui l’ont dénoncé, décrit, pleuré, rarement à travers celles qui l’habitent. Comme si l’histoire littéraire reproduisait, malgré elle, l’ancien dispositif colonial : un pays observé, commenté, interprété depuis l’extérieur.
L’auteur invoque une raison : la littérature congolaise serait tardive, peu abondante. On pourrait discuter cette affirmation. Mais ce qui frappe davantage est le silence qui entoure d’autres formes de parole. La littérature ne vit pas seulement dans les livres publiés à Paris ou à Bruxelles. Elle respire aussi dans les théâtres improvisés, dans la poésie dite à haute voix, dans les langues que les bibliothèques ignorent. Là, pourtant, circulent des figures, des fantômes, des colères.
Prenons l’ombre de Patrice Lumumba. L’essai s’étonne de sa relative absence dans la littérature congolaise. Mais cette absence est-elle réelle ou simplement le produit d’un regard qui cherche Lumumba dans les livres consacrés plutôt que dans la mémoire vivante des rues et des scènes populaires ? Il arrive que les bibliographies soient des miroirs trompeurs.
Et puis vient la thèse finale du livre : celle d’une sorte de réserve congolaise devant l’écriture de la violence. Selon l’auteur, les écrivains hésiteraient à affronter frontalement les tragédies qui ont marqué leur histoire.
Hypothèse troublante, mais peut-être trop rapide. On pourrait retourner la question : que devient l’écriture lorsque la tragédie n’est pas encore terminée ? Comment raconter une guerre qui n’a pas cessé de brûler ? La mémoire suppose un recul, une distance, presque une paix intérieure. Or certaines blessures du Congo demeurent ouvertes, comme ces fleuves qui ne trouvent jamais la mer.
Peut-être alors que ce que l’on appelle silence est simplement une autre forme de parole. Une parole oblique, prudente, parfois ironique. Une parole qui se détourne de la violence pour ne pas lui offrir un triomphe de plus.
Au fond, ce livre pose une question immense sans parvenir tout à fait à la résoudre : comment un pays écrit-il l’histoire de ses propres ténèbres lorsque d’autres l’ont déjà racontée à sa place ?
Question vertigineuse. Et qui dépasse la littérature. Elle touche à cette chose fragile qu’on appelle la mémoire d’un peuple, mémoire lente, hésitante, parfois silencieuse, mais qui, un jour ou l’autre, trouve toujours une voix.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


