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LE POIDS DE L’INCERTITUDE

On a beau chercher, on ne peut échapper à cette évidence : dans la vie sociale et institutionnelle congolaise, la corruption, la croyance, la prédation et la violence se tiennent là, comme des compagnes silencieuses mais constantes. Elles traversent le temps, s’inscrivent dans les habitudes, et l’on finit par se demander si elles ne font pas partie de ce que l’on pourrait appeler la culture politique, cette mémoire secrète et presque tangible qui structure l’action des hommes au pouvoir.

La notion de culture politique, née dans le tumulte des indépendances, tente de décrire ce qui fait que certains peuples subissent ou participent aux pouvoirs qu’ils se donnent ou qui leur sont imposés. Almond et Verba, en 1963, proposèrent leur typologie : la culture paroissiale, la culture de sujétion, la culture de participation, et chacun peut y trouver un écho dans l’histoire congolaise. La culture paroissiale, qui confond les rôles religieux et politiques, se reconnaît dans les symboles anciens des royaumes et empires, réutilisés par ceux qui gouvernent aujourd’hui. La culture de sujétion, héritage colonial, oblige toujours à saluer l’autorité, à s’incliner, à reconnaître, dans les gestes quotidiens, la supériorité du chef désigné par « excellence ». Quant à la culture de participation, elle survit difficilement, bridée par la langue, par la centralisation du pouvoir, par cette manière qu’ont certains hommes de confondre la direction du pays avec leur propre personne.
Il ne faut pas croire qu’une définition simple suffise. Savoir comment fonctionne l’État, connaître ses institutions, ne fait pas de nous des participants ; cela ne fait que dresser un profil de compétence. La culture politique est plus subtile : elle est un ensemble d’idées, de valeurs, de symboles, de comportements qui régulent l’action, la contiennent et la révèlent, parfois malgré nous.
Pour observer cette culture, il faut des marqueurs, des signes tangibles qui indiquent le lien entre le geste et l’esprit qui le motive. Quatre se détachent : la corruption, la croyance, la prédation et la violence. Ces comportements ne sont pas seulement visibles, ils sont signifiants, porteurs d’une morale implicite, parfois inversée.
La violence, d’abord, qui frappe et humilie, qui impose la peur et le silence. Elle se manifeste dans des lieux connus des seuls initiés, où l’ordre vient toujours d’en haut et où l’exécutant peut satisfaire son propre désir de domination. Qu’il obéisse ou qu’il prenne l’initiative, le geste est lourd de sens, visible dans la chair et l’esprit de la victime. Il existe des règles, parfois absurdes : hommes contre hommes, femmes contre femmes, mais elles sont transgressées et chaque transgression ajoute à l’horreur. La violence est un langage, un code que tous comprennent sans l’écrire.

La croyance, ensuite, qui traverse l’individu et l’autorité, et qui justifie les échecs comme les succès. « Si Dieu veut… », « La volonté du Très-Haut sera faite… » Ces phrases disent plus qu’elles ne paraissent ; elles disent la dépendance à un ordre invisible et, en même temps, la maîtrise de son destin, tant que l’on respecte les signes et les présences sacrées. Le pouvoir se lit dans le ciel, et la terre s’incline devant ce que l’homme croit devoir advenir.
La prédation, elle, est plus mesurée, plus froide, mais non moins signifiante. Elle consiste à s’approprier, à accumuler, à transformer l’État en instrument d’enrichissement personnel, tout en sachant que l’injustice doit se plier à des contraintes : respecter la hiérarchie, ne pas offenser les supérieurs, préserver le système qui rend la prédation possible. Tout est calcul, tout est ritualisé, et la durée de ces pratiques en dit long sur la permanence des comportements humains.
La corruption enfin, subtile, invisible parfois, qui transforme l’échange en lien social. Elle peut prendre l’argent, le cadeau, ou le service rendu, et elle ne se contente pas de l’utile ; elle façonne les relations, assouplit la morale, crée de nouvelles obligations et de nouveaux privilèges. Le corrupteur et le corrompu s’y retrouvent, liés par le secret, par la confiance, par la reconnaissance mutuelle.

Tous ces marqueurs, violence, croyance, prédation, corruption, témoignent d’une vérité sombre : l’homme au pouvoir est modelé autant par l’histoire que par l’institution, par la culture politique que par la peur et le désir. Ces pratiques ne sont pas seulement des anomalies ; elles sont des instruments de maintien du système, et comprendre leur structure, c’est comprendre l’âme politique du Congo.
Et l’on reste là, méditatif, conscient que tout geste, tout énoncé, toute décision, est un reflet de cette longue chaîne où s’emmêlent l’héritage, la volonté et le hasard.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA DÉRIVE DES ÉLITES FRAGMENTS D’UN SÉJOUR AU CONGO

Sous ce titre vient de paraître fin 2025 aux Éditions Bala à Ottawa un carnet de voyage de José Tshisungu wa Tshisungu, déjà auteur d’une trentaine de livres, un texte à la fois récit, méditation politique et pamphlet. L’auteur entreprend une inspection rigoureuse de la chose publique et de ses acteurs en RDC, son pays natal. Sa critique d’une rare acuité n’épargne personne : elle se présente comme un acte d’amour, un geste de lucidité destiné à préparer un avenir plus juste et un horizon plus clair pour tous. À travers les questions vitales qu’il soulève et qui s’entrecroisent se dessine une pensée nationaliste, profondément empreinte de patriotisme, dont l’écho hantera longtemps le lecteur et la lectrice.
Avec l’autorisation de l’éditeur, nous publions un extrait du livre de la page 15 à 16.

« LE GOUVERNEUR AU BORD DU GOUFFRE
4 mars. Peut-il encore se regarder dans un miroir sans sentir ce goût de fer dans la bouche ? Gouverneur de Kinshasa, oui… ou funambule au-dessus d’un gouffre creusé par l’incompétence, la rapine et les promesses trahies. Chaque pas claque comme un coup de fouet.
Sa ville s’effiloche. Les ruelles vomissent leurs ordures. Les avenues ressemblent à des cicatrices béantes. Les nuits, à des trous noirs où l’espoir s’égare. La ville respire la poussière comme d’autres sniffent leur poison : elle sent la ruine, la combine et les lendemains étouffés. Les habitants rêvent d’un roc et voient un homme qui titube.
Dans les marchés, ça chuchote, ça ricane :
— À quoi bon un gouverneur qui vacille plus que nous ?
Les opposants, eux, sablent le champagne :
— Il doit partir ! Il a trahi !
Du palais présidentiel, on lui jette des miettes rhétoriques — « des efforts à saluer », « une volonté à canaliser » — la politesse comme cache-misère. Pour eux, il est déjà englouti dans la vase. Les rapports s’empilent sur son bureau, mais les colonnes de chiffres n’arrêtent ni les coupures d’électricité ni les émeutes. Le peuple, lui, détourne la tête ou lance des phrases qui brûlent :
— Poète de la misère !
— Même les rats se paient sa tête dans les rigoles !

 Dans L’Étoile kinoise, il lit : « Un gouverneur dans le brouillard. Vertiges du pouvoir et colère du macadam. » Le brouillard, il connaît. Pendant qu’il hésite, les rats tiennent conseil, et parfois, ils gouvernent mieux que les hommes. Pourtant, dans les recoins que personne ne regarde, quelque chose résiste : quelques comptes se redressent, la sécurité reprend un souffle, des lampadaires solaires arrachent à la nuit leurs premiers éclats, un vieux camion de pompiers tousse, mais roule encore.
Des miettes, oui. Mais parfois, les miettes suffisent à empêcher la chute. Gouverner ici, c’est choisir : s’appuyer sur les autres et mourir d’inertie, ou agir seul et s’épuiser jusqu’à la corde. La ville, elle, continue de brûler, d’aimer, de trahir. Il tient. Pas par orgueil — l’orgueil est un luxe — mais parce que céder, c’est signer l’acte de décès collectif.
 Derrière les rires jaunes, il reste des attentes. Dans certains regards, une braise obstinée demande encore un souffle.

Un soir, en pleine tempête politique, son vice-gouverneur murmure :
— Une nuit sans lumière nous poursuit.
Oui, il doute, mais reste debout. Un matin seul face à sa tasse de café froid, il souffle :
— Le pouvoir, ce n’est pas un sceptre. C’est un fardeau qu’on vous jette sur le dos pour voir si vous cassez.
Il vacille, mais avance. Car s’il tombe, ce n’est pas lui seul qui s’écrase : c’est Kinshasa entière qui s’effondre dans la poussière. Et cela, il ne le supporterait pas. Jusqu’à quand tiendra-t-il ? Nul ne le sait. Mais ici, il comprend une chose : le choix n’existe pas.

Omer Minga

LE NAIN POLITIQUE

Un nain politique n’est pas une injure, mais une métaphore. Il ne s’agit pas d’une taille mesurée en centimètres, mais d’une envergure mesurée en idées. Il est ce qu’il est : un esprit rétréci dans un monde qui exige hauteur et profondeur.
De même que certains refusent de grandir intérieurement, le nain politique refuse d’élargir sa pensée. Il se recroqueville dans ses certitudes comme dans une forteresse étroite. Son raisonnement ressemble à ces maisons construites sans fondations solides : les syllogismes qu’il érige tiennent à peine debout. Les prémisses ignorent la logique, les conclusions ignorent la réalité.
Dans tous les secteurs de la vie, il existe des esprits courts. Mais en politique, la petitesse devient dangereuse. Car la politique exige la vision. Gouverner, c’est voir plus loin que l’instant. C’est anticiper les crises, comprendre les dynamiques sociales, mesurer l’impact des décisions sur les générations futures.
Le véritable homme d’État est un veilleur : il scrute l’horizon. Le nain politique, lui, ne voit que ses pieds.
Le nain de l’opposition
Dans l’opposition, la petitesse se manifeste par l’absence d’idéologie solide. L’opposition devrait être une alternative structurée, nourrie de propositions, animée par une vision cohérente. Mais le nain politique s’oppose par réflexe, non par réflexion.
Qu’il pleuve abondamment et que les rivières débordent, il y verra la faute du régime.
Qu’une sécheresse frappe les campagnes, il accusera encore le pouvoir.
Que la sélection nationale perde un match décisif, la responsabilité sera politique.
Ainsi, tout événement devient une arme. Le dérèglement climatique ? Une conséquence de la gouvernance. Une défaite sportive ? Un complot d’État. Une panne d’électricité ? Une preuve irréfutable de l’incompétence totale.
Cette posture, au lieu d’éclairer le débat public, l’obscurcit. Elle transforme la critique en caricature. Or une opposition crédible ne se nourrit ni de haine ni d’idéologies séparatistes improvisées. Elle se nourrit de projets, de chiffres, d’alternatives réalistes.
Le nain du régime
Mais le pouvoir n’est pas épargné.
Le nain du régime est souvent plus discret, mais tout aussi nuisible. Il ne conteste pas : il bloque. Il empêche l’accès au chef, filtre les idées novatrices, étouffe les talents par peur de l’ombre qu’ils pourraient lui faire. Il se proclame proche des cercles décisionnels, alors que sa contribution est vide.
Son influence repose moins sur la compétence que sur la proximité affichée. Une photo prise aux côtés d’un ministre devient trophée. Une apparition dans un salon officiel devient titre de noblesse. Il parle beaucoup de « sérail », mais n’apporte ni stratégie ni vision.
Pendant ce temps, les réformes attendent. Les projets stagnent. Les opportunités se dissipent.
Le nain au cœur du pouvoir manque d’initiative. Il n’anticipe pas. Il réagit tardivement. Là où il faudrait planifier l’éducation pour vingt ans, il se contente d’organiser une cérémonie. Là où il faudrait repenser l’économie, il inaugure des plaques commémoratives.
Une petitesse partagée
La tragédie est là : la petitesse ne connaît ni majorité ni opposition. Elle traverse les camps, brouille les repères, alimente la confusion. Le débat cesse d’être un affrontement d’idées pour devenir un duel d’accusations.
Le peuple, lui, attend autre chose. Il attend des hommes et des femmes capables de dépasser leurs intérêts immédiats, d’élargir leurs analyses, de sortir des réflexes partisans.
Car la politique n’est pas un ring où l’on crie plus fort que l’autre. Elle est un art exigeant, celui de la prévoyance, de la mesure et du courage intellectuel.
Un nain politique n’est pas condamné à le rester — s’il accepte de grandir. Mais cela suppose un effort rare : reconnaître ses limites, apprendre, écouter, corriger.
Sans cela, la vie publique demeure prisonnière de ses petites tailles mentales.
Et une nation gouvernée par des esprits courts avance difficilement vers un horizon vaste.

ZADAIN KASONGO T

ORIENTATIONS DE LA LITTÉRATURE LUBA

Il est des littératures que l’on dit « périphériques » avec cette condescendance distraite des capitales. Pourtant, quiconque prête l’œil à ce qui s’écrit aujourd’hui en ciluba comprend qu’il s’agit moins d’une périphérie que d’un foyer ardent, d’un lieu où la mémoire, l’examen de conscience et l’espérance politique se disputent la plume.
La première fidélité de ces écrivains est celle de la mémoire. Ils savent qu’un peuple qui oublie se dissout plus sûrement que sous les coups de ses ennemis. Écrire, pour eux, n’est pas orner le silence, mais le contredire. Ainsi Beya Ngindu Boniface évoque dans sa poésie l’épuration des Kasaïens au Katanga en 1992 sans céder à la rancœur : il nomme, il rappelle, il refuse l’effacement. Avant lui, Mbuyi, dans Kwetu kundela, avait déjà laissé éclater une colère plus nue face aux violences de 1961. Deux tons, mais une même obstination : que l’injustice ne soit pas ensevelie avec ses victimes.
D’autres prolongent ce travail souterrain. Muya rouvre le coffre des principes ancestraux, comme si la jeunesse, livrée aux mirages du présent, devait retrouver un axe intérieur. Mulumba Diulu relit l’indépendance non comme une aurore intacte, mais comme un matin déjà traversé de conflits fratricides. Il n’y a pas, dans ces pages, la complaisance d’un âge d’or ; il y a la lucidité douloureuse d’un héritage fracturé.

Mais la mémoire, si elle n’est pas interrogée, devient une idole. Tshiadua, en exposant la violence faite aux délinquants, contraint le lecteur à se demander si la justice populaire n’est pas parfois une vengeance maquillée. Tshibanda, lui, dévoile l’ostracisme tapi dans les replis d’une société postcoloniale qui se croit délivrée de ses démons. On ne sort pas indemne de ces lectures : elles nous rendent complices ou responsables.
Il est aussi une poésie de la nostalgie, que l’on aurait tort de réduire à un regret sentimental. Adolphe Kankonde Ntumba inscrit le bonheur perdu dans la chronologie politique d’un Congo tourmenté. Lazare Mpoyi élargit l’horizon jusqu’au XVIIe siècle, comme pour rappeler que l’histoire n’a pas commencé avec la colonisation ni ne s’achève avec l’indépendance.

Quant à Kadima, il recrée le mythe de l’homme auto-créé, peuplant son univers de foules chantantes, de sages anonymes et d’animaux parlants : il y a là une tentative presque mystique de rendre au peuple une origine qui ne soit pas seulement une blessure.
La seconde tendance est plus inquiétante : elle tourne le regard vers soi. Ntumba Kakonka, dans Mu cyalu mmutupu, montre des êtres livrés à la débauche qui, face à la maladie, découvrent l’âpreté de leur conscience. Cette autocritique traverse aussi l’œuvre de Kabal et celle de Kabasele Lumbala, qui analyse la tentation de l’exterritorialité, comme si le Kasaïen cherchait ailleurs une reconnaissance que la nation lui refuse. Victime, certes ; mais victime parfois prisonnière de son propre récit.
Ce face-à-face avec la vérité prend une forme poignante chez Maalu-Bungi, penché sur un jeune mourant, et chez Tshiyoyo wa Muleba ne Tshiela, attentif au cortège funèbre. La littérature devient veille, presque prière au chevet d’un peuple fragile.
Enfin, il y a l’élan du dépassement. Mabika Kalanda appelle à une conscience politique capable d’arracher le pays à l’inertie d’une souveraineté formelle. Lumuna répond en érigeant la langue elle-même en patrie. Gaby Dilewu Kapanga, Mufuta Kabemba, Mutombo Huta et Bulanda Nkese multiplient les appels à la vigilance, au refus de la misère imposée, à une solidarité moins rhétorique. Même Kabasele Dishi wa Kande, dont le patriotisme demeure mesuré, invite à ne pas s’endormir. Kalamba Nsapo, enfin, réclame un imaginaire débarrassé des ombres coloniales et néocoloniales.
On pourrait sourire de tant d’ardeur. Ce serait une erreur. Dans cette littérature, il ne s’agit pas seulement d’esthétique ; il s’agit de salut. Elle interroge la mémoire pour ne pas trahir les morts, elle scrute l’âme pour ne pas se mentir, elle appelle à l’action pour ne pas consentir à l’injustice. Elle est, au fond, une conscience en marche — fragile, contestée, mais irréductible.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe .

L’IDENTITÉ CITOYENNE

Le Congo a-t-il jamais eu des citoyens ? La question dérange, et je la pose sans malice. Elle ne vise pas un peuple, mais une histoire. Car il ne suffit pas qu’une Constitution proclame des droits pour que des hommes et des femmes se sentent protégés par elle. Il ne suffit pas d’imprimer le mot citoyen pour qu’il prenne chair.
Sous l’État indépendant du Congo, la citoyenneté était un mot sans visage. Les habitants de ce vaste territoire vivaient sous l’autorité personnelle de Léopold II, et l’on sait ce que signifie un pouvoir qui ne répond qu’à lui-même. Il y avait des règlements, des administrateurs, des rapports ; il n’y avait pas de droits politiques pour ceux qui produisaient le caoutchouc et l’ivoire. On parlait de mise en valeur ; on parlait moins du prix humain de cette valeur.
Lorsque le territoire devint le Congo belge, l’ordre changea de forme mais non de nature. L’administration se fit plus méthodique, plus soucieuse d’apparences légales ; la participation politique, elle, demeura hors de portée. Il fallut attendre les années 1950 pour que quelques élections communales ouvrent une brèche. Pour la première fois, des Congolais déposèrent un bulletin dans une urne. On pourrait croire que le citoyen était né ce jour-là. Il n’était encore qu’une promesse.

Puis vint l’indépendance. Les constitutions se succédèrent, généreuses dans leurs déclarations. Être citoyen, disait-on, c’était posséder des droits, être protégé contre l’arbitraire, participer à la conduite des affaires publiques. Tout était écrit. Mais l’histoire n’est pas un texte ; elle est une pratique.

Très tôt, la compétition politique se mêla aux fidélités anciennes. Les appartenances ethniques, que la colonisation avait administrées et figées, s’invitèrent dans les urnes. On vota parfois pour un programme, souvent pour un proche. Ce phénomène n’est ni propre au Congo ni inexplicable : lorsque l’État est fragile, on se réfugie dans ce qui rassure. Mais cette logique fragilise l’idée d’une communauté politique dépassant les clans.
Sous le régime de Mobutu Sese Seko, le Mouvement populaire de la révolution devint l’unique source proclamée de légitimité. Le citoyen subsistait dans les textes ; il se dissolvait dans le parti. On lui demandait moins de penser que d’adhérer, moins de contrôler que d’applaudir. L’État revendiquait le monopole de la violence légitime — comme tout État moderne — mais l’usage qu’il en fit entama la confiance. La loi existait ; elle n’était pas la même pour tous.
L’ouverture au multipartisme, au début des années 1990, fit souffler un vent d’espérance. La Conférence nationale parla d’intérêt général, de République, de refondation morale. On crut que le citoyen allait enfin sortir de l’ombre. Mais la liberté retrouvée libéra aussi des passions anciennes. Dans plusieurs provinces, des discours opposèrent les « originaires » aux « non-originaires ». La Constitution proclamait l’égalité sur tout le territoire ; certains rappelaient l’antériorité des ancêtres. Entre la nation et la terre natale, la conscience se déchira.
Il serait injuste d’accuser un peuple d’être « tribal » comme on prononce une condamnation. Les sociétés ne sont jamais pures ; elles sont travaillées par l’histoire, par la peur de manquer, par la compétition pour des ressources rares. Lorsque l’État ne garantit pas équitablement l’accès aux fonctions publiques, la tentation est grande de réserver ces fonctions aux siens. Ainsi naît une citoyenneté à deux vitesses : celle qui est écrite, et celle qui est tolérée.
La violence politique, hélas, a accompagné trop souvent ces tensions. Les appareils sécuritaires ont changé de nom au fil des régimes ; la logique de surveillance et de répression a parfois survécu aux changements de drapeau. Or la violence légitime n’est supportable que si elle est strictement encadrée par la loi et soumise à un contrôle indépendant. Sinon, elle devient une menace permanente, et le citoyen se replie dans la méfiance.
Faut-il dès lors choisir entre l’unité à tout prix et le démembrement présenté comme un salut ? Le débat oppose les unitaristes aux partisans d’une autonomie accrue des entités territoriales. Mais la véritable question est ailleurs : comment faire en sorte que chaque groupe, chaque province, chaque communauté adhère librement à un projet commun ? Une nation ne se décrète pas ; elle se consent.
Le Congo n’a pas manqué de constitutions. Il a manqué, plus profondément, d’un État de droit suffisamment solide pour que la loi protège le faible contre le fort, l’étranger contre l’exclusion, l’opposant contre la prison. La citoyenneté n’est pas seulement un statut ; elle est une confiance. Là où la confiance renaît, le citoyen apparaît. Là où elle se brise, il ne reste qu’un administré.
La question initiale demeure donc ouverte, mais autrement formulée : non pas « y a-t-il eu des citoyens ? », mais « quand le citoyen pourra-t-il vivre sans crainte, sans privilège, sans devoir d’allégeance autre que celle qu’il doit à la République ? » C’est peut-être là le vrai commencement.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

AFFAIRISME

Le mot sonne comme une invention de notre siècle pressé, comme une maladie née des fièvres de la modernité. Mais qui oserait jurer qu’il n’est pas aussi ancien que le pouvoir ? Les tentations ne datent pas d’hier. Seuls changent les rideaux derrière lesquels on les dissimule. Nous parlons aujourd’hui de gouvernance, de transparence, de performance ; hier, on invoquait l’honneur, la patrie, le service. Les vocables se renouvellent avec une touchante innocence ; les appétits, eux, ne vieillissent pas.
Il est trop simple d’imaginer l’affairisme sous les traits d’un homme confondu, la main dans la caisse publique. Cette image rassure : elle réduit le mal à un visage, à une faute isolée. Or le mal est plus discret. Il commence à l’instant où celui qui gouverne ne distingue plus nettement ce qui relève de sa charge et ce qui relève de son bien propre. Il se persuade que son intelligence, ses origines sociales, son talent lui donnent droit à quelques compensations. L’État devient une demeure familiale dont il se croit, sinon le propriétaire, du moins l’héritier naturel. Il ne vole pas, se dit-il ; il prélève. La conscience trouve toujours des mots indulgents pour bénir ce qu’elle désire.
On convoque volontiers les anciens pour donner à ces dérives une profondeur savante. Déjà, chez Aristote, la bonne politique visait le bien commun, et sa corruption servait l’intérêt de quelques-uns. La leçon est claire ; elle l’a toujours été. Mais que vaut la clarté des distinctions lorsque l’oligarchie parle le langage de la cité et se drape dans les vertus qu’elle trahit ? Les puissants ont, de tout temps, excellé à prononcer le mot « tous » en pensant « moi ».

Un proverbe bantu nous rappelle qu’aucun homme ne doit être traité comme un simple moyen. Cette sentence devrait suffire à troubler le sommeil des ministres. Elle n’empêche pourtant rien. Notre époque a perfectionné l’art de compartimenter la conscience. Le matin, on proclame l’universalité de la loi ; l’après-midi, on signe des contrats que l’on espère à l’abri des regards. La morale est citée, puis congédiée.

On nous assure que la modernité a changé la donne, que dans les rues de Kinshasa comme dans celles de Kananga, l’intérêt individuel n’est plus une honte mais un moteur. Il suffirait d’ordonner les égoïsmes pour qu’ils produisent, presque malgré eux, un équilibre acceptable. Soit. Mais l’équilibre n’est pas la justice. On peut bâtir une prospérité éclatante sur un sol d’injustices muettes. La réussite collective ne blanchit pas les compromissions privées.

Le plus inquiétant n’est pas que les intérêts existent : ils existeront toujours. Le plus inquiétant est que l’État cesse d’être l’arène où ces intérêts se contiennent les uns les autres, pour devenir l’instrument docile de quelques volontés habiles. Alors le langage lui-même se dégrade. On ne détourne plus : on optimise. On ne favorise plus : on conclut des partenariats stratégiques. La faute emprunte les habits de la compétence et reçoit des applaudissements.

On objectera que le « bien commun » est une notion fragile, disputée, presque insaisissable. Sans doute. Il ne s’impose jamais comme une évidence tranquille ; il se cherche, il se défend, il se conquiert. Mais c’est précisément parce qu’il est vulnérable qu’il exige un peu de vigilance. S’il n’était qu’un mot creux, pourquoi tant d’empressement à s’en réclamer ?

La transparence et l’honnêteté ne sont pas des vertus décoratives, destinées à orner les discours officiels. Elles sont les dernières digues contre cette tentation si humaine de se servir en servant. Quand elles cèdent, la démocratie ne s’écroule pas dans le fracas. Elle continue à voter, à légiférer, à célébrer ses rites. Mais quelque chose s’est retiré d’elle, comme une présence silencieuse dont on ne mesure l’absence qu’après coup.

L’affairisme ne triomphe pas par éclat ; il prospère dans l’habitude. Il compte sur notre fatigue, sur cette résignation polie qui murmure : « cela a toujours été ainsi ». Peut-être la résistance commence-t-elle là, dans le refus de cette fatalité commode. Rappeler, envers et contre les ruses du langage, que gouverner n’est pas posséder, et que le pouvoir, lorsqu’il ne vise plus rien au-delà de lui-même, n’est déjà plus qu’une affaire privée.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

L’ART DE L’INSULTE

Il faut regarder les choses en face. Sur TikTok, l’insulte n’est pas une anomalie ; elle est devenue une possibilité ordinaire, presque une tentation permanente. Elle ne crie pas toujours. Elle sourit. Elle se donne des airs d’esprit. Mais elle obéit à une logique dont on feint d’ignorer la rigueur.
On commence par choisir. L’insulte ne frappe pas au hasard : elle désigne un visage, un appareil génital, un accent, une maladresse, une opinion. Elle extrait un détail et le détache de la personne comme on arrache une étiquette. À partir de là, l’être humain disparaît ; il ne reste qu’un signe commode. On croit viser un trait ; on atteint une dignité.
Puis vient le travail de l’écho. Le mot isolé se répète, s’enfle, se pare d’ironie. La moquerie prend le ton du divertissement humiliant. Elle devient partageable, presque recommandable. Ce qui était une parole devient une scène. Ce qui était une scène devient un spectacle. Et le spectacle appelle le public.

Le public répond. Il ajoute un rire, un commentaire, un trait plus dur encore. Personne n’a tout fait ; chacun a fait un peu. La responsabilité se fragmente, et c’est ainsi qu’elle s’allège. Nous ne sommes plus des accusateurs, nous sommes des spectateurs. Mais ce sont les spectateurs qui tiennent la salle.

Le corps, souvent, sert de point d’appui. Non qu’il soit l’unique cible ; mais il est le plus exposé. Apparence, gestes, signes de virilité ou de féminité : tout ce qui touche à l’intime devient matière à jugement. Nous prétendons, comme noirs civilisés, avoir dépassé ces étalons grossiers, et pourtant nous y revenons avec une fidélité inquiétante. Ce qui devrait demeurer protégé devient argument.
Il y a là sans doute des ressorts personnels : l’inquiétude de soi, le besoin d’être vu, le soulagement de ne pas être celui qu’on montre du doigt.

Mais ces fragilités individuelles rencontrent un dispositif qui les encourage. La recherche de l’attention récompense l’excès ; la rapidité décourage la nuance. Ce n’est pas une fatalité : c’est une facilité.

On parle d’humour, de liberté, de spontanéité. Les mots sont nobles. Mais ils ne dispensent pas de mesure. L’insulte qui se propage ne demeure pas toujours un jeu. Elle peut altérer une réputation, enfermer quelqu’un dans une image, installer un climat où l’on s’habitue à disqualifier avant de comprendre. À force de réduire, nous finissons par ne plus voir des personnes, mais des silhouettes.
Que faire ? La loi peut rappeler des limites ; elle ne remplacera jamais la conscience. L’éducation peut enseigner la retenue ; elle ne garantira pas la bonté. Quant aux plateformes, elles règlent les flux, mais elles ne règlent pas les cœurs. La vraie question demeure ailleurs : consentons-nous à cette légèreté qui blesse ?
Il ne s’agit pas d’accabler un outil ni de se donner le beau rôle. Il s’agit de reconnaître en nous cette pente qui préfère le trait au visage, le rire à la justice. L’insulte n’est pas seulement un mot lancé dans le vide ; elle révèle ce que nous acceptons de devenir. Apprendre à parler sans détruire : voilà peut-être l’exercice le plus difficile de notre temps.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LANGUE MATERNELLE !

Le 21 février, l’UNESCO en a fait, en 1999, la Journée internationale de la langue maternelle passe ailleurs comme une date pieuse, bonne à fleurir les discours officiels. Mais en République démocratique du Congo, ce jour devrait peser plus lourd qu’un symbole. Il touche à cette plaie discrète dont on parle peu et qui pourtant saigne dans chaque salle de classe : la langue.

On feint d’ignorer le drame ordinaire. L’enfant arrive à l’école avec la langue de sa mère, celle qui a bercé ses peurs et nommé ses premières joies. Il entre dans la classe ; on lui retire cette langue comme on ôte un vêtement familier. On lui en tend une autre, le français, langue d’autorité, langue d’examen, langue de promotion sociale. Et l’on s’étonne qu’il trébuche. L’échec scolaire n’est pas seulement affaire de programmes mal conçus ou de bancs trop étroits ; il est souvent cette solitude d’un enfant à qui l’on demande de penser dans une langue qu’il ne possède pas encore.
Faut-il pour autant dresser un réquisitoire contre le français ? Ce serait trop simple, et les causes simples sont souvent les plus commodes. Le français, dans ce pays de deux cents langues et davantage, joue le rôle d’arbitre. Il n’est la propriété d’aucune ethnie. Il permet à des provinces lointaines de se parler sans se soupçonner. Il ouvre des portes que nul responsable sérieux ne songerait à refermer : celles de l’université, de l’administration, du monde extérieur.
Mais voilà : ce qui devait unir distingue. Ce qui devait servir devient épreuve. Le français, mal enseigné, distribué inégalement, devient un instrument de sélection sociale. Les enfants des familles favorisées le respirent dès le berceau ; les autres l’affrontent comme une montagne. Ainsi s’installe, sous couvert d’unité nationale, une inégalité plus profonde.

On dira que les maux de l’école congolaise ne tiennent pas qu’à la langue. Certes. Il y a la pauvreté, les classes surchargées, les maîtres insuffisamment formés, les manuels absents. Mais la langue demeure le seuil. Si le seuil est trop haut, beaucoup restent dehors. Si l’on refuse de voir cette évidence, on ajoute à la misère matérielle une misère symbolique.
Il ne s’agit donc ni d’exiler le français ni de sacraliser les langues nationales. Il s’agit d’un ordre plus humble et plus exigeant : commencer par ce que l’enfant connaît, puis l’emmener vers ce qu’il ignore. Que la langue maternelle soit la racine, et le français la branche qui porte vers le large. Qu’on n’arrache pas la racine au nom de la branche ni qu’on coupe la branche au nom de la racine.
La question n’est pas de savoir quelle langue régnera, mais de savoir si l’école sera un lieu d’humiliation ou de croissance. Une nation qui méprise les langues de ses mères s’étonne ensuite que ses enfants doutent d’eux-mêmes. Une nation qui renonce à la langue commune s’expose à d’autres fractures. Entre ces deux périls, il existe une voie plus difficile : celle d’une coopération patiente des langues.
Le 21 février ne devrait donc pas être une fête décorative. Il devrait être un temps d’examen de conscience. Car derrière la querelle des langues se cache une question plus grave : voulons-nous une école qui trie ou une école qui élève ?

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LITTÉRATURE

LES BRASIERS DE L’ESPOIR

Il s’agit d’un roman publié en 2025 aux éditions universitaires européennes par Landry Kituba. Le roman déploie dix chapitres sur environ 120 pages. L’œuvre s’inscrit dans la tradition des récits explorant, par la fiction, la destinée politique des sociétés contemporaines. En prenant pour cadre la République de Ngiebe, espace imaginaire construit sur des repères historiques et culturels reconnaissables, l’auteur élabore un laboratoire symbolique où se lisent les tensions structurelles propres à de nombreux États postcoloniaux : promesses d’émancipation, personnalisation du pouvoir, essoufflement des idéaux fondateurs et résistances diffuses du corps social.


La démarche confère au texte une portée analytique qui dépasse le simple récit pour interroger la sociologie politique et morale.
Dès les premières pages, la narration met en scène un président charismatique déchu, incarnation des enthousiasmes originels et de leur retournement tragique. Autour de ce personnage se déploie une fresque générationnelle où chaque époque croit inaugurer un temps nouveau tout en reproduisant, sous des formes renouvelées, les mêmes logiques de domination. Les réformes factices ne sont pas seulement des épisodes dramatiques ; elles deviennent des instruments d’observation révélant la grammaire cachée d’un pouvoir soucieux de se maintenir plutôt que de transformer. Le roman invite ainsi à distinguer la modernisation proclamée et la modernité réelle.

La richesse de l’ouvrage tient à la pluralité des points de vue : un étudiant idéaliste, une ministre désabusée, une poétesse populaire et un philosophe de quartier composent un quatuor de consciences critiques. Leurs trajectoires croisées illustrent différentes manières d’habiter la cité : engagement candide, participation contrainte, parole artistique subversive, sagesse quotidienne. Par ce dialogue, l’auteur restitue la complexité des rapports entre l’État et la société civile, question centrale des recherches contemporaines sur la gouvernance et la participation citoyenne.


Sur le plan formel, le texte adopte une architecture narrative proche de celle des études de cas : les destins individuels fonctionnent comme autant de dossiers documentaires, articulés à des événements collectifs contextualisés. Cette construction rigoureuse produit un effet de vraisemblance, autorisant une lecture comparatiste : Ngiebe devient un miroir de réalités multiples en Afrique et au-delà. La fiction devient ainsi un moyen d’intelligibilité du réel social.


Le roman ne cède jamais au pessimisme absolu. Les brasiers évoqués par le titre renvoient à ces foyers persistants de dignité et de créativité par lesquels le peuple de Ngiebe continue d’espérer. L’espoir n’y apparaît pas comme naïf, mais comme une énergie fragile et discontinue, comparable à la résilience communautaire décrite par certains théoriciens.
Cette vision dialectique, où la désillusion nourrit de nouvelles attentes, rejoint les approches qui considèrent la crise comme moment potentiel de refondation.


L’œuvre aborde également des problématiques éthiques actuelles : responsabilité des intellectuels, solitude des décideurs publics, pouvoir libérateur de la poésie, légitimité de la contestation ordinaire. Autant de thèmes qui résonnent avec les débats sur le rôle des savoirs dans l’espace public. Les Brasiers de l’espoir constituent ainsi une contribution précieuse à la réflexion sur la citoyenneté et sur la possibilité d’une politique réconciliée avec la vérité.


Enfin, par son style accessible mais exigeant, le roman offre un support pertinent pour l’enseignement de la littérature engagée. Il démontre que la création romanesque peut dialoguer avec l’écriture analytique sans perdre sa force émotionnelle. Le lecteur y découvre une double aventure : goûter la beauté du récit et exercer un regard critique sur le monde qu’il décrit.


Ainsi compris, Les Brasiers de l’espoir apparaît comme une œuvre-frontière où se rencontrent esthétique et savoir, mémoire collective et invention, critique des institutions et foi dans l’homme ordinaire. En refermant le livre, on emporte avec soi des questions et un désir renouvelé de comprendre pour mieux transformer, marque des textes capables d’éclairer l’esprit tout en attisant les brasiers intérieurs de l’espérance.

François Nkokina Lenda Lembo

MOT DU JOUR : ACCAPAREMENT

La collusion entre le pouvoir politique et les intérêts privés n’est jamais un simple hasard : elle s’installe comme une ombre discrète mais persistante sur le tissu même de la gouvernance. Les fonctions destinées au service du collectif se trouvent détournées pour servir quelques mains avides, et l’espace public se confond avec l’espace privé, jusqu’à ce que la distinction elle-même semble une illusion. Il arrive que l’on découvre un ministre utilisant une société écran pour détourner des fonds publics, et derrière ce geste se profile un mécanisme subtil et systémique : l’État capturé par un cercle étroit, l’instrumentalisation du pouvoir comme une monnaie d’enrichissement personnel.
À l’opposé, il y a ce que l’on pourrait nommer un altruisme économique, un engagement tourné vers le bien commun, où la transparence, la solidarité et le service deviennent plus que des mots : ils incarnent la finalité même des institutions. Mais il ne s’agit pas de dresser un simple tableau de l’honnêteté contre la corruption. Il s’agit d’interroger la manière dont, à chaque époque, un régime de vérité distingue l’usage légitime du pouvoir de son détournement, et comment, sous cette règle, se tracent les contours du « service public » et du « service privé ». Chaque époque invente ses critères, ses procédures, ses garde-fous, et chaque citoyen apprend, souvent sans le savoir, à mesurer le pouvoir à l’aune de ces frontières mouvantes.

La confusion entre l’intérêt individuel et l’exercice du pouvoir n’est pas qu’un défaut moral : elle s’inscrit dans le fonctionnement même des institutions. Depuis Aristote, la politique se veut orientée vers la communauté, tandis que l’oligarchie, dénoncée, en apparaît comme la perversion.
Mais ce partage n’est jamais universel ; il est un dispositif de régulation, un artifice par lequel on distingue le gouvernant légitime de l’illégitime. Kant, avec son impératif catégorique, inscrit dans l’éthique politique le refus de traiter l’autre comme un simple instrument. Mais au-delà de la morale, c’est bien la constitution d’une rationalité gouvernementale qui se joue, où l’État organise la conduite des hommes et des femmes selon un principe que l’on voudrait universel.

Dire qu’il faut séparer l’économie et la politique, c’est déjà reconnaître qu’elles s’entrelacent, que l’une ne saurait exister sans l’autre. L’économie n’est jamais neutre : elle gouverne autant qu’elle distribue, elle hiérarchise autant qu’elle organise. Le problème n’est pas de tracer une frontière, mais de réguler, de définir les mécanismes, les savoirs, les procédures qui autorisent ou interdisent la circulation entre ces sphères. Des philosophes ont considéré l’intérêt individuel comme moteur de l’ordre social, mais le bien commun n’a pas disparu : il se déplace, il devient un effet secondaire de la poursuite des intérêts privés, et l’équilibre naît des mécanismes de marché encadrés par des institutions.

Le bien commun n’est jamais donné une fois pour toutes. Ce nom même est le lieu d’une lutte, d’une discorde silencieuse où chaque groupe tente d’imposer sa vision et d’en faire un instrument de légitimation. La critique de la collusion dépasse donc la simple morale. Elle nous rappelle que la politique est traversée par une tension constante, celle de rendre compatibles des intérêts individuels et collectifs sans que l’un ne s’impose au détriment de l’autre.

La transparence et l’honnêteté économiques ne sont pas de simples vertus : elles sont les régulateurs fragiles d’un équilibre instable, destinées à préserver la finalité que les institutions se donnent à elles-mêmes. Il ne s’agit pas de supprimer les intérêts particuliers, ni de prétendre ériger un bien commun absolu, mais de comprendre comment, à travers la complexité des dispositifs juridiques, économiques et éthiques, se fabrique cet équilibre précaire qui rend possible une vie collective.
Et c’est peut-être là, dans cette fragile orchestration, que se mesure la véritable gouvernabilité d’une société.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.