Le 17 mai revient chaque année comme une journée chômée et payée, avec parfois ses chants de victoire fabriqués à la hâte par les gouvernements successifs, comme si la mémoire nationale devait apprendre à sourire là même où elle saigne encore.
On se souvient qu’en ce matin du 17 mai 1997, beaucoup de Congolais avaient sincèrement cru voir s’ouvrir les portes d’une délivrance. Le vieux régime de Mobutu Sese Seko, épuisé par la corruption, l’humiliation publique, l’effondrement de l’État et la misère quotidienne, tombait presque sans résistance. Les soldats abandonnaient les casernes. Les dignitaires fuyaient. La capitale ressemblait à une grande maison dont le maître, depuis longtemps, n’était plus obéi que par l’habitude et par la peur.
Alors apparut Laurent-Désiré Kabila, porté par l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo. Mais derrière les drapeaux de la libération, derrière les slogans improvisés d’une révolution africaine, se trouvait une autre réalité, moins lyrique, plus froide : l’avancée décisive des armées étrangères, particulièrement celle du Rwanda de Paul Kagame.
Le drame congolais tient peut-être dans cette confusion originelle : un peuple croyait célébrer sa libération alors qu’il assistait déjà à l’entrée de forces dont les intérêts dépassaient infiniment son propre destin. Les colonnes militaires venues de l’est traversèrent le pays avec une rapidité qui stupéfie encore les historiens. Beaucoup de Congolais, lassés de Mobutu, ouvrirent les bras sans demander qui entrait réellement dans la maison. Les peuples fatigués confondent parfois le sauveur et le stratège du malheur.
Il faut rappeler les événements avec sobriété, sans haine ethnique, sans mythologie commode, mais sans mensonge non plus.
Après le génocide rwandais en 1994, des centaines de milliers de réfugiés hutu s’installèrent dans l’est du Zaïre. Le gouvernement de Kigali considérait ces camps comme une menace sécuritaire permanente. Dans le même temps, le régime de Mobutu, déjà vacillant, avait perdu toute maîtrise réelle de l’immense territoire national. C’est dans ce contexte qu’une coalition armée soutenue notamment par le Rwanda et l’Ouganda lança l’offensive de l’AFDL à partir de 1996.
Le récit officiel de la « libération » effaça longtemps cette dimension étrangère. Pourtant, les témoignages, les enquêtes internationales et les récits des acteurs eux-mêmes montrent combien l’appareil militaire rwandais fut déterminant dans la conquête du pouvoir. Le Congo entrait alors dans une zone grise où l’État cessait progressivement d’être souverain jusque dans ses blessures.
Et voici la tragédie : ceux qui applaudissaient la chute de Mobutu n’imaginaient pas que la guerre ne s’achèverait pas avec l’entrée triomphale à Kinshasa. Au contraire, elle changeait seulement de visage. Dès 1998, les anciens alliés se déchirèrent. La deuxième guerre du Congo éclata, impliquant plusieurs États africains et une multitude de groupes armés. L’est du pays devint un immense champ de ruines morales où les minerais, les frontières poreuses, les ambitions régionales et les faiblesses de l’État congolais nourrirent un conflit interminable.
Les chiffres des morts, plusieurs millions selon diverses estimations humanitaires dépassent l’entendement. Mais le plus terrible n’est peut-être pas le nombre. C’est l’habitude. Le Congo a fini par s’accoutumer à l’inacceptable. Des villages brûlent ; on continue les cérémonies. Des enfants grandissent parmi les milices ; les capitales rédigent des communiqués. Des femmes traversent la nuit avec la peur au ventre ; les élites discutent des alliances électorales. Une nation entière semble condamnée à vivre dans l’interruption de son propre avenir.
Le 17 mai pose donc une question presque spirituelle : que célèbre-t-on exactement ? La chute d’un tyran ? Oui, sans doute. Beaucoup de Congolais avaient des raisons profondes de vouloir la fin du mobutisme. Mais célèbre-t-on aussi l’ouverture d’un cycle de dépendances, de guerres régionales et d’infiltrations armées dont le pays ne s’est jamais relevé ? Là réside le malaise.
On voit dans cette histoire l’une de ces ironies tragiques où les peuples, comme certains hommes, détruisent leur prison avec une telle impatience qu’ils ne remarquent pas immédiatement qu’une autre porte se referme derrière eux. Car les nations aussi ont leurs aveuglements passionnels. Elles veulent croire au salut immédiat. Elles acclament les libérateurs avant d’examiner les blessures qu’ils apportent.
Il demeure aujourd’hui une vérité douloureuse : la chute de Mobutu ne fut pas seulement une révolution congolaise ; elle fut aussi un basculement géopolitique régional dont les conséquences continuent d’ensanglanter l’est de la République démocratique du Congo. Et tant que cette mémoire restera prisonnière des slogans, les morts continueront de marcher silencieusement derrière les intrigues politiques.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


