Il est des silences qui construisent une légende, et d’autres qui dissimulent une énigme. Pendant près de deux décennies, celui que l’on appelle Joseph Kabila s’est enfermé dans un mutisme presque mythologique, façonnant autour de lui une aura faite d’opacité, de retenue et d’inaccessibilité.
Puis, soudain, le silence s’est brisé.
Sa récente sortie médiatique, loin d’éclairer l’opinion, a ravivé les interrogations. Elle a laissé des traces, non pas parce qu’elle était brillante ou décisive, mais parce qu’elle a mis à nu ce que tant d’années de silence avaient soigneusement dissimulé : des insuffisances, des contradictions, et peut-être une incapacité à soutenir le poids des mots qu’il avait si longtemps refusé de porter.
Durant dix-huit années de règne, l’homme s’était illustré par une rareté presque maladive de la parole publique. Combien de conférences de presse ? Combien d’interviews ouvertes, sans filtre, sans précaution ? La question demeure suspendue, tant le chiffre semble dérisoire face à la longévité de son pouvoir.
On gouvernait, mais on ne parlait pas.
On décidait, mais on ne s’expliquait pas.
Dans les rues de Kinshasa comme dans les chancelleries occidentales, une interrogation persistait : savait-il seulement parler ? Était-ce une stratégie, une posture calculée, ou le masque d’une fragilité plus profonde ?
Certains, dans une indulgence presque paternaliste, évoquaient son rapport à la langue française. Né dans un environnement anglophone, disaient-ils, il aurait abordé tardivement la langue de Molière, celle-là même qu’il devait manier en tant que président du plus vaste pays francophone du monde. Cette hypothèse servait d’excuse commode, comme pour atténuer le malaise d’un peuple face à un chef d’État qui semblait fuir la parole comme d’autres fuient la vérité.
Mais alors, qu’est-ce qui a changé ?
Quelle urgence intérieure, quelle pression invisible, quelle stratégie obscure l’a poussé à convoquer, une fois encore, cette presse belge qui semble être, depuis toujours, le canal privilégié de ses rares confidences ? Pourquoi elle, et toujours elle ? Pourquoi maintenant ?
Les indices abondent, et chacun y projette ses propres conclusions.
Car voici que le taiseux d’hier s’est mué en donneur de leçons. Celui qui gouvernait dans le silence s’autorise désormais à parler de gouvernance. Celui qui évitait les regards distribue aujourd’hui des diagnostics. Et dans ce renversement presque théâtral, l’observateur attentif ne peut s’empêcher de relever l’épaisseur des contradictions.
Comment ne pas s’étonner de voir surgir, dans son discours, des appels à la transparence, à la responsabilité, à la bonne gestion — vertus dont son propre règne fut, aux yeux de nombreux Congolais, dramatiquement dépourvu ?
C’est le paradoxe du bourreau devenu prédicateur, du juge silencieux devenu procureur bavard, du passé qui se maquille en conscience tardive.
La presse congolaise, elle, ne s’y est pas trompée. Elle s’est enflammée, non par passion gratuite, mais par nécessité de mémoire. Elle a rappelé, documenté, confronté. Elle a opposé aux mots récents les silences d’hier, aux déclarations les faits, aux intentions les bilans.
Car un peuple n’oublie pas si facilement dix-huit années d’histoire.
Et au cœur de cette tempête médiatique, un mot a surgi. Un mot lourd, chargé, presque dangereux.
« Soudanisation. »
Ce terme, loin d’être anodin, convoque l’image tragique de la division d’un État, à l’image du Soudan déchiré en deux entités distinctes après des années de conflits. Employer un tel mot, c’est agiter le spectre de la partition, c’est suggérer, même implicitement, l’éclatement d’une nation déjà fragilisée par ses propres fractures.
Est-ce une mise en garde ? Une analyse ? Ou une tentation inavouée ?
Dans un pays comme la République démocratique du Congo, où l’unité nationale est une conquête quotidienne, évoquer une telle perspective n’est pas sans conséquence. Les mots, surtout lorsqu’ils sont prononcés par un ancien chef d’État, ne sont jamais neutres. Ils portent, ils pèsent, ils orientent.
Et pourtant, face à la gravité de ces propos, un silence persiste — celui des institutions judiciaires.
Faut-il s’en étonner ?
L’ancien président, déjà condamné à mort par la justice de son propre pays, demeure une figure à la fois centrale et insaisissable, protégée par les ambiguïtés du pouvoir et les complexités du passé. Mais la question demeure, implacable : un homme de cette stature peut-il, sans être interpellé, tenir des propos qui semblent menacer l’intégrité même de la nation ?
Le silence, encore une fois.
Mais cette fois-ci, ce n’est plus le sien.
C’est celui d’un système.
Ainsi, le muet a parlé.
Et ses mots, loin de dissiper les ombres, les ont épaissies.
Car il est des paroles qui éclairent, et d’autres qui troublent.
Des paroles qui construisent, et d’autres qui fissurent.
Et peut-être, au fond, que le silence d’hier valait mieux que le bruit d’aujourd’hui.
ZADAIN KASONGO T.


