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RÔLES DES INTELLECTUELS

Les nations pauvres reçoivent beaucoup de conseils. Elles reçoivent des experts, des missions, des plans stratégiques, des tableaux de croissance, des recommandations rédigées dans des langues impeccables et lointaines. On leur explique comment administrer leurs villes, réformer leurs écoles, organiser leurs élections, moderniser leurs économies. Les avions apportent des solutions comme autrefois les navires apportaient les évangiles et les drapeaux.

Et pourtant la misère demeure.

Alors les technocrates s’étonnent. Ils avaient calculé les budgets, prévu les infrastructures, multiplié les indicateurs. Pourquoi donc les sociétés résistent elles à leur propre guérison ? Pourquoi les réformes échouent elles là où les modèles semblaient parfaits ?

Il faut dire qu’un pays n’est pas seulement un territoire administratif. C’est une mémoire blessée, un ensemble de peurs, de rêves, d’humiliations silencieuses. Une nation possède une vie intérieure comme un homme possède une conscience secrète. Et l’on ne soigne pas une conscience avec des statistiques.

Voilà pourquoi les peuples pauvres ont un besoin vital de leurs intellectuels.

Non des intellectuels décoratifs que les régimes exhibent dans les cérémonies officielles comme des trophées académiques ; non des spécialistes de la flatterie idéologique ; mais des hommes capables d’écouter la respiration profonde de leur société. Leur tâche n’est pas seulement d’enseigner ou d’écrire : elle est de traduire l’âme collective avant qu’elle ne se perde dans le vacarme des discours importés.

Car les solutions venues d’ailleurs échouent souvent moins par erreur technique que par ignorance symbolique.

On construit des routes sans comprendre où vont les rêves des hommes qui les empruntent. On réforme l’école sans entendre les humiliations secrètes que l’école inflige depuis des générations. On proclame la démocratie sans mesurer la vieille peur du citoyen habitué depuis l’enfance à courber la tête devant l’autorité. Les institutions postcoloniales tombent alors sur les sociétés comme des vêtements mal ajustés qui couvrent les corps sans épouser leurs mouvements.

L’intellectuel véritable devrait être celui qui explique au pays sa propre énigme. Et c’est ici que la littérature devient essentielle. Le roman, le théâtre, la poésie disent souvent davantage sur une nation que les rapports administratifs. Ils révèlent ce que les peuples pensent de la justice, du pouvoir, de la réussite, de la famille, de Dieu même.

Ils montrent comment un enfant pauvre regarde le maître d’école, comment une mère interprète l’autorité, comment un jeune homme rêve de richesse dans une société où la corruption semble parfois le seul ascenseur social. Les ministères ignorent souvent ces vérités minuscules et décisives. Pourtant, gouverner sans les connaître revient à labourer un champ dont on ignore la nature du sol. Les politiques publiques deviennent mécaniques. Elles déplacent des chiffres, mais ne transforment pas les consciences. Elles bâtissent des structures sans toucher les imaginaires.
Or un peuple vit d’abord dans l’imaginaire qu’il se fait de lui-même.

Je songe avec tristesse à ces élites africaines qui connaissent mieux les théories occidentales de la gouvernance que les contes populaires de leurs propres villages. Elles parlent le langage abstrait du développement, mais ne savent plus entendre les métaphores par lesquelles leur peuple exprime la peur, la honte ou l’espérance. Une distance tragique s’installe alors entre les gouvernants et les gouvernés : ils habitent le même pays, mais non la même réalité intérieure.

La littérature réduit cette distance. Elle oblige l’intellectuel à descendre dans les profondeurs humaines de sa société.Elle lui rappelle que la pauvreté ne se réduit pas à l’absence d’argent, elle renvoie également à l’accumulation de blessures symboliques.

Elle montre comment les humiliations coloniales continuent de vivre dans les gestes quotidiens, comment les violences politiques se déposent dans les mémoires familiales, comment la dépendance économique finit par devenir une manière de penser le monde.
Le grand danger des nations pauvres est peut-être celui-ci : être administrées par des élites qui ne connaissent plus l’âme du peuple.
Alors les décisions deviennent froides, étrangères, presque coloniales dans leur propre pays. On gouverne des statistiques au lieu de gouverner des êtres humains. On corrige des mécanismes sans comprendre les douleurs invisibles qui les traversent.
C’est pourquoi le rôle des intellectuels demeure irremplaçable. Ils devraient être les interprètes de la conscience nationale. Ils devraient rappeler aux pouvoirs que les peuples ne vivent pas seulement de fufu, de routes ou d’élections, mais aussi de récits, de mémoire et de dignité intérieure.

Car un pays cesse vraiment d’être pauvre lorsqu’il commence enfin à se comprendre lui-même.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LE MIRAGE SUD-AFRICAIN

Ah ! l’Afrique du Sud ! Le phare au bout du continent ! Pendant des années, on nous la vendait comme une sorte de paradis mécanique où les billets poussaient sur les arbres et où les rues étaient pavées de contrats, de salaires et de promesses démocratiques. Tout le monde regardait vers Johannesburg comme les naufragés regardent un paquebot illuminé dans la nuit. Les jeunes congolais préparaient leurs valises après un mois d’initiation à l’anglais à Kitambo. Les commerçants tissaient leurs combines dans les hôtels de la Gombe. Les politiciens validaient leurs comptes bancaires dans les succursales des banques étrangères. Tous ceux qui cherchaient une vie meilleure semblaient avoir rendez-vous là-bas.
Ils arrivaient de partout : du Congo, du Zimbabwe, du Malawi, du Nigeria. Ils traversaient des frontières, des déserts, des humiliations, des postes de police, des passeurs. Le mot « Afrique du Sud » suffisait à faire briller les yeux. Là-bas, disait-on, il y avait du travail. Là-bas, les usines tournaient; là-bas, l’électricité ne disparaissait pas à chaque orage; là-bas, les banques fonctionnaient; là-bas, l’État existait encore.
Mais voilà, les miracles ont une date de péremption. À force de recevoir tous les espoirs du continent, le grand Eldorado s’est mis à tousser. Les mines ont ralenti. Les usines ont vieilli. Le chômage a gonflé comme une plaie mal soignée. Les investissements ont pris peur. La croissance s’est essoufflée. Et quand le gâteau rétrécit, les convives commencent à se regarder avec méfiance.
Alors le migrant noir est devenu visible. Tant que l’argent circulait, il était un frère africain. Dès que les emplois se sont raréfiés, il est redevenu un étranger. Le migrant découvre alors une vérité que les brochures touristiques oublient de mentionner : il n’est pas accueilli dans un rêve, mais dans une économie. Et une économie en difficulté devient vite une usine à rancœurs.
Le pauvre congolais qui avait quitté son village près de Kipushi pour conquérir l’avenir se retrouve soudain accusé de voler le travail qu’il n’a jamais vu, les logements qu’il ne possède pas et les richesses qu’il cherche lui-même désespérément. Le voilà transformé en responsable universel des malheurs nationaux.
Les plus déçus sont peut-être ceux qui arrivaient avec des rêves de grandeur. Ils imaginaient des villas, des commerces florissants, des comptes bancaires prospères. Ils découvrent des quartiers surpeuplés, une concurrence féroce, des contrôles policiers et des regards soupçonneux. Ils étaient venus chercher un Eldorado ; ils trouvent une nation qui doute d’elle-même.
Le prestige de la fin de l’apartheid continue d’éclairer les discours, mais il ne suffit plus à remplir les assiettes. Les récits qui viennent à nos oreilles ne parlent plus seulement de réussite, mais aussi de peur, de violence, de rejet et de désillusion.
Et le vieux pasteur kinois, lui, continue de marcher dans les rues de Johannesburg avec sa Bible et ses rêves, toujours persuadé qu’un avenir meilleur existe quelque part entre Terre et ciel. Lorsqu’un paradis se ferme, il en invente un autre.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

L’EMPOISONNEMENT À KINSHASA

La crainte ? Elle traîne partout à Kinshasa, dans les rues défoncées, sous les néons fatigués des nganda, entre deux éclats de rire. Elle est là, accrochée aux bouteilles, aux verres, aux marmites fumantes. Elle rôde comme un chien maigre autour des tables.


Autrefois, on s’asseyait à Matete, à Barumbu ou à Lingala. On commandait la bière à Bandal ou à Kalamu. On trinquait à Kasavubu ou à Kintambo. On buvait à la santé des vivants, à la mémoire des morts, à la chance qui passe.

On ne pensait pas davantage. Le monde était déjà assez compliqué. Les poches étaient vides, les promesses des politiciens creuses, les coupures d’électricité interminables. Mais au moins, autour d’une bière, on partageait encore quelque chose. Une fatigue commune. Une espérance minuscule.

Aujourd’hui, le verre est devenu bavard. Il parle avant même qu’on le porte aux lèvres. Il pose des questions. Qui l’a servi ? Qui l’a touché ? Pourquoi cet homme insiste-t-il pour payer la tournée ? Pourquoi ce sourire ? Pourquoi cette générosité soudaine ?


Alors on observe. On surveille. On renifle presque. On garde sa bouteille entre les genoux comme un trésor de guerre. On détourne les yeux une seconde et déjà l’inquiétude revient. Rien ne s’est produit. Rien n’est visible. Pourtant le doute est là. Épais. Poisseux. Il colle aux mains.

La peur, voyez-vous, est une drôle de liqueur. Elle se verse toute seule. Elle remplit les verres avant même la bière. Elle fait battre le cœur plus vite que l’alcool. Elle transforme le voisin en suspect. L’ami en danger possible. Le cousin en énigme.


Kinshasa n’est pourtant pas une ville faite pour la méfiance. Elle a été bâtie sur le bruit, le brassage, la débrouille et la palabre. Une ville où l’on s’interpelle sans se connaître. Où l’on partage un banc, un repas, une bouteille. Une ville qui aime les foules. Une ville qui respire par les autres. Mais lorsqu’une société commence à craindre la nourriture offerte et la boisson partagée, quelque chose se fend. Une fissure invisible. Une cassure dans le ciment des relations humaines. Ce n’est plus seulement la mort qui circule. C’est la suspicion.

Peut-on encore boire ensemble sans crainte ? La réponse est peut-être la plus triste de toutes : oui et non. Oui, parce que les Kinois continuent de remplir les terrasses chaque soir. Ils dansent encore. Ils rient encore. Ils racontent encore des histoires jusqu’au milieu de la nuit. La vie refuse obstinément de capituler.


Non, parce qu’une ombre s’est installée à table. Une ombre qui ne commande rien, ne parle pas, ne rit pas, mais qui est toujours présente. Assise entre les clients du bistrot ou du nganda. Les coudes sur la table. À regarder les verres circuler.


Et c’est peut-être cela le plus terrible. Non pas que certains meurent, mais que beaucoup vivent désormais avec la peur au fond du verre. Une peur qui ne se boit pas, qui ne s’avale pas, qui ne disparaît pas avec l’ivresse. Une peur qui reste là, après la dernière gorgée, quand les rires se sont tus et que chacun rentre chez soi en se demandant, malgré lui, si la confiance n’est pas devenue le luxe le plus rare de Kinshasa.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe

Le Réveil d’un Peuple !

Bruxelles, l’Heure de la Dignité Congolaise !

Le 15 mai dernier, un spectacle aussi étrange qu’affligeant s’est déroulé sur une partie du territoire bruxellois. Un groupuscule d’individus, surgis presque de nulle part, défilait sous les couleurs de la République démocratique du Congo. Drapés de drapeaux congolais comme d’un déguisement emprunté, mégaphones à la main, ils tentaient de galvaniser une assistance clairsemée à coups de slogans mal articulés et d’invectives dirigées contre le gouvernement congolais et le Président de la République.

Ils se présentaient comme des Congolais. Pourtant, ni dans la forme ni dans le fond de leur manifestation, rien ne trahissait véritablement l’âme congolaise. L’organisation approximative, les discours confus, la diction hésitante,affreuse et l’accent aisément identifiable à un peuple voisin ne laissaient guère de place au doute. Oui, il s’agissait bien de ces relais d’une propagande devenue familière aux oreilles de ceux qui suivent depuis des décennies le drame de l’Est congolais.

Car derrière cette mise en scène se profile l’ombre d’un conflit qui ensanglante la République démocratique du Congo depuis plus de trente ans. Trente années de deuils, de déplacements forcés, de villages incendiés, de femmes violées, d’enfants arrachés à leur innocence, de ressources pillées avec une avidité insatiable. Trente années durant lesquelles le peuple congolais a vu son or, son coltan, son cobalt et tant d’autres richesses quitter son sol tandis que ses fils et ses filles enterraient leurs morts dans l’indifférence presque coupable d’une partie de la communauté internationale.

Les rapports d’experts, les enquêtes internationales et de nombreuses organisations de défense des droits humains ont, à plusieurs reprises, documenté les responsabilités et les soutiens extérieurs ayant alimenté les violences dans l’Est du Congo. Ces documents constituent aujourd’hui une mémoire écrite que nul ne peut effacer d’un simple discours ou d’une opération de communication.

Mais l’histoire enseigne une vérité immuable : aucun peuple ne demeure éternellement courbé sous le poids de l’humiliation.

Après les larmes, le réveil

Pendant longtemps, les Congolais ont pleuré leurs morts dans le silence. Ils ont regardé leurs terres convoitées, leurs frontières menacées, leurs souffrances minimisées ou relativisées. Beaucoup ont cru que la lassitude finirait par étouffer leur voix. Ils se sont trompés. Car quelque chose a changé. Le peuple congolais se réveille. Comme un géant longtemps blessé mais jamais vaincu, il redécouvre la force de son unité. De Kinshasa à Lubumbashi, de Kisangani à Goma, de Mbuji-Mayi à Matadi, jusque dans les communautés de la diaspora dispersées à travers le monde, une même conscience émerge : celle d’un peuple décidé à défendre son intégrité territoriale, sa souveraineté, sa dignité et son unité.

Ce réveil n’est pas celui de la haine. Il est celui de la mémoire.

Il est celui d’un peuple qui refuse d’être réduit à une simple réserve de matières premières. Il est celui d’une nation qui réclame le droit fondamental de vivre en paix sur sa propre terre.

À l’image des peuples qui, dans l’histoire, ont résisté aux entreprises de domination et aux tentatives de démembrement, les Congolais comprennent désormais que leur salut passe d’abord par leur propre cohésion. Leur unité inébranlable.

La marche de la dignité

C’est dans cet esprit que les Congolais authentiques, de père ou de mère, ainsi que tous les amis sincères du Congo, se donnent rendez-vous ce 25 mai 2026 à Bruxelles.

Cette marche, prévue entre la Place du Trône et la Place Schuman, ne constitue pas seulement une manifestation de plus dans l’agenda européen. Elle se veut une réponse citoyenne, digne et solennelle à toutes les tentatives de manipulation visant à brouiller la vérité historique et politique du conflit qui ravage l’Est de la RDC.

Les marcheurs viennent porter un message simple mais puissant :

Le Congo n’est pas à vendre.

Le Congo n’est pas à diviser.

Le Congo n’est pas condamné à la souffrance perpétuelle.

À travers leur présence, ils entendent rappeler à l’Europe, aux institutions internationales et à l’opinion mondiale que la paix dans les Grands Lacs ne pourra être bâtie sur le mensonge, le révisionnisme, la négation des faits ou l’impunité. Ils réclament la justice pour les victimes. Ils réclament la paix pour les populations meurtries du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de l’Ituri.

Ils réclament que les responsables des crimes documentés répondent enfin de leurs actes devant l’histoire et devant les juridictions compétentes.

Ne pas confondre un peuple et un régime

Toutefois, la quête de justice ne doit jamais devenir une condamnation collective.

Car s’il existe des responsabilités politiques clairement identifiées, il existe aussi des femmes et des hommes rwandais qui ne se reconnaissent ni dans la violence ni dans la logique de prédation. Beaucoup souffrent eux-mêmes du poids des silences imposés, de la peur de parler et des contraintes qu’exerce toute machine politique lorsqu’elle devient répressive.

L’histoire des peuples est toujours plus complexe que les slogans.

Elle est faite aussi d’amitiés qui résistent aux tempêtes.

Je pense à cette amie rwandaise dont la famille et la mienne demeurent unies depuis plus d’un demi-siècle. Malgré les crises, malgré les discours de haine, malgré les blessures accumulées, nos liens ont survécu. Ils témoignent qu’au-delà des conflits politiques subsistent des relations humaines capables de rappeler que l’avenir ne peut être construit que sur la vérité, la justice et le respect mutuel.

L’heure du Congo

L’heure n’est plus aux lamentations stériles.

L’heure est au réveil. Le temps est venu pour les Congolais de relever la tête, de défendre leur histoire, de protéger leur territoire et de transmettre à leurs enfants la fierté d’appartenir à une nation qui refuse désormais l’humiliation. Car les peuples meurtris peuvent tomber. Ils peuvent vaciller. Ils peuvent traverser les ténèbres. Mais lorsqu’ils prennent conscience de leur force collective, ils deviennent irrésistibles.

Et aujourd’hui, de Bruxelles à Kinshasa, de Goma à Lubumbashi, souffle un vent nouveau. Le vent du réveil. Le vent de la dignité retrouvée.

Le vent d’un Congo debout.

ZADAIN KASONGO T.

LA RDC A BESOIN DE LA LITTÉRATURE

L’étudiant sort de l’auditoire en lançant : « Nous avons faim ; à quoi sert d’analyser un poème ? »

La phrase tombe avec une brutalité désarmante. Dans la salle, les regards se tournent vers moi avec un étonnement à peine dissimulé. Je me sens interpellé et contraint de justifier, dans l’urgence, ma condition de professeur de littérature. Devant ces ventres vides qui m’écoutent, devant ces étudiants amaigris qui ont parcouru cinq kilomètres à pied pour rejoindre l’université, parler de poésie paraît, aux yeux de certains esprits pressés, presque obscènes. Le poème que je viens d’expliquer, celui de Matala Mukadi extrait de Réveil dans un nid de flammes, semble soudain devenir un luxe réservé aux privilégiés ; la pensée, une distraction inutile ; l’intelligence critique, un ornement destiné aux sociétés rassasiées.

Pourtant, la phrase de cet étudiant rebelle contient un péril immense. Elle exprime bien davantage qu’une impatience individuelle : elle révèle une tentation collective. Le danger est celui d’une société qui décide que seules méritent d’exister les activités immédiatement rentables, une société qui renonce progressivement à ce qui fait d’elle une communauté humaine pour ne conserver que les mécanismes élémentaires de la survie. Elle abandonne la pensée parce qu’elle ne produit pas instantanément le fufu. Elle abandonne la critique parce qu’elle ne bâtit ni ponts ni hôpitaux. Elle abandonne l’imagination parce qu’elle ne remplit pas les assiettes.
Alors ne subsiste plus qu’une immense fatigue de vivre.
Le citoyen devient un corps préoccupé uniquement par sa ration quotidienne. Il travaille, mange mal, redoute le lendemain, puis recommence. Et le pouvoir observe souvent cette situation avec une satisfaction silencieuse. Car un peuple épuisé par la survie possède rarement l’énergie nécessaire pour interroger les récits officiels. Celui qui passe sa journée à chercher de quoi manger finit souvent par accepter sans examen les discours qu’on lui présente le soir.

Les régimes autoritaires l’ont compris depuis longtemps.
Ils tolèrent parfois plus facilement la pauvreté qu’ils ne tolèrent l’esprit critique. Un peuple affamé peut encore être administré ; un peuple qui commence à interpréter les discours devient imprévisible. Voilà pourquoi tant de pouvoirs médiocres regardent les humanités avec méfiance. Ils préfèrent des citoyens enfermés dans les urgences matérielles à des consciences capables de demander : pourquoi sommes-nous pauvres ? Qui écrit notre histoire ? Qui profite de notre résignation ?

L’analyse littéraire, précisément, ouvre cette fissure dangereuse dans l’habitude de subir. Elle apprend à regarder derrière les mots. Elle révèle que les slogans politiques ressemblent souvent à des personnages de théâtre : ils arborent des costumes grandioses pour dissimuler leur vacuité. Elle montre que le langage peut blesser autant que la faim. Car la misère n’est pas seulement économique ; elle est aussi une réduction de la visibilité humaine.

Le pauvre souffre fréquemment d’être invisible avant même de manquer de nourriture. On parle de lui dans les rapports internationaux, dans les campagnes humanitaires, dans les promesses électorales ; mais rarement il parle avec sa propre voix. La littérature lui restitue cette voix. Le roman, le poème et le théâtre rendent une présence aux humiliés que les statistiques réduisent à des catégories abstraites.

Dans un rapport administratif, un enfant pauvre n’est souvent qu’un chiffre. Dans un roman, il redevient un visage.
Et cette différence est considérable. Car l’analyse d’un poème n’est pas une simple gymnastique intellectuelle. Elle constitue un apprentissage de l’attention humaine. Elle oblige à écouter les nuances, les silences, les blessures cachées dans les mots. Elle rappelle que l’être humain ne vit pas uniquement de calories, mais aussi de dignité. Une société qui cesse de cultiver cette attention finit par produire des citoyens incapables de reconnaître la souffrance d’autrui autrement qu’à travers des indicateurs économiques. Alors la barbarie avance discrètement, vêtue des habits du pragmatisme.

On répète qu’il faut être réaliste, utile, efficace. Et, peu à peu, l’être humain se réduit à sa fonction productive. La beauté devient suspecte. La méditation paraît superflue. La pensée critique est perçue comme une perte de temps. Pourtant, nombre de catastrophes politiques ont commencé lorsque les sociétés ont cessé de considérer l’homme comme un être intérieur, porteur d’une conscience et d’une imagination.

Un peuple qui ne fait que survivre devient vulnérable à toutes les manipulations. On peut acheter sa colère avec quelques promesses. On peut détourner sa frustration vers des ennemis imaginaires. On peut transformer sa misère en ressource politique. Mais un peuple qui lit, interprète et analyse conserve une zone de liberté intérieure que même la pauvreté ne parvient jamais à détruire complètement.

Le poème ne remplace pas le fufu. Personne de raisonnable ne le soutient. Mais sans la pensée, le fufu lui-même finit par devenir l’instrument de nouvelles servitudes. C’est pourquoi il demeure dangereux de mépriser la littérature au nom de l’urgence matérielle. Une société qui abandonne ses poètes parce qu’elle a faim risque un jour de découvrir qu’elle a perdu davantage encore : sa capacité d’imaginer une existence plus juste, plus libre et plus humaine.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

FAUT-IL PENDRE LES PASTEURS?

L’Afrique contemporaine traverse peut-être l’une de ces heures sombres où les foules, humiliées par la misère, trahies par les puissants et fatiguées des promesses sans lendemain, cherchent des coupables visibles à pendre au poteau de leur désespoir. Et parmi ces silhouettes offertes à la vindicte publique se dressent aujourd’hui certains pasteurs évangéliques.

Faut-il les pendre ? La question, déjà, glace le cœur avant même d’appeler la raison. Car une civilisation commence à mourir lorsqu’elle transforme sa douleur en désir de corde.

Que des scandales existent, nul ne peut le nier. Dans des quartiers où les enfants grandissent le ventre vide et les yeux pleins de poussière, des hommes drapés de versets promettent des miracles tarifés. Ils exploitent la maladie, vendent l’espérance au poids de la dîme, annoncent des prophéties qui ressemblent à des pièges. Certaines femmes en sortent humiliées. Des familles éclatent sous l’autorité d’oracles domestiques. Des adolescents sont accusés de sorcellerie. Des pauvres donnent leur dernier billet à des prédicateurs roulant dans des voitures de luxe.

Il serait lâche de détourner les yeux.

Mais la foule se trompe souvent d’attitude morale. Ce n’est pas parce qu’un homme parle de Dieu qu’il représente Dieu. Ce n’est pas parce qu’un escroc brandit une Bible que l’Évangile devient un mensonge. L’Afrique souffre moins d’un excès de foi que d’un marché du sacré abandonné à l’impunité, à l’ignorance et à la faim collective. Là où l’État abdique, le prophète improvisé devient le banquier, le psychologue, le juge matrimonial, le guérisseur et parfois le chef politique. Le vide des institutions enfante des royaumes spirituels sans contrôle.

Or la potence ne répare rien. Elle donne seulement à la colère l’illusion d’avoir agi.

Il faut punir les crimes, naturellement. Un pasteur qui viole, qui détourne de l’argent, qui séquestre des fidèles ou encourage des violences contre des enfants doit répondre devant la loi comme n’importe quel citoyen. Avec rigueur. Avec preuves. Avec justice. Non avec cette ivresse punitive qui transforme les sociétés blessées en tribunaux de la haine.

Car enfin, qui ne voit pas le danger ? Aujourd’hui le pasteur corrupteur ; demain l’opposant ; après-demain le journaliste ; puis l’intellectuel suspect ; ensuite le voisin jalousé. Les peuples qui commencent par réclamer des pendaisons finissent souvent par vivre sous la peur.

Et pourtant, derrière ces prédicateurs flamboyants, il y a aussi une tragédie plus profonde : celle d’un continent où tant d’êtres humains n’ont plus d’autre refuge que la promesse du miracle. On se moque des fidèles, mais a-t-on regardé leurs nuits ? La mère qui apporte sa dernière pièce à l’église cherche parfois moins Dieu que la survie de son enfant. Le jeune homme qui croit à une prophétie veut seulement qu’une voix lui dise qu’il n’est pas né pour l’échec. Les pauvres deviennent la matière première des empires religieux parce que les États ont déserté leurs espérances.

Ainsi le problème africain n’est pas seulement celui des faux pasteurs ; il est celui d’une société entière où le désespoir nourrit les marchands du ciel.

Je me méfie toujours des époques qui veulent purifier le monde par des exécutions symboliques. Elles cachent souvent leur propre culpabilité derrière des condamnations spectaculaires. Les politiciens qui pillent les trésors publics dénoncent volontiers les pasteurs corrompus ; les foules qui applaudissent les humiliations publiques oublient parfois leurs propres complaisances envers les mensonges quotidiens.

La justice demeure nécessaire. Mais une justice sans haine. Une justice qui protège les victimes sans fabriquer de nouveaux bourreaux.

Au fond, la question n’est peut-être pas : « Faut-il pendre les pasteurs évangéliques ? » La vraie question est plus douloureuse : comment des sociétés entières ont-elles pu devenir si vulnérables à ceux qui exploitent le nom de Dieu ?

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LE REMANIEMENT MINISTÉRIEL

Depuis plusieurs jours, Kinshasa vivait dans une attente sans objet précis, comme ces malades qui pressentent une aggravation avant même l’apparition de la douleur. Rien n’était encore annoncé officiellement. Pourtant, dans les ministères, dans les couloirs de la Primature, dans certains bars de Bandalungwa et jusque dans les salons modestes où l’on écoute la radio à faible volume, un même mot revenait avec obstination : le remaniement.

Ce qui frappait surtout n’était pas la curiosité politique, mais la peur. Une peur diffuse, presque physique, qui semblait ramollir les voix et fatiguer les visages. À mesure que l’incertitude grandissait, chacun découvrait combien sa vie dépendait d’équilibres fragiles : une signature, une faveur, un numéro enregistré dans un téléphone, un sourire obtenu dans un couloir climatisé.

La politique congolaise ne produit pas seulement des ambitions ; elle fabrique une inquiétude permanente. Beaucoup d’hommes ne savent plus très bien ce qu’ils sont en dehors de la fonction qu’ils occupent ou de la proximité qu’ils entretiennent avec le pouvoir. Lorsqu’un remaniement approche, ce n’est pas uniquement un poste qui vacille : c’est une identité entière.

J’ai pensé souvent ces jours-ci à Asuki Tembe. Depuis des années, il travaillait comme conseiller dans un ministère secondaire. Il n’était ni riche ni réellement influent. Mais il s’était habitué à cette considération superficielle que donne l’administration : les appels auxquels on répond aussitôt, les salutations appuyées, les demandes de recommandation, cette impression d’exister davantage parce qu’on se trouve près d’un centre de décision.

Or, depuis quelque temps, quelque chose s’était défait autour de lui. Les conversations devenaient brèves. Certains évitaient même de prononcer le nom des ministres en sa présence, comme si la disgrâce possible était déjà contagieuse. Alors Asuki marchait longtemps le soir dans les rues de Barumbu. Non qu’il aimât particulièrement la solitude, mais il lui semblait soudain rentrer dans l’anonymat comme on descend lentement dans une eau froide.

Il découvrait avec effroi que beaucoup d’attachements humains ne survivent pas à l’affaiblissement du pouvoir. Cette révélation le blessait moins par orgueil que par vertige. Si les regards des autres suffisent à nous retirer notre importance, qu’y a-t-il donc au fond de nous-mêmes qui demeure stable ?

À Bandalungwa, Maman Pesa Nzoto observait les mêmes inquiétudes sous une forme plus concrète. Les clients parlaient moins fort. Certains demandaient du crédit avec une politesse inhabituelle. Les chauffeurs des administrations passaient des appels nerveux avant de manger rapidement.

Elle ne prétendait comprendre ni les stratégies des partis ni les calculs des dirigeants. Mais elle savait reconnaître ces moments où l’avenir paraît suspendu au-dessus des pauvres comme une pierre mal retenue.

— Quand les gens du pouvoir commencent à trembler, disait-elle, tout le monde finit par avoir peur.

Cette phrase n’exprimait aucune théorie. Seulement une fatigue ancienne.

Maître Wango, lui, continuait d’apparaître à la télévision avec l’assurance des hommes qui parlent beaucoup afin de ne pas entendre leurs propres pensées. Il commentait les équilibres politiques, évoquait des sources confidentielles, annonçait des scénarios contradictoires avec la même certitude.

Mais derrière cette agitation verbale se cachait une angoisse plus profonde. Wango avait consacré sa vie à demeurer proche des cercles influents. Il avait appris à adapter ses convictions aux circonstances, persuadé que la souplesse protège mieux qu’une fidélité rigide. Pourtant l’âge venant, cette mobilité lui pesait. À force de changer de langage selon les régimes, il ne savait plus très bien quelle voix était réellement la sienne.

Chaque remaniement réveillait alors en lui une peur obscure : celle d’avoir traversé les années sans avoir construit autre chose qu’une succession de prudences.

À la Primature, une jeune secrétaire nommée Getou Zoba regardait les hauts fonctionnaires modifier soudain leur comportement. Des hommes autoritaires devenaient aimables. Des directeurs jusque-là méprisants parlaient avec douceur aux employés subalternes.

Elle comprenait peu à peu que le pouvoir ne transforme pas seulement les institutions ; il transforme les visages eux-mêmes. Beaucoup de gens ne deviennent humains qu’au moment où ils sentent leur fragilité.

Cette découverte la troublait profondément. Elle avait grandi en croyant que l’autorité reposait sur la force. Or elle voyait maintenant que cette force cachait souvent une peur silencieuse : peur d’être oublié, remplacé, effacé.

Le plus lucide était peut-être le vieux professeur Safisha, retiré dans une maison de Kintambo. Il avait connu les prisons politiques, les discours enflammés de l’indépendance, les grandes promesses nationales. Désormais, il écoutait les informations avec cette lassitude particulière des hommes qui ont survécu à leurs espérances.

Il répétait parfois à ses anciens étudiants :

— Les régimes passent, mais l’inquiétude demeure.

Il ne disait pas cela avec cynisme. Seulement avec tristesse. Car il avait compris que le drame profond de ce pays ne résidait pas uniquement dans la pauvreté ou dans l’instabilité politique, mais dans l’usure intérieure qu’elles provoquent peu à peu. Lorsque les existences restent continuellement suspendues à des décisions imprévisibles, les hommes finissent par vivre dans un état d’insécurité morale permanente. Ils apprennent à dissimuler leurs pensées, à déplacer leurs fidélités, à survivre plutôt qu’à croire.

Ainsi Kinshasa continuait de bruire sous la chaleur nocturne de cette immense ville fiévreuse où la musique et la prière empêchent encore le désespoir de devenir total. Pourtant, derrière les conversations politiques, derrière les rumeurs de nomination et les calculs d’influence, une vérité plus sombre apparaissait : beaucoup de ces hommes ne redoutaient pas seulement de perdre une fonction. Ils craignaient surtout de découvrir le vide laissé en eux lorsque le pouvoir se retire.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

17 MAI : QUE CÉLÈBRE-T-ON EN RDC ?

Le 17 mai revient chaque année comme une journée chômée et payée, avec parfois ses chants de victoire fabriqués à la hâte par les gouvernements successifs, comme si la mémoire nationale devait apprendre à sourire là même où elle saigne encore.

On se souvient qu’en ce matin du 17 mai 1997, beaucoup de Congolais avaient sincèrement cru voir s’ouvrir les portes d’une délivrance. Le vieux régime de Mobutu Sese Seko, épuisé par la corruption, l’humiliation publique, l’effondrement de l’État et la misère quotidienne, tombait presque sans résistance. Les soldats abandonnaient les casernes. Les dignitaires fuyaient. La capitale ressemblait à une grande maison dont le maître, depuis longtemps, n’était plus obéi que par l’habitude et par la peur.


Alors apparut Laurent-Désiré Kabila, porté par l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo. Mais derrière les drapeaux de la libération, derrière les slogans improvisés d’une révolution africaine, se trouvait une autre réalité, moins lyrique, plus froide : l’avancée décisive des armées étrangères, particulièrement celle du Rwanda de Paul Kagame.


Le drame congolais tient peut-être dans cette confusion originelle : un peuple croyait célébrer sa libération alors qu’il assistait déjà à l’entrée de forces dont les intérêts dépassaient infiniment son propre destin. Les colonnes militaires venues de l’est traversèrent le pays avec une rapidité qui stupéfie encore les historiens. Beaucoup de Congolais, lassés de Mobutu, ouvrirent les bras sans demander qui entrait réellement dans la maison. Les peuples fatigués confondent parfois le sauveur et le stratège du malheur.


Il faut rappeler les événements avec sobriété, sans haine ethnique, sans mythologie commode, mais sans mensonge non plus.


Après le génocide rwandais en 1994, des centaines de milliers de réfugiés hutu s’installèrent dans l’est du Zaïre. Le gouvernement de Kigali considérait ces camps comme une menace sécuritaire permanente. Dans le même temps, le régime de Mobutu, déjà vacillant, avait perdu toute maîtrise réelle de l’immense territoire national. C’est dans ce contexte qu’une coalition armée soutenue notamment par le Rwanda et l’Ouganda lança l’offensive de l’AFDL à partir de 1996.


Le récit officiel de la « libération » effaça longtemps cette dimension étrangère. Pourtant, les témoignages, les enquêtes internationales et les récits des acteurs eux-mêmes montrent combien l’appareil militaire rwandais fut déterminant dans la conquête du pouvoir. Le Congo entrait alors dans une zone grise où l’État cessait progressivement d’être souverain jusque dans ses blessures.


Et voici la tragédie : ceux qui applaudissaient la chute de Mobutu n’imaginaient pas que la guerre ne s’achèverait pas avec l’entrée triomphale à Kinshasa. Au contraire, elle changeait seulement de visage. Dès 1998, les anciens alliés se déchirèrent. La deuxième guerre du Congo éclata, impliquant plusieurs États africains et une multitude de groupes armés. L’est du pays devint un immense champ de ruines morales où les minerais, les frontières poreuses, les ambitions régionales et les faiblesses de l’État congolais nourrirent un conflit interminable.


Les chiffres des morts, plusieurs millions selon diverses estimations humanitaires dépassent l’entendement. Mais le plus terrible n’est peut-être pas le nombre. C’est l’habitude. Le Congo a fini par s’accoutumer à l’inacceptable. Des villages brûlent ; on continue les cérémonies. Des enfants grandissent parmi les milices ; les capitales rédigent des communiqués. Des femmes traversent la nuit avec la peur au ventre ; les élites discutent des alliances électorales. Une nation entière semble condamnée à vivre dans l’interruption de son propre avenir.


Le 17 mai pose donc une question presque spirituelle : que célèbre-t-on exactement ? La chute d’un tyran ? Oui, sans doute. Beaucoup de Congolais avaient des raisons profondes de vouloir la fin du mobutisme. Mais célèbre-t-on aussi l’ouverture d’un cycle de dépendances, de guerres régionales et d’infiltrations armées dont le pays ne s’est jamais relevé ? Là réside le malaise.


On voit dans cette histoire l’une de ces ironies tragiques où les peuples, comme certains hommes, détruisent leur prison avec une telle impatience qu’ils ne remarquent pas immédiatement qu’une autre porte se referme derrière eux. Car les nations aussi ont leurs aveuglements passionnels. Elles veulent croire au salut immédiat. Elles acclament les libérateurs avant d’examiner les blessures qu’ils apportent.


Il demeure aujourd’hui une vérité douloureuse : la chute de Mobutu ne fut pas seulement une révolution congolaise ; elle fut aussi un basculement géopolitique régional dont les conséquences continuent d’ensanglanter l’est de la République démocratique du Congo. Et tant que cette mémoire restera prisonnière des slogans, les morts continueront de marcher silencieusement derrière les intrigues politiques.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

TSHISEKEDI : ÉTAT DE DROIT ET VOLONTÉ DÉMOCRATIQUE

Il existe des moments dans la vie d’une nation où la Constitution cesse d’apparaître comme une protection et commence à ressembler à une porte verrouillée de l’intérieur. Les juristes parlent alors avec gravité de la stabilité des institutions ; mais le peuple, lui, parle avec son inquiétude quotidienne, avec son espérance, avec sa mémoire des humiliations passées. Entre le texte et la foule, entre l’encre des articles et le tumulte des marchés, lequel possède la légitimité suprême ?

Lorsque Félix Tshisekedi affirme qu’il ne recherche pas un troisième mandat, mais qu’il répondrait à l’appel du peuple si celui-ci le demandait, ses adversaires voient déjà l’ombre d’une transgression. Pourtant, une autre lecture est possible : celle d’une démocratie qui refuse d’être enfermée dans le tombeau glacé des procédures.

Car enfin qu’est-ce qu’une Constitution sinon l’expression d’une volonté populaire à un moment donné de l’Histoire ? Et si cette volonté évolue, si les circonstances changent, si une majorité de citoyens estime qu’un homme doit poursuivre son œuvre, pourquoi le texte devrait-il devenir plus sacré que ceux qu’il prétend servir ? Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans ces démocraties où l’on proclame la souveraineté du peuple tout en lui interdisant de modifier son propre destin politique.

On invoque alors la peur des dérives. On rappelle les présidents à vie, les dictatures africaines, les régimes étouffants. Certes. L’Afrique a connu les hommes qui s’accrochent au pouvoir comme des naufragés à une épave. Mais faut-il condamner toute continuité politique au seul motif que le passé fut parfois tragique ? Un peuple adulte ne peut être traité éternellement comme un enfant incapable de discerner ses intérêts.

La vérité est plus troublante. Derrière certains discours constitutionnalistes se cache, parfois, une méfiance envers le suffrage lui-même. On accepte volontiers la démocratie lorsque le peuple choisit l’alternance ; on la redoute lorsqu’il réclame la continuité. Beaucoup d’intellectuels célèbrent la volonté populaire tant qu’elle confirme leurs préférences, puis invoquent brusquement « l’État de droit » dès que cette volonté les inquiète.

Or la démocratie n’est pas seulement l’obéissance aux règles ; elle est d’abord la reconnaissance de la souveraineté collective. Une Constitution qui ne pourrait jamais être adaptée aux aspirations profondes d’un peuple finirait par devenir un objet de musée : respectable, mais séparé de la vie réelle. Les nations ne sont pas des machines administratives ; elles respirent, elles changent, elles désirent.

Dans un pays longtemps blessé par les guerres, les rébellions, les transitions inachevées et les fractures régionales, beaucoup de Congolais recherchent moins l’élégance des principes que la continuité de l’État. Ils jugent un dirigeant non à la pureté des théories politiques, mais à sa capacité de maintenir l’unité nationale, d’éviter le retour du chaos et d’incarner une espérance commune. La démocratie concrète est souvent moins philosophique que les salons où on la commente.

Il faudrait d’ailleurs poser la question avec honnêteté : qu’est-ce qui menace le plus une nation fragile ? Est-ce un président que le peuple souhaiterait reconduire ? Ou bien des alternances mécaniques imposées au nom des textes, même lorsque la population n’y croit pas profondément ? La stabilité aussi possède ses droits.

On voit dans cette querelle une vieille opposition humaine entre la loi et la vie. La loi rassure les consciences ; la vie déborde toujours les limites qu’on veut lui imposer. Les peuples, surtout lorsqu’ils traversent l’incertitude, cherchent parfois moins un système qu’une incarnation. Ils veulent reconnaître leur destin dans une voix, dans un visage, dans une continuité.

Alors oui, il peut arriver qu’une nation considère que sa volonté présente vaut davantage qu’un article rédigé autrefois. Non parce qu’elle méprise la Constitution, mais parce qu’elle estime que la source véritable de toute légitimité demeure le peuple lui-même.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

AIDER OU INVESTIR

Il y a, dans les grands sommets internationaux consacrés à l’Afrique, une étrange liturgie des mots. On y parle d’aide, de solidarité, de développement durable, comme autrefois les missionnaires parlaient du salut des âmes. Les puissances riches arrivent avec leurs statistiques comme les prêtres d’hier arrivaient avec leurs catéchismes. Elles distribuent des promesses, des plans quinquennaux, des crédits, des sacs de riz, des vaccins, des experts, des consultants, des économistes bardés de diplômes qui traversent les capitales africaines sans jamais entendre le souffle des quartiers populaires où les enfants jouent pieds nus dans la poussière.

Mais l’Afrique n’est pas seulement pauvre ; elle est humiliée par la manière même dont on prétend la secourir.

Depuis les indépendances, combien de milliards ont été annoncés avec des accents de trompettes bibliques ? Combien de conférences internationales ont proclamé la renaissance africaine tandis que les maternités demeuraient sans électricité, les universités sans bibliothèques, les routes transformées en cicatrices de boue ? À force d’aider l’Afrique sans la transformer, le monde a fabriqué une dépendance qui ressemble à une longue enfance administrée. Une partie du continent attend désormais des subventions comme certains villages attendaient autrefois la pluie. L’aide internationale, lorsqu’elle devient permanente, finit par produire une psychologie de l’assistance. Elle nourrit des bureaucraties voraces, enrichit des oligarchies locales et permet parfois aux régimes les plus médiocres de survivre à leurs propres échecs.

Le drame est là : on aide souvent l’Afrique à demeurer pauvre.

Car aider n’est pas investir. L’aide soulage ; l’investissement construit. L’aide calme momentanément la faim ; l’investissement crée des récoltes. L’aide distribue des médicaments ; l’investissement bâtit des laboratoires, des universités, des industries pharmaceutiques. L’aide maintient en vie ; l’investissement prépare l’avenir.

Pourtant, il faut se méfier aussi des nouveaux prophètes de l’investissement massif. Ils parlent désormais le langage des marchés avec la même certitude dogmatique que les anciens missionnaires parlaient celui de la civilisation. Ils ne viennent plus avec la Bible ni avec les discours humanitaires, mais avec les contrats miniers, les prêts géants et les infrastructures monumentales. Ils construisent des ports, des barrages, des autoroutes, parfois même des villes entières surgies au milieu des savanes comme des mirages de béton. Mais derrière ces chantiers éclatants se cache souvent une autre forme de conquête.

L’Afrique connaît trop bien ces investisseurs qui emportent le cuivre, le cobalt, l’or, le coltan et laissent derrière eux des villages sans eau potable. Les rails servent parfois davantage à évacuer les minerais qu’à unir les peuples. Les investissements étrangers peuvent devenir des machines silencieuses d’extraction, des empires sans drapeaux où les multinationales remplacent les anciennes puissances coloniales. Le continent risque alors de changer de maître sans changer de destin.

Voilà pourquoi la véritable question n’est pas de choisir entre l’aide et l’investissement. Elle est de savoir au service de qui ils sont organisés.

Un investissement qui ne crée pas d’écoles techniques, qui ne transfère pas de compétences, qui ne transforme pas localement les matières premières, qui ne respecte pas les travailleurs africains, n’est qu’un pillage modernisé. Mais une aide qui entretient des États prédateurs ou qui humilie les populations sous prétexte de générosité n’est qu’une charité de façade.

L’Occident aime parfois contempler l’Afrique comme une blessure éternelle afin de mieux se donner le rôle du médecin. Pourtant, le continent africain n’est pas un malade condamné ; il est un géant empêché. Sa jeunesse déborde comme un fleuve immense. Ses terres sont vastes, ses ressources innombrables, ses cultures anciennes, ses langues vibrantes, ses intelligences souvent contraintes à l’exil. Ce qui manque le plus à l’Afrique n’est peut-être ni l’aide ni l’investissement, mais une architecture morale capable de protéger le bien commun contre les prédateurs de l’intérieur et de l’extérieur.

Car il faut avoir le courage de le dire : les responsabilités africaines existent aussi. Les fortunes détournées, les élections truquées, les guerres entretenues pour le contrôle des minerais, les administrations rongées par la corruption ne sont pas des inventions étrangères. Certaines élites africaines parlent du colonialisme avec des accents de procureurs tout en reproduisant elles-mêmes les mécanismes de domination contre leurs propres peuples. Elles réclament des investissements mais placent leurs enfants dans les universités européennes ; elles dénoncent l’impérialisme tout en déposant leurs milliards dans les banques étrangères.

La tragédie africaine devient alors une immense circulation de culpabilités où chacun accuse l’autre pour éviter de se regarder lui-même.

Et cependant, malgré tout, il demeure dans les villes africaines une espérance obstinée. Elle se voit dans les marchés populaires, dans les étudiants qui lisent sous les lampadaires faute d’électricité à domicile, dans les femmes qui reconstruisent chaque matin les économies familiales, dans les paysans oubliés par les plans internationaux mais qui continuent à nourrir les nations. Cette Afrique réelle ne demande pas qu’on la plaigne. Elle demande qu’on cesse de l’enfermer dans la dépendance ou dans la prédation.

Peut-être la communauté internationale devrait-elle commencer par considérer l’Afrique non comme un objet humanitaire ni comme un simple réservoir de matières premières, mais comme une partenaire historique capable de participer pleinement à la création de la richesse mondiale.

Alors l’aide deviendrait exceptionnelle et l’investissement deviendrait humain. Alors la solidarité ne serait plus une aumône diplomatique, mais une alliance entre peuples décidés à construire ensemble un avenir moins injuste.

José Tshisungu wa Tshisungu