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LE CONGO QUE LE MONDE NOUS ENVIE

Nous autres Congolais avons parfois cette étrange manière de découvrir notre importance au moment où les autres découvrent leur intérêt pour le cobalt, le cuivre, le lithium et le coltan. Nous disons alors : « Le monde a besoin de nous. » Peut-être. Mais permettez-moi de poser une question moins flatteuse : le monde a-t-il besoin du Congo, ou seulement de ce qui se trouve sous ses pieds ? Ce n’est pas exactement la même chose. Voilà le malentendu qu’il faudrait dissiper avant que notre vanité nationale ne nous joue encore un mauvais tour. Le sous-sol congolais est extraordinaire. Mais le sous-sol n’a jamais signé un contrat. Il n’a jamais contrôlé une mine. Il n’a jamais vérifié une facture. Il n’a jamais construit une usine. Il n’a jamais envoyé un enfant à l’école. Ce sont les hommes qui font cela. Et c’est précisément là que commence notre faiblesse. Nous possédons une richesse que nous ne savons pas toujours administrer. Nous possédons des minerais dont nous connaissons mal encore l’étendue. Nous possédons une population nombreuse, mais nous ne savons pas toujours la transformer en force productive. Nous possédons des universités, mais trop souvent sans moyens ; des intellectuels, mais trop souvent sans influence ; des ingénieurs, mais trop souvent contraints de chercher ailleurs les conditions de leur travail. Et pendant ce temps, les autres viennent chercher le minerai. Ils savent ce qu’ils veulent. Ils savent combien cela vaut. Ils savent où se trouvent les gisements. Ils savent comment transporter, transformer, financer, assurer et commercialiser. Nous, nous avons le minerai. C’est déjà beaucoup. Mais ce n’est pas encore une politique. Il faut regarder la scène internationale avec sang-froid. Les Américains veulent sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement. Les Européens veulent réduire certaines dépendances. Les Chinois défendent les positions qu’ils ont patiemment établies. Chacun parle de partenariat, de développement durable, de coopération gagnant-gagnant. Il faut évidemment se réjouir de cette nouvelle bienveillance internationale. Mais il faut aussi se souvenir d’une vieille vérité de la politique : quand les grandes puissances découvrent soudain votre beauté, demandez-vous d’abord ce qu’elles viennent admirer. Le diplomate ne se déplace pas seulement avec son idéal. Il voyage aussi avec une calculatrice. Le problème n’est pas que les Américains s’intéressent au Congo. Le problème n’est pas que les Chinois s’y intéressent. Le problème n’est même pas que les Européens s’y intéressent. Le problème serait que nous nous intéressions davantage à leur intérêt pour nous qu’à notre propre intérêt national. Voilà le piège. Il est si agréable de se sentir désiré. Un pays longtemps humilié peut éprouver une sorte de revanche intérieure lorsqu’il voit les puissants se présenter à sa porte. « Vous voyez bien que nous sommes importants ! » Oui. Mais être convoité n’est pas être souverain. Une mine peut être très convoitée et demeurer sous le contrôle des autres. Un territoire peut être stratégique et rester pauvre. Un peuple peut posséder des richesses extraordinaires et continuer à vivre dans la pénurie. L’histoire africaine nous a déjà suffisamment enseigné cette terrible contradiction. Alors, que fera le Congo en 2027 ? Voilà la véritable question. Il peut continuer à attendre les investisseurs comme un homme affamé attend qu’on lui jette du pain. Ou il peut enfin comprendre que son sous-sol est un instrument de négociation. Je ne demande évidemment pas au Congo de fermer ses frontières ni de chasser les investisseurs étrangers. Ce serait une autre forme de folie. J’aimerais simplement qu’il cesse de négocier comme s’il était le seul à avoir besoin des autres. Car, cette fois, les autres ont besoin de lui. C’est peut-être la première bonne nouvelle. Mais une bonne nouvelle n’est pas encore une victoire. La victoire consisterait à dire aux investisseurs : vous voulez notre cuivre ? Très bien. Qu’allez-vous construire ici ? Vous voulez notre cobalt ? Combien d’emplois qualifiés allez-vous créer ? Vous voulez nos minerais stratégiques ? Quelle technologie allez-vous transférer ? Quelle infrastructure allez-vous financer ? Quelle partie de la transformation restera au Congo ? Quel bénéfice notre jeunesse en tirera-t-elle ? Voilà les questions que devrait poser un État qui se respecte. Pas seulement : « Combien allez-vous investir ? » Mais : « Qu’allons-nous devenir grâce à votre investissement ? » La différence paraît petite. Elle sépare pourtant un comptoir colonial d’un État moderne. Il y a cependant une autre difficulté, plus intime, que nous préférons ne pas regarder. Nous avons tendance à accuser les étrangers de toutes nos misères. C’est commode. Trop commode. Les étrangers ont exploité le Congo. C’est une réalité historique que nul discours sérieux ne peut effacer. Mais avons-nous toujours été incapables d’exploiter nous-mêmes nos ressources? Avons-nous toujours été innocents ? Nos gouvernants n’ont-ils jamais signé de mauvais contrats ? Nos administrations n’ont-elles jamais fermé les yeux ? Nos élites n’ont-elles jamais préféré l’enrichissement personnel à l’intérêt collectif ? Nos intellectuels n’ont-ils jamais transformé la critique en profession sans lendemain ? Il faut avoir le courage de le dire : la responsabilité étrangère n’annule pas la responsabilité congolaise. C’est peut-être même la plus difficile des vérités. Car il est plus confortable d’accuser Londres, Washington, Bruxelles, Pékin, Ottawa ou quelque autre capitale que de regarder Kinshasa dans le miroir. Or le miroir ne ment pas longtemps. Je crains donc davantage l’illusion congolaise que la convoitise étrangère. La convoitise étrangère, nous pouvons la négocier. L’illusion, beaucoup moins. L’illusion consiste à croire que parce que le Congo possède du cobalt, il deviendra nécessairement riche. Non. Le Qatar n’est pas devenu puissant uniquement parce qu’il avait du gaz. La Norvège n’est pas devenue prospère simplement parce qu’elle avait du pétrole. Les ressources naturelles ne sont jamais une politique de développement à elles seules. Ce qui transforme une richesse naturelle en puissance, c’est l’État. L’école. La recherche. La justice. L’administration. Les infrastructures. La fiscalité. La compétence. Et cette vertu dont nous parlons beaucoup, mais que nous pratiquons encore trop peu : la continuité. Un pays ne devient pas industriel parce qu’un ministre inaugure une usine devant les caméras. Il le devient lorsque vingt ans plus tard l’usine fonctionne encore. Voilà pourquoi 2027 m’intéresse. Non pas comme une année miraculeuse. Les années ne font pas l’histoire. Les hommes la font. 2027 pourrait simplement être le moment où le Congo devra choisir entre deux destins. Dans le premier, il devient la grande carrière du XXIᵉ siècle : immense, indispensable, convoitée, mais toujours dépendante. Dans le second, il utilise son avantage géologique pour construire une puissance industrielle, scientifique et humaine. Dans le premier cas, les Congolais continueront de demander : « Pourquoi sommes-nous pauvres alors que notre pays est riche ? » Dans le second, ils commenceront enfin à répondre : « Parce que nous avons décidé de transformer notre richesse en puissance. » Je ne sais pas quel Congo nous verrons en 2027. Je sais seulement ceci : le monde ne nous fera pas cadeau de notre avenir. Les Américains défendront leurs intérêts. Les Chinois défendront les leurs. Les Européens défendront les leurs. Et chacun aura raison de le faire. Il appartiendra donc aux Congolais de défendre les leurs. Mais pour cela, il faudra cesser de confondre l’attention des autres avec notre propre grandeur. Le monde peut avoir besoin de notre cobalt. Il peut avoir besoin de notre cuivre. Il peut avoir besoin de notre coltan. Il peut avoir besoin de tout ce que notre terre contient. Mais la question décisive demeure : le Congo, lui, saura-t-il avoir besoin de lui-même ? C’est peut-être cela, au fond, la véritable question de 2027. Et je crains qu’elle soit beaucoup plus difficile que celle des minerais.

José Tshisungu wa Tshisungu

À PROPOS DE LA REFONDATION DE L’ÉTAT EN RDC.

Le discours rassembleur tenu par le président de la république, Félix Tshisekedi, en date du 27 août 2026, en faveur de la préparation et l’organisation d’un dialogue pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État en RDC, donne le ton de l’inauguration d’une nouvelle ère politique en RDC. Et il s’agit en substance d’une volonté politique déterminée qu’affiche le président de la république dans un souci d’imprimer une nouvelle marche à ce pays depuis l’indépendance tour à tour éprouvé par des crises sans fin, de nature politique, économique et sociale.

Contrairement à des époques anciennes où les politiques se réunissaient entre eux et décidaient des conclusions politiques à imposer au peuple congolais, la nouvelle donne inspire à faire prévaloir dans une vision managériale les attentes objectives des congolais à partir de la base dans toutes les provinces et toutes les entités territoriales de la RDC. Là où les assises se terminaient toujours par le partage de responsabilités politiques entre acteurs politiques congolais, même en contournant la volonté du peuple congolais souverain primaire pour accéder au pouvoir, il est désormais préféré la consolidation des institutions publiques existantes pour la stabilité effective du pays, qui ne devrait plus être exposé à vaciller à tous les coups d’humeur aventureux. La prime à l’impunité ne devrait plus être garantie comme ce fut le cas à Sun City,car le statut de belligérant ne devrait plus constituer un crédit permettant à son détenteur de s’ouvrir les portes de l’exercice d’un pouvoir démocratique quelconque.

Notre intérêt particulier en abordant ce sujet de très haute importance, consiste à naviguer, à lire entre les lignes, afin d’en tirer – face à la conjoncture actuelle de l’histoire que traverse la RDC – des idees-forces à même de guider les choix politiques incolores de notre peuple dans sa détermination responsable vis-à-vis des enjeux de l’heure, mais aussi de faire appel à l’opposition politique congolaise d’opérer des orientations politiques qui s’imposent, qui ne mettraient en mal ni leur existence propre,ni celle de la nation congolaise qu’ils aspirent à servir. Car il n’est pas indiqué à l’opposition de ne s’affirmer qu’en prenant de façon réflexe et mécanique le contre-pied de tout ce que le pouvoir arrive à proposer, à poser en actes, même quand ceci va dans le sens avéré de l’intérêt supérieur de la RDC.

La refondation de l’État ainsi prônée en RDC procède par essence, comme partout ailleurs dans le meilleur des mondes, de l’affirmation de soi en tant qu’être humain ,de sa dignité singulière et collective, de l’aspiration à autodétermination – les principes de libertés et de droits de l’homme, de démocratie, de bien-être général, étant reconnus par la Déclaration universelle des droits de l’homme et des peuples comme étant des revendications légitimes pour tous les peuples de la terre.

Il s’agit ici des objectifs à la portée des congolais de la RDC, mais rendus difficiles depuis l’accession du pays à sa souveraineté nationale et internationale, non seulement par l’irresponsabilité tour à tour affichée par des dirigeants politiques congolais, mais aussi et surtout par la main noire, néocolonialiste, qui continue dans la chaîne des valeurs économiques à l’échelle de la planète, à maintenir la RDC et l’Afrique dans la pauvreté, par l’exploitation de ses ressources brutes et de sa population, comme à l’époque de la colonisation, au service des grandes puissances. Le Rwanda qui impose à la RDC depuis trente ans une guerre atroce et injuste, ne dispose pas sur son sol d’atouts économiques avérés susceptibles de lui permettre d’oser entreprendre une guerre de longue durée contre la RDC. Comme il n’est plus un secret pour personne, on assiste en RDC à une guerre de prédation des minerais dont profitent les grandes puissances hégémoniques par l’entremise des entreprises multinationales. Paul Kagame et tous les relais exploités à cette fin par le capitalisme international sauvage, font figure de négriers des temps actuels, résolus à déstabiliser et empêcher la RDC et l’Afrique de se libérer des griffes du sous-développement. Avec l’avantage des armes à feu leur conférés par des commanditaires tapis dans l’ombre sans pouvoir totalement se dissimuler,ces dirigeants politiques africains et leurs relais inféodés font au profit des milieux politiques extérieurs puissants, le même travail de sape, de razzias, de pillages comme ont eu à le faire jusqu’au 19e siècle des personnes comme Tipo-Tip, Ngongo Lutete, Mpania Mutombo,Lumpungu et bien d’autres qui après avoir écumé l’Afrique à la très grande satisfaction des commanditaires esclavagistes extérieurs, sont à ce jour tombés dans les poubelles de l’histoire.

La refondation de l’État en RDC passe dans un élan de conscience patriotique, dans un sursaut d’orgueil, pour une question de vie ou de mort,dont chacun et chacune des congolais est tenu de s’approprier comme une affaire personnelle. Il n’est pas admissible qu’un pays doté de ressources fabuleuses comme la RDC, après s’être affranchi de la colonisation belge, accepte redevenir une colonie du Rwanda et ses soutiens impénitents, ou accepte de faire vivre son peuple dans une pauvreté paradoxale que rien ne devrait autoriser – tout simplement parce des dirigeants politiques inconscients et cupides auraient accepté de sacrifier la nation sur l’autel de leurs intérêts personnels éphémères !

L’intérêt à provenir de la refondation de l’État en RDC ne peut pas à l’avenir profiter qu’à la RDC seule, car la paix durable et la croissance économique qui en découleraient ne devraient pas manquer d’impacter positivement le développement de l’Afrique tout entière.

La guerre injuste imposée à la RDC par le Rwanda, avec tout son cortège de malheurs qui s’abattent sur l’Est de la RDC et le poids de son impact sur le budget de la république, loin de demeurer comme par le passé un instrument de domination et de soumission des congolais aux exigences capricieuses et récurrentes du Rwanda de Kagame, est par contre devenue, à la faveur de la montée du patriotisme des congolais depuis l’avènement de Félix Tshisekedi à la magistrature suprême, un instrument fédérateur qui pousse à se serrer les coudes pour une cohésion nationale afin de ne pas demeurer servilement dans l’opprobre. Un regard attentionné porté sur les réactions exprimées par les congolais à travers les médias dès le soir où le discours du président en faveur du dialogue avait entamé de bénéficier d’une très large médiatisation révèle au grand jour l’adhésion d’un très grand nombre des congolais à la volonté politique manifestée par le président de la république. Cet indicateur sui generis de la confiance du peuple, de la légitimité populaire dont Félix Tshisekedi est entouré de la part de ses concitoyens est absolument révélateur de l’aspiration effective du plus grand nombre des congolais de partout à vivre une paix durable à provenir du recouvrement de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la RDC

Cette aspiration croissante des congolais à vivre comme des hommes libres dans un pays indépendant laisse présager, sans beaucoup de risques d’être contredit, de la volonté soutenue des congolais à très vite faire table rase de tous les instruments de l’occupation rwandaise,y compris la constitution du 26 février 2006, sans qu’il ne soit question de tergiverser autour du pot quand se présente l’occasion de sauver la nation en danger et garantir l’intérêt général de tous les congolais.

En venant occuper la RDC par ruse sous couvert de l’Afdl,du Rcd et autres mouvements guerriers d’obédiences étrangères, le Rwanda et l’Ouganda ont dès le 17 mai 1997 mis fin à l’ordre politique ancien sans en référer à aucun congolais ! La prise de parole du président Yoweri Museveni le jour de la prestation de serment de Laurent Désiré Kabila à Kinshasa, est révélatrice, pour ceux qui peuvent encore se donner la peine d’en visionner les images, d’un mépris qui s’écarte de toutes les considérations diplomatiques dues à un pays souverain. L’homme fort de Kampala a sans froid aux yeux osé appeler la RDC un  » espace  », qu’il aurait souhaité appeler  » bantuphone  » plutôt qu’autre chose !

Le pays était déjà parti entre les mains des étrangers, qui croyaient déjà vouloir en faire tout ce qu’il voulaient .L’accession de Joseph Kabila à la présidence de la RDC, à la manière d’un cheveu tombé dans la soupe, et l’ordre politique imposé à Sun City par la volonté des belligérants, n’ont fait qu’enfoncer la RDC dans la merde, comme en témoignent des concessions indigestes signées en faveur du M23 par le truchement d’un Raymond Tshibanda lié aux ordres de Joseph Kabila.

L’avènement de Félix Tshisekedi au sommet du pouvoir en RDC constitue à bien d’égards un tournant historique et une opportunité hors pair à saisir en vue de sauver la RDC de la balkanisation qui la guette depuis trente ans, de sortir les congolais de l’humiliation, réhabiliter la mémoire des congolais fauchés en victimes innocentes ou sur le champ d’honneur, tout en maintenant le cap vers le développement de la RDC et le rayonnement attendu d’elle sur l’échiquier international depuis plusieurs décennies,en fonction de ses ressources fabuleuses.

La volonté politique manifestée par Félix Tshisekedi apparaît dès les premières heures de sa prise de pouvoir quand, bien avant d’avoir les coudées franches dans la configuration d’un pouvoir confisqué par l’omniprésence de son prédécesseur dans les institutions sous la coalition Fcc- Cach, il a osé affirmer devoir  » déboulonner le système  » en vérité alors contrôlé par le Rwanda de Kagame. Des efforts intenses sur les plans diplomatique, militaire, judiciaire ont depuis lors permis à la RDC d’espérer revenir à la condition indispensable d’un État indépendant et souverain. Cependant sur le plan économique et social interne – et ce malgré une conjoncture très difficile imposée par la guerre de l’Est de la RDC, la pandémie de COVID-19, la guerre d’Ukraine, celle du Moyen-Orient,…- des réalisations palpables ont été entreprises, comme l’augmentation du budget, la hausse des salaires des fonctionnaires publics, la gratuité de l’enseignement ( primaire) et de la maternité, ainsi que – comme aucun régime au pouvoir en RDC n’avait pu le faire avant lui – l’érection d’infrastructures diverses dans toutes les provinces de la RDC, qui peu à peu viennent combler certaines insuffisances de très longues durées et résoudre des problèmes structurels d’enclavement, notablement avec la mise en marche des corridors de Lobito et de Banana.

Multa nondum facta !Beaucoup de choses restent encore à faire, à parfaire, en rapport avec l’État de droit et la bonne gouvernance. Mais en RDC, comme partout ailleurs dans le monde, il est indéniable que la RDC renaît peu à peu de ses cendres. Ce constat, que les ennemis de la RDC ne tolèrent pas de voir, coïncide pourtant parfaitement avec la vision de Joseph-Arnold Toynbee, quand dans sa théorie du challenge, du défi, il indique que c’est quand une civilisation, une société se trouve dos au mur et semble vouée à la disparition qu’apparaissent parfois des hommes du destin pour sauver la nation et la remettre dans le sens de la marche vers le progrès.

Dans tous ces efforts que le régime de Félix Tshisekedi entreprend contre vents et marées vers la libération politique, économique et sociale de la RDC, et que de son côté le peuple congolais appuie et salue de partout,quel est le rôle et la part de l’opposition politique congolaise ? Il n’est pas excessif de dire que l’opposition politique congolaise fait piètre figure,se trouve dans une confusion terrible qui la pousse à ne pas objectivement identifier les défis et les priorités à aborder, ainsi que des adversaires à affronter ! Pour cette opposition politique congolaise plurielle, le problème majeur de la RDC en ce moment serait Félix Tshisekedi et le fauteuil présidentiel qu’il occupe ! Pourtant les faits de tueries et pillages perpétrés à l’Est de la RDC, qui témoignent de la menace existentielle qui plane sur la RDC,émanent de la volonté délibérée de Paul Kagame, qui crie haut et fort que Goma, Bukavu, etc… font partie de ses problèmes personnels – qui ne cachent ni son refus de respecter les frontières de la RDC reconnues par le droit international,ni son ingérence dans les affaires intérieures d’un autre Etat indépendant, qui constitue une infraction grave.

Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es ! Sans ancrage officiel attesté par un électif populaire, qui colle à la peau de presque tous les acteurs politiques actifs de l’opposition politique congolaise interne, ils empruntent – à contre-courant de l’intérêt supérieur de la RDC – les mêmes mêmes chevaux de bataille ( constitution, dialogue,…) que l’ennemi de la RDC dont ils répercutent à souhait des revendications, jusqu’à exiger en sa faveur l’impunité portant sur des crimes imprescriptibles, qui n’honore ni la mémoire des congolais vivants,ni celle des disparus.

L’opposition politique congolaise donne la nette impression de ne pas disposer de réponses – jamais clairement évoquées à la face du monde – aux défis de l’heure. Pourtant il aurait été à son honneur de soutenir, dans un élan patriotique avec le pouvoir en place, l’impératif de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la RDC, tout en activant en interne le combat loyal dans le domaine de l’État de droit et de la bonne gouvernance. Puisque la RDC aura à tout jamais besoin d’avoir dans sa sphère politique une opposition politique forte et républicaine, destinée à faire le contrepoids au pouvoir tout en proposant, par des thèmes plausibles, une alternance fiable. Ce qui aurait pour effet bénéfique à la RDC que le pouvoir n’ait pas à somnoler, à reposer sur ses lauriers ! À défaut de s’adapter au temps, on s’expose à la disparition, comme prévient l’évolutionnisme de Darwin.

À première vue l’opinion pourrait dans une analyse superficielle être égarée, croyant que des opposants politiques congolais qui embrassent et défendent les mêmes thèses farfelues de l’envahisseur rwandais seraient des couards résignés à la volonté de Kagame,dont l’absence de voix au chapitre empêcherait la RDC de se tirer de ses pétrins. Loin de là ! Ce sont au fond des fins calculateurs,se recrutant dans les rangs de ceux qui sont arrivés au pouvoir, pour leur satisfaction personnelle, à la faveur de l’invasion de la RDC, et aussi dans les rangs de ceux qui par un pèlerinage à Kigali aspirent à goûter à leur tour aux délices du pouvoir- mais qui en ce moment précis regrettent amèrement de voir la porte du pouvoir se fermer à leur nez.

Décidément, la scène politique congolaise a besoin de procéder, à mon humble avis,à une cure de jouvence, par une remise en question personnelle de chacun des acteurs politiques, à la manière de la nature qui se régénère, qui se renouvelle pour faire du bien à son environnement. Tous ces partis politiques qui pullulent par plusieurs centaines à la manière des champignons en éclosion, ne font pas honneur à l’image de l’homme politique congolais,dont la posture s’apparente beaucoup plus à l’opportunisme, en vue de positionnements pour l’atteinte des intérêts personnels faciles et illicites ,qu’à un foisonnement d’idées et de projets destinés à promouvoir la RDC. En outre tous les budgets ça et là rassemblés pour permettre à ces différents états-majors de fonctionner, constituent un gâchis, une perte énorme de fonds qui, s’ils avaient été orientés vers des secteurs productifs entrant en compte dans l’économie de la RDC,lui auraient tant soit peu apporté un plus, en terme de multiplicateur keynésien, susceptible de déclencher des effets d’entraînement en amont et en aval. De la sorte, on n’est pas encore en RDC sorti de l’ornière de ce défaut que Raymond Verlon, professeur à Harvard, dès les années 1960 dans son ouvrage, Les entreprises multinationales, attribuait à la responsabilité des élites politiques africaines : celui de s’être précipitées dès l’avènement des indépendances africaines, à occuper des postes politiques, plutôt que de se donner la peine de s’investir dans la promotion du domaine économique et social.

Enfin il se dégage à nos yeux, à titre de leçon de l’histoire, un phénomène particulier, qui plusieurs décennies après, à quelque ressemblance près, semble revenir sur la scène politique congolaise. Si à l’avènement de la deuxième république Mobutu avait par la force mis un terme au libéralisme politique à l’époque afin de stabiliser la situation politique du pays et relancer le fonctionnement normal des institutions publiques, l’avènement au sommet du pouvoir de Félix Tshisekedi, semble par la force des idées, de projets à impact visible et dans un jeu purement démocratique,devoir pousser hors piste nombre de formations politiques, qui éprouveraient le besoin de se refaire, de se projeter autrement sur des bases saines, dans le but de se mettre au service du peuple congolais souverain, plutôt que de chercher comme par le passé, à se servir de lui par ruse, à la manière d’un tremplin, vers l’atteinte des intérêts personnels illicites.

Hilaire Mfute, historien.

FRAUDE À LA NATIONALITÉ CONGOLAISE

La République démocratique du Congo connaît depuis la chute du président Mobutu l’une de ces questions que l’on ne peut éternellement repousser : celle de la nationalité. Elle revient aujourd’hui avec une insistance qui devrait inquiéter tout homme d’État véritablement soucieux de l’avenir de son pays. Dans les conversations privées comme dans les débats publics, une interrogation se répand : parmi ceux qui ont exercé ou exercent le pouvoir au Parlement, dans l’administration, à la présidence de la République ou dans l’armée, combien peuvent établir, sans ambiguïté, leur qualité de Congolais ? Il faut naturellement se garder de transformer le soupçon en condamnation. Dans une République, la rumeur ne saurait tenir lieu de preuve, et l’origine supposée d’un homme ne peut devenir une accusation. Mais précisément parce que la nationalité est une affaire trop grave pour être abandonnée aux rumeurs, il faut que la vérité puisse être établie. On réclame donc une commission d’enquête. L’idée paraît simple. Elle est peut-être même nécessaire. Mais ceux qui connaissent quelque peu l’histoire récente du pays savent combien les choses deviennent moins simples dès qu’on touche aux hommes qui occupent les lieux où se distribuent les pouvoirs. Car le problème n’est pas seulement de découvrir quelques fraudeurs éventuels. Il est de savoir si l’État possède encore les moyens de distinguer avec certitude celui qui est Congolais de celui qui ne l’est pas, celui qui l’est devenu conformément à la loi de celui qui se serait fabriqué une nationalité comme on fabrique un document administratif.
La loi congolaise n’est pourtant pas silencieuse. Elle établit que la nationalité est soit d’origine, soit acquise. Elle reconnaît notamment la nationalité d’origine par la filiation et l’appartenance aux groupes concernés par l’histoire du territoire congolais ; elle organise aussi l’acquisition par naturalisation, option, adoption, mariage ou naissance et résidence.
Alors, comment devient-on Congolais ? Voilà une question qui semble élémentaire et qui, dans la réalité politique du pays, devient presque vertigineuse. On peut naître Congolais. On peut le devenir selon les procédures prévues par la loi. Mais peut-on devenir Congolais par la faveur d’un fonctionnaire, par la complaisance d’un service, par un certificat obtenu dans l’ombre d’un bureau, par la transformation opportuniste d’une identité ? C’est ici que commence la fraude. Et la fraude à la nationalité n’est pas une fraude administrative comme une autre. Elle touche au cœur même de la République. Car un faux diplôme peut compromettre une carrière ; une fausse identité peut permettre à un individu d’occuper une fonction à laquelle il n’a pas droit ; mais une nationalité frauduleusement acquise peut conduire jusqu’aux lieux où se décident les destinées d’un peuple. Que penser alors d’un État dans lequel celui qui vote les lois est lui-même un usurpateur? Que penser d’une armée dans laquelle celui qui reçoit les secrets de la défense nationale pourrait ne pas avoir la qualité de citoyen que ces secrets supposent ? Que penser d’une administration où l’accès aux responsabilités dépend parfois moins de la fidélité à la République que de la capacité à produire les bons papiers ? Il y a là quelque chose de profondément troublant. Mais il faut aller plus loin encore. Car le véritable scandale ne serait peut-être pas que quelques étrangers aient réussi à se faire passer pour Congolais. Le véritable scandale serait que des Congolais eux-mêmes aient accepté de leur ouvrir les portes. Un fraudeur ne s’infiltre jamais seul dans une administration. Il lui faut des portes. Et les portes ont des gardiens. Voilà pourquoi l’enquête sur la nationalité risque d’être plus difficile qu’on ne l’imagine. Si l’infiltration est ancienne, si des complicités ont existé, si des documents ont été délivrés par ceux qui avaient précisément pour mission de vérifier leur authenticité, où commence la fraude et où finit la responsabilité de l’État ? On pourrait alors découvrir non pas seulement de faux Congolais, mais de vrais responsables congolais ayant contribué à fabriquer de faux Congolais. Et ce serait peut-être la partie la plus douloureuse de l’affaire. Car une nation ne se défend pas seulement contre ceux qui veulent la pénétrer ; elle doit aussi se défendre contre ceux de ses propres enfants qui, pour de l’argent, pour une faveur, pour un poste ou pour une illusion de puissance, acceptent de vendre les clés de la maison.

José Tshisungu wa Tshisungu

LE COUP DE BALAI EST-IL ENFIN ARRIVÉ ?

Feuilleton DENISE DUSAUCHOY

Récit politique

Depuis quatre jours, les réseaux sociaux congolais ressemblent à une marmite oubliée sur un feu trop vif. Ça bouillonne, ça déborde, ça éclabousse. Une seule affaire monopolise les conversations, les commentaires, les directs et les plateaux : l’arrestation de Denise Kanjinga Mukendi, connue sous le nom de Denise Dusauchoy.

La nouvelle a rapidement franchi les frontières. Médias congolais, africains et internationaux s’en sont emparés. Le 30 août 2026, Denise Dusauchoy a été arrêtée en Tanzanie par les autorités de ce pays, à la suite d’un mandat délivré par la justice congolaise. Kinshasa présente l’opération comme le résultat d’une coopération judiciaire internationale engagée depuis plusieurs mois.

Puis, le 2 septembre, elle a été présentée au ministère public à Kinshasa et placée sous mandat d’arrêt provisoire. Selon des sources judiciaires rapportées par Radio Okapi, elle est notamment soupçonnée de faits liés à l’apologie des activités subversives de l’AFC/M23 sur les réseaux sociaux. Mais la justice congolaise elle-même rappelle un principe essentiel : l’arrestation n’est pas une condamnation. Denise Dusauchoy demeure présumée innocente jusqu’à une décision judiciaire définitive.

Et pourtant, dans la rue numérique congolaise, le procès a déjà commencé.

De l’influence à la confrontation

Denise Dusauchoy n’est pas une inconnue dans le paysage médiatique congolais. Elle appartient à cette génération de personnalités qui ont compris avant beaucoup d’autres que, dans la République numérique, un téléphone portable peut parfois devenir une rédaction, un studio de télévision, une tribune politique et même un tribunal populaire.

Elle s’est fait connaître par ses prises de parole particulièrement offensives et son activité intense sur les réseaux sociaux. Son parcours politique a également connu des retournements spectaculaires, passant d’une proximité revendiquée avec le pouvoir à une posture ouvertement critique à l’égard du régime.

C’est là que commence le véritable sujet de cette affaire.

Car au-delà de Denise Dusauchoy, c’est toute une culture de communication politique qui se trouve aujourd’hui placée devant le miroir.

Pendant des années, certains espaces numériques congolais ont progressivement transformé l’injure en argument, la rumeur en information, l’accusation en preuve et le direct en tribunal.

Il suffisait parfois d’un smartphone, d’une connexion Internet et d’une bonne dose d’assurance pour s’autoproclamer journaliste.

Le phénomène n’est d’ailleurs pas exclusivement congolais. Partout dans le monde, les réseaux sociaux ont bouleversé le métier de journaliste. Mais ailleurs comme ici, une différence fondamentale demeure : avoir accès à la parole publique ne signifie pas nécessairement posséder la compétence journalistique.

Un micro n’est pas une carte de presse. Une caméra n’est pas une rédaction.

Un grand nombre d’abonnés ne constitue pas une déontologie. Et surtout, la viralité n’est jamais une preuve de vérité.



Quand l’insulte devient une méthode de travail

Le problème commence lorsque le débat politique abandonne l’argument pour adopter l’invective.

On ne répond plus à une idée : on attaque celui qui la porte.

On ne réfute plus un chiffre : on insulte celui qui le publie.

On ne conteste plus une décision : on accuse son auteur de tous les crimes imaginables.

Et plus l’accusation est spectaculaire, plus elle circule.

C’est ainsi que certains influenceurs ont progressivement transformé leurs plateformes en véritables champs de bataille verbale.

Un ministre devient immédiatement un « voleur ».

Un député devient un « vendu ».

Un journaliste devient un « propagandiste ».

Un magistrat devient un « corrompu ».

Un adversaire politique devient un « traître ».

Et lorsqu’on demande les preuves, on répond parfois par une autre vidéo.

Le Congo numérique a ainsi découvert une étrange économie de l’indignation : plus on crie, plus on est regardé ; plus on insulte, plus on est partagé ; plus on accuse, plus l’algorithme récompense.

Le problème est que l’algorithme ne connaît ni la vérité, ni la justice, ni la présomption d’innocence.

Il connaît seulement l’engagement.

Denise Dusauchoy, un symbole ?

C’est pourquoi l’arrestation de Denise Dusauchoy doit être regardée avec beaucoup plus de sérieux qu’un simple épisode judiciaire ou politique.

Elle constitue peut-être un moment de vérité pour l’espace médiatique congolais.

Mais attention à ne pas tomber dans le piège inverse.

Il serait dangereux de considérer qu’une arrestation suffit à « nettoyer » les réseaux sociaux.

La République ne devient pas plus saine parce qu’un influenceur est arrêté.

Elle devient plus saine lorsque la même règle s’applique à tous.

Lorsque celui qui critique le pouvoir répond de ses propos quand ceux-ci franchissent les limites de la loi. Mais lorsque celui qui soutient le pouvoir commet les mêmes abus, il doit également répondre de ses actes. C’est précisément là que se mesure l’État de droit.

Sinon, le « coup de balai » risque de ressembler à un simple changement de balai.

Le grand nettoyage devra être général

Il faut donc souhaiter, non pas une chasse aux influenceurs, mais une réhabilitation de la parole publique. Car le problème n’est pas le smartphone. Le smartphone n’a aucune opinion.

Le problème n’est pas TikTok. TikTok ne rédige aucune accusation.

Le problème n’est même pas l’influenceur. Le problème, c’est l’absence de limites que certains s’autorisent au nom de la liberté d’expression.

Une démocratie solide doit pouvoir supporter la critique la plus féroce.

Mais elle ne doit pas confondre liberté et licence d’humilier.

La liberté d’expression protège l’opinion. Elle ne transforme pas automatiquement la diffamation en vérité. Elle ne fait pas de l’injure une information.

Elle ne donne pas à chacun le droit de condamner publiquement son prochain sans preuve.



Et les grands dossiers ?

C’est ici que surgit une autre question, beaucoup plus dérangeante.

Si le pouvoir judiciaire veut véritablement assainir l’espace public congolais, il faudra que le fameux coup de balai soit large, impartial et durable.

Car les Congolais ont déjà vu des arrestations spectaculaires suivies de libérations tout aussi spectaculaires.

Ils ont vu des dossiers annoncés avec fracas disparaître progressivement des écrans.

Ils ont vu des soupçons de détournement faire la une avant de s’évanouir dans les couloirs de la procédure. Ils ont également vu des personnalités puissantes traverser des tempêtes judiciaires avec une étonnante capacité à retrouver le beau temps.

Alors une question s’impose :

le nettoyage annoncé concernera-t-il uniquement les réseaux sociaux ou concernera-t-il également les autres espaces où la République perd de l’argent, de la crédibilité et parfois son honneur ?

Le véritable assainissement ne peut être sélectif. Il doit concerner l’injure, la diffamation, les fausses informations, mais aussi la corruption, les détournements, les abus de pouvoir et toutes les pratiques qui donnent aux citoyens le sentiment que la justice ne frappe pas toujours à la même porte.

Le temps des chevaliers de la plume

Il serait peut-être temps, finalement, de redonner leurs lettres de noblesse aux véritables professionnels de l’information. Le journaliste n’est pas celui qui parle le plus fort.

C’est celui qui vérifie. Il ne cherche pas seulement à être le premier.

Il cherche à être juste. Il ne confond pas vitesse et précipitation.

Il ne transforme pas une rumeur en scoop. Il sait que derrière un nom, une réputation, une famille, une carrière et parfois une vie entière peuvent se trouver détruits par une phrase irresponsable.

Voilà pourquoi cette affaire pourrait constituer une occasion de réflexion collective.

Non pas seulement sur Denise Dusauchoy. Mais sur ce que nous sommes en train de faire de notre espace public.

Le vrai coup de balai reste à venir

Si l’arrestation de Denise Dusauchoy inaugure une nouvelle étape dans l’application du droit aux abus commis sur les réseaux sociaux, alors elle pourra avoir une portée dépassant largement son cas personnel. Mais si elle n’est qu’un épisode de plus dans une longue série d’affaires spectaculaires dont les effets s’éteignent avec le temps, alors l’histoire retiendra surtout le bruit produit par l’arrestation. Le véritable coup de maître ne sera donc pas d’avoir arrêté une influenceuse.

Il sera d’avoir réussi à rétablir durablement la frontière entre information et propagande, critique et injure, opinion et accusation, journalisme et agitation numérique.

Et surtout, à rappeler à tous que dans une République digne de ce nom, personne ne doit être au-dessus de la loi.

Ni l’influenceur. Ni le journaliste. Ni l’opposant. Ni le ministre.

Ni même celui qui détient le pouvoir.

Le Congo n’a pas seulement besoin d’un coup de balai dans ses réseaux sociaux. Il a besoin d’un grand nettoyage de sa culture politique, médiatique et judiciaire.

Le reste n’est qu’une affaire de poussière.

ZADAIN KASONGO T.

DENISE DUSAUCHOY ET L’ODEUR DU SOUPÇON

Depuis l’arrestation de Denise Dusauchoy, le 30 août, le milieu politique semble respirer mal à Kinshasa. Elle était en Tanzanie. Le mandat venait de la justice congolaise. Les autorités parlent de coopération judiciaire internationale et de dossiers pénaux en cours d’instruction. Trois commissions rogatoires avaient été adressées à la justice belge dès octobre et novembre 2025. Voilà les faits, ou du moins ceux que la justice consent pour l’instant à laisser connaître.
Mais Kinshasa ne vit jamais longtemps avec les seuls faits. Il lui faut des hypothèses. Il lui faut des coulisses. Il lui faut surtout des noms chuchotés à mi-voix, dans les salons, les bureaux, les taxis et les téléphones portables. Car le plus inquiétant, dans cette affaire, n’est peut-être pas l’arrestation d’une influenceuse devenue opposante. C’est ce qu’elle fait naître dans l’imagination d’une capitale où chacun se demande désormais si l’ennemi est vraiment dehors.
Voilà donc la vieille maladie congolaise qui revient : le soupçon. On soupçonne celui qui parle trop fort. Celui qui se tait trop longtemps. Celui qui change brusquement de camp. Celui qui possède une relation dans un cabinet ministériel. Celui qui connaît un conseiller à la présidence de la République. Celui qui reçoit un appel à une heure inhabituelle. Celui qui, hier encore, applaudissait le pouvoir et qui, aujourd’hui, en dénonce toutes les fautes. Et voici que les réseaux sociaux compliquent encore la vieille politique des couloirs.
Autrefois, il fallait un journal, une radio, une imprimerie, une permanence politique. Aujourd’hui, un téléphone suffit pour fabriquer une audience, installer une réputation, lancer une accusation et parfois créer autour d’un pouvoir l’impression d’un siège. Denise Dusauchoy avait précisément construit cette présence numérique. Son itinéraire politique et judiciaire était déjà mouvementé : elle avait été détenue à Makala avant de bénéficier d’une libération conditionnelle en mars 2025 ; elle s’était ensuite rapprochée de l’AFC/M23, selon plusieurs médias congolais.
Mais il faut ici se garder de cette facilité terrible qui consiste, à Kinshasa comme ailleurs, à transformer une procédure judiciaire en verdict populaire. Une arrestation n’est pas une condamnation. La justice congolaise elle-même le rappelle : la personne arrêtée demeure présumée innocente jusqu’à une décision judiciaire définitive. Cette précaution juridique n’est pas une faiblesse. Elle est précisément ce qui distingue une République d’une foule.
Mais la question politique, elle, demeure. Comment une personnalité passée de la proximité du pouvoir à une opposition virulente peut-elle continuer à disposer de relais, d’échos, de sympathies ou d’informations dans les milieux mêmes qu’elle attaque ? C’est ici que le soupçon devient presque plus puissant que la nouvelle elle-même. Car, dans une capitale habituée aux retournements, chacun découvre soudain qu’il connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un.
Et l’on recommence à regarder les visages. Qui est avec qui ? Qui téléphone à qui ? Qui savait ? Qui ne savait pas ? Qui savait et n’a rien dit ?
Dans les bureaux de l’État, cette interrogation doit être plus lourde encore que dans les bars et nganda de Bandal et Lingwala. Car si des réseaux hostiles avaient réellement réussi à se maintenir au cœur des appareils de décision, ce ne serait plus une simple querelle d’influenceurs et de politiciens : ce serait une question de sécurité de l’État.
Mais précisément, il faut attendre les preuves. Notre époque a inventé une étrange justice parallèle : celle des écrans. Elle condamne le matin, réhabilite à midi et oublie le soir. Elle transforme une rumeur en certitude avec une vitesse que même les vieilles dictatures n’auraient pas imaginée. Kinshasa, qui sait si bien rire de ses propres malheurs, devrait cette fois se méfier de son goût pour le roman policier. Car la politique congolaise possède déjà assez de mystères sans que nous en inventions davantage.
Ce qui est certain, c’est que cette arrestation révèle une fragilité plus profonde : la frontière devenue incertaine entre le militantisme, l’influence numérique, la propagande et la politique organisée. Ce qui reste à établir, en revanche, c’est la réalité exacte des réseaux dont certains parlent déjà avec l’assurance de ceux qui ont assisté à toutes les réunions secrètes.
C’est là que commence le véritable travail de la justice. Et peut-être aussi celui de la conscience politique. Un État qui se respecte doit savoir qui le menace. Mais il doit également savoir distinguer la menace de la critique, la trahison de la dissidence, le complot de la rumeur. Sinon, le soupçon finit par devenir un gouvernement invisible. On ne gouverne plus alors par la confiance, mais par la peur de l’inconnu. Et lorsqu’un État commence à soupçonner tout le monde, il découvre généralement trop tard qu’il ne sait plus très bien à qui il peut faire confiance. Voilà pourquoi, dans Kinshasa en ce début de septembre, l’arrestation d’une femme est devenue davantage qu’une affaire judiciaire. Elle est devenue un miroir. Et chacun, en passant devant ce miroir, regarde derrière son propre visage.
C’est peut-être cela, le plus terrible pouvoir du soupçon : il ne désigne jamais seulement les autres.

José Tshisungu wa Tshisungu

LA RÉPUBLIQUE À CRÉDIT

Récit politique

 Derrière les immeubles fatigués de la commune de Kasa-Vubu, les bars sont des lieux où les hommes et les femmes viennent oublier qu’ils sont condamnés à choisir. Chez Milo Masanka, les bouteilles alignées derrière le comptoir semblent attendre moins les clients que leurs quiproquos. Elles brillent sous la lumière blafarde des néons, comme de petites promesses enfermées dans du verre.
Ce soir, la porte grince. Un homme en soutane entre lentement. C’est l’abbé Pesa Nzoto. Il avance avec cette hésitation presque imperceptible de celui qui porte en lui une question qu’il n’ose pas encore formuler. Son visage conserve la sérénité attendue d’un homme d’Église, mais ses yeux trahissent une frustration plus profonde. Il semble avoir passé la journée à parler de vérité, de devoir et de responsabilité, et, maintenant qu’il franchit la porte de ce bar, il éprouve soudain le poids de ses propres contradictions.
Il s’approche du comptoir.
— Milo, donne-moi une bière. Je paierai demain.
Sa voix se veut légère, mais elle laisse entendre une gêne qu’il ne parvient pas à dissimuler. Milo ne répond pas immédiatement. Elle prend un verre et l’essuie lentement. Son geste est méthodique, presque obstiné. Elle regarde le verre plutôt que le prêtre, comme si cette mince paroi transparente pouvait lui éviter de prononcer une parole désagréable.

 Elle connaît les promesses de ses clients. Elle connaît surtout leur lendemain.
— Demain est un pays où beaucoup de dettes prétendent habiter, répond-elle enfin. Mais rares sont celles qui reviennent jusqu’ici.
L’abbé esquisse un sourire. Pourtant, quelque chose se crispe dans son visage. La plaisanterie le touche plus profondément qu’il ne voudrait le montrer.
— Tu manques de charité.
Milo relève lentement la tête. Dans ses yeux passe une lueur de contrariété. Elle respecte le prêtre, mais il refuse que sa pauvreté soit confondue avec un défaut de générosité.
— Non, monsieur l’abbé. Je manque seulement de confiance dans les promesses. La charité ne consiste pas à oublier la réalité.
Le prêtre reste immobile. Ces mots lui font mal. Non parce qu’ils sont injustes, mais parce qu’ils lui paraissent étrangement vrais. Il baisse un instant les yeux. Lui qui conseille chaque dimanche aux autres de tenir parole se découvre incapable de tenir la sienne pour une simple bouteille de bière. Au-dehors, les klaxons dessinent une musique désordonnée que Kinshasa seule sait composer. Un air pollué rouge entre par la porte entrouverte, comme si la ville elle-même veut participer à leur conversation.
L’abbé tire une chaise et s’assoit. Il pousse un léger soupir.
— Tu sais, dit-il, un vieux proverbe de chez nous affirme : « On ne peut aimer les fruits et négliger l’arbre qui les produit. »
Milo lève enfin les yeux. Une expression ironique traverse son visage.
— Voilà une parole étrange pour demander une bière à crédit.
 Le prêtre éclate d’un rire inhabituel. Mais son rire ne dure pas. Il comprend que derrière l’ironie de Milo se cache quelque chose de plus grave, précisément une longue expérience des promesses non tenues.
— Peut-être, répond-il. Pourtant, je crois qu’elle parle aussi de nous.
Milo pose le verre sur le comptoir. Elle se penche légèrement vers le prêtre.
— Explique-moi.
L’abbé hésite. Il passe la main sur son front. Il cherche ses mots avec le sérieux d’un homme qui découvre qu’il ne suffit pas de connaître une vérité pour avoir le courage de la vivre.
— Tu refuses de me servir parce que tu protèges ton commerce. Tu tiens à ses fruits, c’est-à-dire quelques bénéfices, quelques bouteilles vendues, quelques billets rangés dans une caisse. Mais derrière ces fruits se trouve un arbre : la confiance. Sans elle, aucun commerce n’existe.
Milo écoute en silence. Quelque chose en elle se détend, mais elle ne veut pas céder trop vite. Elle croise les bras.
— Tu oublies une chose, monsieur l’abbé. Un arbre ne vit pas seulement de confiance. Il lui faut des racines solides.
Elle marque une pause.
— Si chacun prend aujourd’hui en promettant de payer demain, bientôt il n’y aura plus d’arbre du tout.
Cette fois, le prêtre ne sourit pas. Il baisse la tête. La phrase lui semble dépasser largement la question de la bière. Elle vient toucher une zone douloureuse de sa conscience.
— Tu n’as pas tort.
Ces quatre mots lui coûtent davantage qu’un long sermon. Ils demeurent quelques instants immobiles, chacun enfermé dans cette solitude où l’individu rencontre sa propre liberté. Milo regarde les bouteilles. Le prêtre regarde ses mains. Tous deux semblent soudain découvrir que leur conversation ne porte plus sur une boisson, mais sur quelque chose d’infiniment plus lourd : la manière dont chacun contribue, par ses petits choix quotidiens, à l’état du monde qu’il prétend ensuite condamner.
Puis Milo reprend :
— Notre pays ressemble à cette bouteille que tu voudrais boire sans la payer.
Le prêtre relève brusquement la tête.
— Tout le monde réclame le contenu, poursuit Milo, mais personne ne veut fabriquer le verre, remplir la bouteille ou transporter les caisses. Nous voulons les résultats sans consentir au travail qui les rend possibles.
Sa voix tremble légèrement. Ce tremblement n’est pas celui de la colère. C’est celui d’une déception longtemps contenue. Milo a vu trop de clients réclamer, emprunter, promettre et disparaître. Elle a vu les mêmes mécanismes se reproduire dans les affaires publiques. Elle a fini par ne plus savoir si ce qui l’irrite le plus est la pauvreté des clients ou leur manière de transformer cette pauvreté en excuse permanente.
Le regard du prêtre devient grave.
— À l’Église aussi, nous parlons souvent des fruits. Nous invoquons la paix, la justice, la fraternité.

Il s’interrompt. Sa voix baisse.
— Pourtant, ces mots deviennent parfois des décorations. Ils ressemblent à des feuilles peintes sur un arbre déjà desséché.
Il ressent une honte sourde. Il pense aux sermons qu’il prononce, aux foules qui l’écoutent, aux applaudissements qui suivent parfois ses paroles. Combien de ces paroles deviennent réellement des actes ? La question lui traverse l’esprit et il éprouve soudain une inquiétude presque physique.

 Milo acquiesce.
 — Les politiciens font la même chose. Ils parlent de transparence, de gouvernance, d’inclusion. Les mots deviennent des vêtements que l’on fait porter à des institutions dont les racines meurent de soif.
Le prêtre ferme les yeux un instant.
— Peut-être que nous sommes tous responsables de cette sécheresse.
Milo le regarde longuement. Puis elle répond :
— C’est cela qui fait peur.
Sa voix devient plus basse.
— Nous préférons croire que la faute appartient toujours à quelqu’un d’autre. C’est plus confortable.

Elle se redresse.
— Mais l’homme est libre, même lorsqu’il prétend ne pas l’être. Chaque refus de payer, chaque corruption acceptée, chaque mensonge répété nourrit les parasites qui rongent notre arbre commun.
Le prêtre lève lentement les yeux. Il ne regarde plus Milo comme une simple tenancière de bar. Quelque chose a changé dans son regard. Il y a maintenant du respect, mais aussi une légère inquiétude.
— Tu parles comme un philosophe.
Milo esquisse un sourire triste.
— Non. Je parle comme une femme mûre qui voit chaque jour défiler des existences fatiguées.
Elle regarde autour d’elle. Les clients parlent, rient, boivent. Certains discutent avec animation. D’autres restent silencieux devant leurs bouteilles. Chacun semble porter une histoire que personne ne connaît.

 — Les bouteilles finissent toujours par se vider, poursuit Milo. Les paroles aussi. Seuls les actes restent.
Le silence qui suit paraît plus lourd que les précédents. La nuit s’épaissit sur Kinshasa. Les néons vacillent comme des consciences hésitantes. Des clients rient au fond de la salle, inconscients de la gravité du dialogue qui se déroule près du comptoir.
Le prêtre fouille ses poches. Son geste devient fébrile. Il retourne une poche, puis l’autre. Il ne trouve que quelques billets insuffisants. Pendant quelques secondes, il demeure immobile, les yeux fixés sur sa paume. Il ressent une étrange humiliation. Il pourrait partir. Il pourrait simplement dire qu’il reviendra demain. Mais quelque chose en lui refuse cette facilité. Il dépose pourtant les billets devant Milo.
— Garde-les. Elles ne paient pas la bière.
Il avale difficilement sa salive.
— Elles paient au moins une partie de ma vérité.
Milo contemple les quatre billets de cent francs. Son visage se radoucit. Elle ne voit plus devant elle un homme qui demande une faveur, mais un homme qui vient de reconnaître publiquement sa propre contradiction. Cette reconnaissance lui paraît plus précieuse que l’argent posé sur le comptoir.
— Tu vois, monsieur l’abbé, dit-elle doucement, l’arbre commence peut-être ici.
Le prêtre fronce légèrement les sourcils.
— Où donc ?
Milo pose un doigt sur les billets.
— Au moment précis où un homme cesse de vivre à crédit avec sa conscience.
Le prêtre demeure silencieux. Cette fois, il ne cherche pas de réponse. Il comprend. La dette la plus lourde n’est pas celle d’une bouteille impayée. Elle est celle que chaque citoyen contracte envers la communauté lorsqu’il exige les fruits de la démocratie sans consentir au patient travail qui nourrit l’arbre des institutions.
Il reste encore quelques secondes assis. Puis il se lève. Il serre la main de Milo plus longtemps qu’à l’ordinaire. Dans ce geste simple, il y a quelque chose qui ressemble à une réconciliation : non pas entre deux individus qui étaient ennemis, mais entre deux consciences qui viennent de reconnaître leur part de responsabilité.
En quittant le bar, l’abbé traverse les rues de Kinshasa avec une impression nouvelle. La ville lui paraît immense et vulnérable. Chaque maison, chaque bureau, chaque église, chaque ministère semble être une branche d’un même arbre dont personne ne prend réellement soin. Il regarde les façades éclairées, les silhouettes qui marchent dans la nuit, les véhicules qui avancent dans le bruit et la poussière. Il éprouve une tristesse profonde. La ville entière lui semble désormais être un immense verger abandonné. Il se demande combien de générations devront encore attendre avant que quelqu’un accepte enfin de planter, d’arroser, de protéger.
Puis une pensée plus douloureuse encore lui vient. Peut-être que ce cultivateur que chacun attend n’existe pas. Peut-être que chacun doit le devenir. Derrière son comptoir, Milo, elle aussi, demeure pensive. Il regarde les billets de franc laissés par le prêtre. Ils sont quatre. Pourtant, ils lui paraissent soudain plus lourds que toutes les sommes qu’il garde dans sa caisse. Elle comprend à son tour qu’aucune société ne se construit sur la seule rigueur, pas plus qu'elle ne saurait reposer sur la seule indulgence.
La rigueur dépourvue de compassion finit par dessécher l’arbre social, tandis que l’indulgence privée de responsabilité en corrompt progressivement les racines.

 Une société naît de cette responsabilité partagée où chaque homme accepte de devenir le jardinier d’un arbre dont il ne goûtera peut-être jamais tous les fruits. Milo éteint progressivement les lumières du bar. Elle regarde une dernière fois les bouteilles alignées derrière le comptoir. Elles lui semblent moins nombreuses qu’au début de la soirée. Ou peut-être est-ce simplement son regard qui a changé. C’est là, pense-t-elle, le poids de la liberté : planter sans certitude de récolter, agir sans garantie de succès, accepter parfois de travailler pour des fruits que d’autres goûteront. Et surtout comprendre qu’en abandonnant l’arbre, on condamne d’avance tous les fruits que l’on prétend désirer.

José Tshisungu wa Tshisungu

QUAND LA CONSCIENCE JUGE

Récit politique

 Depuis la fenêtre de son cabinet, le juge pour mineurs Kamba Mutoto regarde la cour intérieure. Une lumière pâle glisse sur les murs, comme si le jour lui-même hésitait à entrer dans ce bâtiment où tant de destins viennent chaque matin déposer leur part de détresse. Kamba pose une main sur la vitre encore fraîche. Le contact du verre lui arrache un frisson. Il ferme les yeux un instant et pense à un vieux proverbe qu’il entend depuis son enfance au Kasaï : « Contente-toi de poursuivre la sauterelle, nul ne devrait courir après la gloire. »
Pendant longtemps, il a considéré ce proverbe comme une invitation à la modestie, presque comme une sagesse tranquille destinée à apprendre aux hommes à ne pas convoiter ce qui les dépasse. Mais ce matin, les mots prennent une autre couleur. Ils lui paraissent plus sombres, presque accusateurs.
Il reste immobile. Une inquiétude sourde lui serre la poitrine.

Et si toute une nation ne s’était pas enfermée dans cette petite phrase ? Et si chacun, depuis des années, ne poursuivait sa propre sauterelle : quelques billets, une faveur, une promotion, une protection, un avantage minuscule qui, à force d’être convoité, finissait par occuper toute la place ? Cette pensée le trouble. Il détourne les yeux de la cour comme s’il venait d’y apercevoir quelque chose qu’il aurait préféré ne jamais reconnaître.
On frappe à la porte. Kamba redresse légèrement les épaules.
— Entrez.
Le policier Habari Kule apparaît. Ses mains sont libres, mais deux inspecteurs l’accompagnent jusqu’au seuil. Son uniforme a disparu. Sans ses galons, sans son arme, sans les signes de l’autorité qui l’accompagnent d’ordinaire, il semble à la fois plus grand et plus vulnérable. Il a perdu cette apparence d’homme sûr de lui que donnent parfois les vêtements officiels. Il avance avec une lenteur presque imperceptible.
Kamba le regarde quelques secondes. Il remarque son visage fermé, sa barbe mal rasée, les plis profonds qui marquent son front. Quelque chose dans cette fatigue lui inspire une compassion immédiate, qu’il réprime aussitôt. Il se rappelle pourquoi cet homme se trouve ici. Habari est poursuivi pour sa participation présumée à un réseau criminel d’enlèvement de femmes.
Le juge fait un signe aux inspecteurs.
— Attendez dehors.
La porte se referme. Habari reste debout. Pendant quelques secondes, il ne sait manifestement pas quoi faire de ses mains. Il les croise, les décroise, puis les laisse retomber le long de son corps. Il regarde autour de lui comme s’il cherchait un refuge dans les murs.
— Asseyez-vous.
Il s’assoit. La chaise grince légèrement sous son poids. Puis le silence s’installe.
Au-dehors, un téléphone sonne dans un bureau voisin. Quelqu’un rit dans le couloir. Une porte claque. Puis les bruits s’éloignent. Habari garde les yeux fixés sur le sol. Il sent son cœur battre plus vite qu’il ne voudrait. Il s’efforce de respirer calmement. Depuis qu’il a franchi cette porte, il a l’impression que quelque chose lui échappe. D’habitude, il sait quoi dire. Il sait comment parler à ses supérieurs, comment répondre aux interrogatoires, comment présenter un rapport. Mais devant cet homme assis en face de lui, il découvre avec une inquiétude presque enfantine que les mots peuvent devenir inutiles.
Kamba ouvre son dossier. Il regarde quelques lignes. Puis il le referme sans l’avoir consulté. Habari lève furtivement les yeux. Ce geste du juge le déstabilise davantage qu’une lecture attentive du dossier.
— Savez-vous pourquoi je veux vous entendre seul ?
Habari relève lentement la tête. Ses lèvres sont sèches.
— Pour connaître la vérité.
Kamba secoue doucement la tête.
— Non. Les dossiers cherchent la vérité. Moi, je cherche l’homme.
Habari esquisse un sourire fatigué. Un sourire sans joie, presque douloureux.
— L’homme ?
Il baisse les yeux. Sa voix devient plus basse.
— L’homme disparaît vite quand il faut nourrir une famille.
Kamba ne répond pas immédiatement. Il observe son visage. Les traits tirés. Les yeux rougis par une nuit sans sommeil. La bouche qui tremble imperceptiblement avant de retrouver sa fermeté. Pendant une fraction de seconde, une pensée traverse l’esprit du juge : cet homme aurait pu être son voisin, son ancien camarade d’école, peut-être même quelqu’un qu’il aurait salué dans une rue sans jamais connaître ce qu’il portait en lui. Cette pensée le touche.

 Il se surprend à imaginer la maison de Habari, une femme attendant derrière une porte, des enfants demandant quand leur père reviendra. Puis une autre image s’impose à lui : les femmes enlevées, leurs familles, les enfants qui attendent eux aussi un retour qui ne vient pas. La compassion se heurte brutalement à l’indignation. Kamba reprend :
— Voilà précisément ce qui m’intéresse. À quel moment un homme cesse-t-il d’être responsable parce qu’il manque d’argent ? Où commence cette frontière ?
Habari incline la tête. Une colère ancienne remonte en lui.
— Vous ne connaissez pas les quartiers où j’ai grandi.
— Je connais autre chose.
Habari relève les yeux.
— Quoi donc ?
Kamba le regarde droit dans les yeux.
 — Les excuses.
 Le mot tombe entre eux comme une pierre. Habari relève brusquement la tête. Cette fois, il ne sourit plus.
— Vous appelez cela des excuses ?
Sa voix est chargée d’une indignation presque douloureuse. Il se sent jugé avant même que le jugement soit prononcé. Il voudrait expliquer, raconter les humiliations, les fins de mois impossibles, les regards méprisants de ceux qui avaient réussi autrement. Il voudrait dire qu’il n’a pas toujours été cet homme que le dossier décrit.
Mais quelque chose l’empêche encore de parler. Il serre les mâchoires.
— Vous ne savez rien de ce que nous vivons.
Kamba ressent la violence contenue dans cette phrase. Il pourrait répondre sèchement. Il choisit de parler plus lentement.

 — Peut-être. Mais je sais que nous passons notre vie à fabriquer des récits capables de rendre nos actes supportables. C’est plus facile que de reconnaître que nous avons choisi.
Habari reste immobile. Le mot « choisi » lui fait mal. Il répète :
— Choisi ?

Sa voix tremble légèrement.
— Quand le salaire ne suffit plus ?
— Même alors.
Habari détourne le regard. Il sent monter en lui une honte qu’il refuse encore de nommer. Il voudrait s’accrocher à sa colère parce que la colère est plus facile à supporter que la culpabilité. Le silence revient. Kamba se lève. Il marche lentement jusqu’à la fenêtre. Dans la cour, deux jeunes détenus passent sous la surveillance d’un gardien. L’un d’eux a le visage fermé. L’autre regarde le ciel comme s’il cherchait quelque chose au-delà des murs.
Le spectacle serre le cœur de Kamba. Chaque matin, il voit des enfants arriver avec des histoires trop lourdes pour leurs âges. Il a appris à ne pas laisser ses émotions paraître. Pourtant, certains visages restent en lui longtemps après la fermeture des dossiers. Il pense à ces enfants qui ont grandi trop vite. Puis il pense à Habari. Un adulte. Un homme qui porte une arme. Un homme qui avait reçu de la société une parcelle d’autorité.
— Vous savez ce qui me frappe dans cette affaire ?
Habari ne répond pas. Il écoute.
— Ce ne sont pas seulement les enlèvements. C’est le nombre de personnes dans cette ville qui finissent par considérer l’inacceptable comme une simple manière de vivre.
Kamba se retourne. Son regard s’est durci.
— Chacun poursuit sa petite sauterelle. Un peu d’argent. Une faveur. Une promotion. Une protection. Et, à force de courir, plus personne ne regarde l’horizon.
Habari baisse la tête. Il murmure :
— La gloire ne nourrit personne.
Kamba s’approche.
— Vous confondez la gloire avec la dignité.
La phrase atteint Habari avec une violence inattendue. Il détourne le visage. Ses yeux deviennent brillants. Cette fois, Kamba aperçoit quelque chose. Ce n’est pas encore le remords. Ce n’est même pas l’aveu. C’est quelque chose de plus fragile : la fatigue d’un homme qui ne parvient plus à croire entièrement à ses propres justifications. Habari respire profondément. Il voudrait retrouver la certitude qu’il avait en entrant dans cette pièce. Mais elle s’effrite. Le ventilateur suspendu au plafond fait entendre son souffle irrégulier.
Kamba reprend :
— Une société meurt rarement sous les coups de ses ennemis. Elle meurt lorsque chacun accepte que son devoir soit remplacé par son intérêt.
Il s’interrompt. Dans le couloir, des pas d’enfants résonnent. Derrière la vitre, plusieurs mineurs passent devant la salle d’audience. Certains ont les mains dans les poches. D’autres marchent tête baissée. Leurs visages sont encore ceux de l’enfance, malgré la gravité de leurs gestes et des accusations qui pèsent sur eux.
Kamba les regarde. Son visage s’adoucit. Il pense à toutes ces fois où il a entendu la même phrase : « Nous n’avions pas le choix. » Cette phrase lui fait presque physiquement mal. Elle est devenue, au fil des années, une sorte de refrain dans son cabinet. Il murmure :
— Chaque matin, je vois des enfants qui croient que le monde leur a déjà retiré toute possibilité d’être libres. Ils disent : « Nous n’avions pas le choix. » Aujourd’hui, c’est un homme adulte qui me répète la même phrase.
Habari serre les poings. Ses ongles pénètrent presque dans ses paumes.
— Vous ne comprenez pas ce que représente la peur.
Kamba reste silencieux quelques secondes. Il ne veut pas répondre trop vite.
— Si.
— Non.
Cette fois, la voix de Habari se brise légèrement. Une émotion longtemps contenue se fissure.
— Non, vous ne savez pas ce que c’est que de rentrer chez soi en sachant que vos enfants attendent quelque chose que vous ne pouvez pas leur donner.
Il avale difficilement sa salive.
— Vous ne savez pas ce que c’est que de voir les autres avancer parce qu’ils acceptent ce que vous refusez.
Il respire plus vite.
— Vous ne savez pas ce que c’est que de commencer par une petite concession et de découvrir, un matin, qu’on ne sait plus où elle nous a conduits.
Cette fois, Kamba ne voit plus seulement un accusé. Il voit un homme épuisé par une succession de renoncements. Mais il voit aussi, derrière cette souffrance, les conséquences des choix de cet homme. La compassion ne doit pas effacer la responsabilité. Kamba l’écoute sans l’interrompre. Puis il répond doucement :
— Vous avez raison sur une chose. Je ne connais pas votre peur.

Il marque une pause.
— Mais la peur ne supprime jamais la liberté. Elle la rend seulement plus lourde.
La phrase demeure suspendue dans le bureau. Habari ne bouge plus. Ses épaules semblent soudain s’affaisser. Pour la première fois depuis son entrée, il ne cherche pas une réponse. Il regarde simplement ses mains. Ces mains qui ont tenu une arme. Ces mains qui ont signé des rapports. Ces mains qui ont peut-être fermé les yeux quand elles auraient dû agir. Il les regarde comme s’il les découvrait. Un frisson lui traverse le corps. Il voudrait détourner les yeux, mais n’y parvient pas. Kamba retourne s’asseoir. Il ne ressent aucune victoire. Aucune satisfaction. Seulement une étrange tristesse. Il sait que juger un homme est parfois plus facile que de comprendre le chemin qui l’a conduit jusqu’au bord de sa propre faute. Et peut-être est-ce cela qui rend la justice si difficile : elle doit condamner l’acte sans cesser de voir l’être humain.

Après un long silence, Habari demande :
— Croyez-vous qu’un homme puisse recommencer sa vie ?
La question atteint Kamba plus profondément qu’il ne l’aurait voulu. Il baisse les yeux.
Pendant un instant, il pense à ses propres erreurs, à certaines décisions qu’il aurait aimé pouvoir reprendre, à des paroles qu’il aurait préféré ne jamais prononcer. Il comprend soudain que la question de Habari n’est pas seulement celle d’un accusé. C’est la question que tout homme finit un jour par poser à sa propre conscience. Kamba répond :
— Personne ne recommence. Nous continuons avec ce que nous avons été.
Il regarde Habari.
— Mais nous pouvons décider de ne plus ajouter le mensonge au mal déjà commis.
Habari ferme les yeux. Son visage se contracte légèrement. Une larme apparaît au coin de l’un de ses yeux. Il l’essuie presque aussitôt, comme s’il avait honte que son visage trahisse ce que sa bouche refuse encore de dire.
Kamba ne fait aucun commentaire. Il sait que certaines larmes demandent seulement qu’on leur laisse un peu de silence. Il comprend aussi que certains silences sont déjà des commencements.
Derrière la vitre, la vie urbaine s’anime. Les voitures passent. Les voix montent de la rue. Des vendeurs interpellent les passants. La ville ignore tout de ce qui vient de se passer dans cette petite pièce. Et pourtant, pour deux hommes, quelque chose a changé. Kamba regarde de nouveau la cour. Le vieux proverbe lui revient : « Contente-toi de poursuivre la sauterelle, nul ne devrait courir après la gloire. » Il comprend alors qu’il ne s’agit peut-être pas d’un conseil de résignation.
C’est peut-être un avertissement. Les peuples commencent par courir après des sauterelles. Ils cherchent le petit avantage qui permet de tenir jusqu’au lendemain. Ils acceptent une première compromission parce qu’elle paraît minuscule. Puis une deuxième. Puis une troisième. Et un jour, ils découvrent qu’à force de poursuivre ce qui leur échappe, ils ont oublié la terre qu’ils avaient entre les mains. La moisson, elle, attendait.
Kamba reste longtemps devant la fenêtre. Il pense aux enfants qui passeront encore devant son cabinet. Aux policiers qui continueront de garder les portes. Aux dossiers qui s’empileront sur son bureau. Aux hommes et aux femmes qui viendront chercher devant la justice une réponse que la société aurait dû leur donner bien avant. Une fatigue profonde envahit son visage. Mais derrière cette fatigue demeure une détermination silencieuse.
Il comprend alors qu’une nation ne se relève pas seulement grâce aux lois. Elle se relève lorsque les hommes et les femmes cessent de transformer leurs compromissions en nécessités. Elle se relève lorsque la pauvreté n’est plus invoquée pour justifier l’humiliation d’autrui. Elle se relève lorsque l’autorité accepte d’être responsable de ce qu’elle fait. Elle se relève surtout lorsque chacun découvre, même tardivement, que la conscience est une juridiction dont personne ne peut définitivement s’évader.
Midi approche. Kamba Mutoto reste quelques secondes immobile, la main posée sur le dossier. Il pense à Habari. À ses yeux rougis. À ses mains tremblantes. À cette larme rapidement effacée. Puis il pense aux enfants. Il comprend que la véritable grandeur ne se trouve ni dans les discours, ni dans les décorations, ni dans les fonctions. Elle réside dans une décision plus humble et plus difficile : celle par laquelle un être humain accepte enfin de répondre de lui-même.
Il regarde une dernière fois la cour. Puis il ouvre le dossier. Cette fois, il ne cherche plus seulement l’accusé. Il cherche l’homme. Et, quelque part au fond de lui, une inquiétude demeure : juger les autres n’est-il pas aussi une manière de se rappeler chaque jour que personne n’est à l’abri de devoir, un jour, comparaître devant sa propre conscience ?

José Tshisungu wa Tshisungu

LE PROFESSEUR LOBA ET PAPY MONZOYI

Récit politique

 Le professeur Loba Ndeko avance lentement dans l’allée bordée de vieux manguiers près du camp des cheminots. Il n’a jamais aimé la vitesse. Non pas qu’il soit incapable de se presser, mais il a appris au fil des années consacrées aux livres et aux étudiants que certaines vérités ne se laissent pas rattraper par la course.
Sous les arbres, où les feuilles mortes semblent conserver les conversations oubliées des générations précédentes, une phrase de son grand-père revient frapper à la porte de sa mémoire :
« Marche lentement, car la marche forcée tue le marcheur. »
Il s’arrête. Pendant quelques secondes, il ferme les yeux. Il revoit les mains de son grand-père, larges et noueuses, posées sur ses épaules d’enfant. Il revoit la cour de leur ancienne maison, la terre humide après la pluie, le vieux banc de bois sur lequel l’homme aimait s’asseoir au crépuscule.
À cette époque, Loba Ndeko ne comprenait pas encore la profondeur de cette parole. Il croyait qu’elle concernait seulement la fatigue des voyageurs. Il ne savait pas qu’un jour, des décennies plus tard, cette phrase reviendra à lui dans une ville pressée de courir vers un avenir dont elle ne sait pas toujours à quoi il ressemble.
Il rouvre les yeux. Cette parole n’est plus un simple conseil destiné au voyageur fatigué. Elle porte désormais le poids d’une philosophie entière. Elle ne parle pas seulement des jambes de l’homme, mais de son esprit, de ses sociétés, de ses rêves collectifs. Elle dit que toute existence qui refuse le rythme du temps finit par se détruire elle-même.
 — Monsieur le professeur ?
 La voix vient derrière lui. Loba Ndeko se retourne. Il reconnaît Papy Monzoyi, son ancien étudiant de l’université, celui qui, autrefois, remplissait ses cahiers de questions plus nombreuses que de réponses. L’étudiant silencieux d’hier est devenu commandant à l’aéroport de Ndolo. Son uniforme remplace ses anciens vêtements d’universitaire, mais dans ses yeux demeure quelque chose du jeune homme qui cherche à comprendre le monde.
Pendant un instant, le professeur ne dit rien. Il regarde cet homme debout devant lui et retrouve, sous l'uniforme, le garçon qu’il a connu. Il se souvient de ses interventions timides, de ses longues hésitations avant de prendre la parole; il se souvient de cette manière qu’il avait de rester après les cours pour poser une dernière question.
Une question qui, souvent, en appelait une autre.
— Monzoyi ! Voilà longtemps que je ne t’ai pas vu.
— Le temps nous transforme, professeur. Certains deviennent des fonctionnaires, d’autres des soldats, d’autres encore des souvenirs.
Loba Ndeko sourit. Mais son sourire est presque triste.
— Et certains oublient qu’avant d’être des fonctions, ils furent des hommes.
Monzoyi baisse légèrement les yeux. La phrase le touche plus profondément qu’il ne veut le montrer. Ils marchent ensemble sous les manguiers. La ville gronde au loin. Les klaxons, les voix des piétons, le bruit des moteurs forment cette grande rumeur de Kinshasa qui ressemble parfois à une conscience collective incapable de se taire.
— Vous marchez toujours aussi lentement, professeur, dit Monzoyi avec amusement.
— Oui. Parce que j’ai appris que ceux qui courent trop vite finissent souvent par ne plus savoir pourquoi ils courent.
Le commandant sourit. Puis son visage se ferme.
— J’ai parfois couru trop vite.
Loba Ndeko tourne la tête. Monzoyi garde les yeux fixés devant lui.
— Il y a quelques mois, j’ai dû prendre une décision en quelques minutes. Tout le monde attendait de moi une réponse immédiate. J’ai décidé. Je pensais faire ce qu’il fallait faire.
Il se tait.
— Et ?
— Et, depuis ce jour, je me demande parfois si j’avais décidé trop vite.
Loba Ndeko ne lui demande pas ce qui s’est passé. Il sait que certaines douleurs ne supportent pas les interrogatoires. Elles ont besoin d’un silence dans lequel elles peuvent enfin respirer. Après quelques pas, il dit simplement :
 — La vitesse ne rend pas toujours une décision plus juste.
 Monzoyi acquiesce.
 — Pourtant, dans mon travail, tout est question de rapidité. Un avion ne peut pas attendre. Une décision prise trop tard peut avoir des conséquences graves.
Loba Ndeko hoche la tête.
— Tu confonds deux choses, Monzoyi. La rapidité nécessaire et la précipitation dangereuse. L’une est une intelligence du moment ; l’autre est une fuite devant la pensée.
Cette distinction reste suspendue entre eux. Le professeur regarde les vieux manguiers.
— Regarde ces arbres. Ils ne sont pas devenus grands parce qu’ils ont voulu grandir vite. Ils ont plongé leurs racines dans la terre avant de chercher le ciel. Les peuples aussi ont besoin de racines.
Monzoyi lève les yeux vers les branches. Il se souvient soudain d’une phrase que son professeur répétait à l’université. Il ne se rappelle plus exactement quand il l’a entendue. Mais il en retrouve le rythme : « Une société qui oublie ce qu’elle a été ne saura jamais exactement ce qu’elle veut devenir. »
À l’époque, il trouvait cette phrase trop abstraite. Aujourd’hui, elle lui paraît étrangement proche.
— Vous pensez donc que notre pays avance trop vite ?
— Non, répond Loba Ndeko. Je pense parfois qu’il avance sans toujours savoir qui lui tient la main.
Ils continuent leur marche. Le professeur parle alors de la République démocratique du Congo comme d’un homme qui aurait traversé trop de tempêtes. Un homme qui porte les cicatrices des attentes déçues, des institutions fragiles, des luttes de pouvoir, des influences venues d’ailleurs et des infrastructures souvent annoncées avant d’être construites.
 — Notre pays ressemble à quelqu’un qui marche avec une lourde valise, dit-il. Ceux qui le regardent de loin lui demandent pourquoi il n’avance pas plus vite. Mais eux ne portent pas son histoire.
Monzoyi reste silencieux. Il pense aux voyageurs qu’il voit chaque jour à l’aéroport de Ndolo. Ceux qui courent, s’impatientent, frappent du pied, veulent franchir les contrôles avant les autres, contourner les procédures, accélérer ce qui demande pourtant de la rigueur. Il pense aussi à lui-même. À toutes les fois où il a cru que décider vite signifiait être fort.
 — Alors, professeur, la lenteur serait une vertu politique ?
 — Lorsqu’elle est consciente, oui. La lenteur n’est pas toujours l’absence d’action. Elle peut être la profondeur de l’action.

Il ramasse une feuille tombée à ses pieds. Il la regarde un instant avant de la laisser au vent.
— Une maison construite en une journée peut impressionner les passants. Mais si ses fondations sont faibles, la première pluie révélera son mensonge.
Le commandant regarde ses mains. Ces mains qui signent des autorisations, qui valident des décisions, qui donnent des ordres. Il les regarde comme s’il les découvrait pour la première fois.
— Pourtant, les gouvernants sont souvent jugés sur leur capacité à agir vite.
— C’est justement là que commence le piège du pouvoir, répond Loba Ndeko. Beaucoup confondent l’annonce avec l’accomplissement. Ils parlent avant de construire, ils promettent avant de préparer. Ils changent les mots, mais oublient parfois de changer les réalités.
Le professeur s’arrête devant un vieux tronc d’arbre. L’écorce est profondément creusée. Certaines blessures anciennes sont encore visibles. Il pose la paume sur le tronc.
— Regarde. Cet arbre a connu les sécheresses, les pluies, les coups de machette, les incendies peut-être. Pourtant il est encore là.
Monzoyi observe les cicatrices de l’écorce.
— Parce qu’il a résisté ?
— Parce qu’il a continué à vivre malgré ses blessures.
Le commandant ne répond pas. Cette fois, il comprend que le professeur ne parle plus seulement des arbres. Loba Ndeko retire lentement sa main du tronc.
— Le pouvoir aime la vitesse parce que celui qui contrôle le temps contrôle souvent les hommes. Décider de ce qui est urgent, décider de ce qui peut attendre, c’est déjà exercer une forme d’autorité.
— Donc le calendrier politique est aussi une question de liberté ?
— Exactement. Une nation qui ne choisit pas son propre rythme finit toujours par marcher au rythme d’un autre.
Le silence tombe entre eux. Ce silence n’est pas vide. Il est rempli de toutes les questions que les hommes évitent lorsqu’ils parlent trop vite. Monzoyi se souvient alors d’un détail oublié depuis longtemps. Un après-midi à l’université, il avait remis au professeur un devoir qu’il avait rédigé dans la précipitation. Loba Ndeko l’avait lu, sans faire des commentaires, puis lui avait rendu les pages. En haut de la première page, une seule phrase était écrite : « Tu as beaucoup pensé, mais tu n’as pas suffisamment pris le temps de penser. »
À l’époque, Monzoyi s’était vexé. Aujourd’hui, il comprend.
Loba Ndeko reprend :
— La marche lente de nos anciens ne signifie pas qu’il faut rester immobile. Elle signifie qu’il faut avancer avec conscience. Écouter avant de décider. Comprendre avant de transformer. Construire avant d’inaugurer.
Ils arrivent près de la route qui mène vers l’aéroport de Ndolo. Les véhicules passent rapidement, chacun poursuivant une urgence particulière. Pendant quelques secondes, Monzoyi reste immobile. Il regarde la route. Puis il regarde son ancien professeur.
— Vous croyez donc qu’un peuple peut perdre son chemin en voulant trop vite atteindre son avenir ?
— Oui, répond Loba Ndeko. Car celui qui court sans regarder la route finit parfois par arriver ailleurs.
Le soleil descend doucement sur Kinshasa. Les manguiers projettent leurs ombres longues sur la terre sèche. Monzoyi ne dit plus rien. Il regarde ses chaussures, puis le chemin parcouru avec le professeur. Il comprend soudain que cette promenade n’était pas seulement une rencontre avec un ancien maître. C’était peut-être une rencontre avec l’homme qu’il avait été avant l’uniforme, avant les responsabilités, avant cette étrange habitude de croire que toute hésitation était une faiblesse.
Loba Ndeko lui tend la main. Monzoyi la serre longuement.
— Merci, professeur.
— Pourquoi ?
Le commandant hésite.
— Parce que vous m’avez rappelé quelque chose que j’avais oublié.
— Quoi donc ?
Monzoyi regarde les manguiers.
— Qu’avant de commander aux hommes, il faut encore apprendre à marcher avec eux.
Le professeur sourit. Ils se séparent sans autre parole. Monzoyi reprend la route vers l’aéroport. Cette fois, il ne marche pas plus lentement que d’habitude. Il marche simplement autrement. Derrière lui, Loba Ndeko poursuit son chemin sous les vieux manguiers.
Le soleil disparaît peu à peu derrière les toits de Kinshasa. Et dans la poussière du soir, leurs deux silhouettes s’éloignent dans des directions différentes, mais avec la même certitude : il existe des pas qui semblent petits et qui pourtant construisent l’histoire. Et il existe des courses rapides qui ne font que conduire les hommes vers un endroit qu’ils n’ont jamais choisi.

José Tshisungu wa Tshisungu

KAPI WANGO ET MIREILLE

Récit politique

 Dans l’aérogare de N’Djili, Kapi Wango, une fonctionnaire de la Santé publique, regarde les visages défiler devant elle avec cette attention particulière que donne les responsabilités administratives. Depuis des années, elle a appris à ne pas regarder seulement les certifications de vaccination. Elle observe les mains, les yeux, les silences, les hésitations. Elle cherche parfois dans un visage ce qu’aucun document administratif ne peut dire. 
Ce matin, pourtant, quelque chose dans la foule lui a rappelé une vieille vérité : les frontières ne séparent pas seulement des pays. Elles séparent aussi des expériences, des mémoires, des manières différentes de connaître le danger. 
 Les annonces résonnent sous le vaste plafond de l’aérogare. Des valises roulent sur le sol. Des enfants fatigués s’accrochent aux mains de leurs parents. Des voyageurs cherchent leurs bagages, téléphonent, discutent, protestent. C’est alors qu’apparaît Mireille Van Quichotte. Elle vient de Suisse, pays où les montagnes semblent avoir appris à tenir le monde à distance, pays où les institutions possèdent cette froideur rassurante des mécanismes bien huilés. Elle avance avec une valise jolie, un sourire poli et cette assurance tranquille de ceux qui pensent que les frontières sont surtout des lignes tracées sur des cartes. Elle arrive devant le poste de contrôle de certificats de vaccination. Kapi Wango lève les yeux.

— Votre certificat de vaccination, madame ?
Mireille sourit d’abord, comme si elle avait mal entendu.
— Mon certificat ?
— Oui.
La voyageuse ouvre son sac. Elle en sort son portefeuille, quelques reçus, un téléphone, des clés. Elle cherche encore. Ses gestes deviennent plus rapides. Puis plus lents. Elle retourne une poche. Rien. Elle ouvre un second compartiment. Toujours rien. Enfin, elle relève la tête.
— Je ne l’ai pas.
Kapi Wango ne répond pas immédiatement.
— Vous êtes certaine ?
— Oui. Je pensais que cela ne serait pas nécessaire.
Elle l’amène dans un bureau fermé. Cette fois, Kapi Wango regarde vraiment son visage. Elle n’y voit ni arrogance ni mauvaise foi. Seulement cette ignorance ordinaire qui accompagne parfois les hommes et les femmes lorsqu’ils traversent des territoires dont ils ne connaissent pas les blessures. Elle prend le passeport. Puis elle le pose doucement devant elle. Pendant quelques secondes, aucune des deux femmes ne parle. Kapi Wango se souvient alors de son grand-père.
Il avait l’habitude, le soir, lorsque l’électricité disparaissait et que la maison s’enfonçait dans une obscurité traversée par les voix du voisinage, de raconter des histoires aux enfants. Il ne racontait pas seulement les exploits des ancêtres. Il racontait aussi les épidémies, les famines, les déplacements, les morts dont les noms avaient fini par disparaître des conversations.
Et il répétait souvent : « Interrogez les anciens, ils vous raconteront des choses merveilleuses. »
À l’époque, Kapi Wamgo trouvait la formule belle sans en comprendre la profondeur. Ce matin, elle la comprend autrement. Les anciens ne sont pas seulement les gardiens des légendes. Ils sont parfois les gardiens des blessures. Ils savent ce que les jeunes ignorent parce qu’ils ont vécu ce que les jeunes n’ont pas encore eu à affronter. Kapi Wango regarde Mireille.
— Madame Van Quichotte, savez-vous pourquoi les peuples gardent leurs souvenirs ?
Mireille hésite.
— Pour ne pas oublier d’où ils viennent ?
Kapi Wango esquisse un sourire.
— Oui. Mais pas seulement.
Elle marque une pause.
— Ils les gardent aussi pour savoir où ils ne doivent pas retourner.
Mireille baisse les yeux vers le passeport posé devant elle. Pour la première fois depuis son arrivée, elle ne pense plus à son retard, ni à sa valise, ni au voyage qui l’attend. Elle pense à quelque chose qu’elle n’avait pas prévu de rencontrer dans cet aéroport : une mémoire qui ne lui appartient pas, mais qui lui demande pourtant de comprendre. Autour d’elles, l’aéroport continue de vivre.
Une voix annonce un départ. Un enfant pleure. Un homme rit au téléphone. Une valise tombe quelque part. Et pourtant, pendant quelques secondes, Kapi Wango a l’impression que le tumulte s’est éloigné. Elle explique à Mireille que, dans son pays, certaines précautions sanitaires ne sont pas de simples habitudes administratives. Elles sont nées de peurs réelles, de nuits d’angoisse, de familles qui ont attendu des nouvelles, de travailleurs qui ont parfois continué leur service alors qu’ils auraient voulu être ailleurs.
Elle ne raconte pas tout. Certaines choses sont difficiles à raconter. Elle se souvient seulement d’une ancienne alerte sanitaire. Elle se souvient des gants, des masques, des couloirs surveillés, des regards méfiants, des téléphones qui sonnaient tard dans la nuit. Elle se souvient surtout du silence d’une collègue qui, un matin, n’était plus revenue.
Depuis ce jour-là, Kapi Wango regarde autrement les certificats. Elle sait qu’un papier peut sembler dérisoire. Mais derrière certains papiers se cachent des vies. Mireille écoute. Son visage a changé. Elle ne se sent plus accusée. Elle commence à comprendre qu’elle est simplement arrivée avec une ignorance que son voyage ne lui avait pas permis de mesurer.
— Je suis désolée, dit-elle.
Kapi Wango secoue doucement la tête.
— Ce n’est pas une question de culpabilité.
Elle lui rend son passeport.
— C’est une question de responsabilité.
Le mot reste entre elles. Responsabilité. Mireille le répète intérieurement. Dans son esprit, les frontières changent de nature. Elles ne sont plus seulement ces barrières administratives que l’on franchit avec un document en règle. Elles deviennent des lieux où les expériences humaines se rencontrent. Elle comprend alors que ce qu’elle appelait dans son pays d’origine « une formalité ». Peut-être, pour quelqu’un d’autre, la mémoire d’une catastrophe. Kapi Wango, elle, connaît aussi l’autre danger. Elle sait qu’une mémoire peut protéger, mais qu’elle peut également enfermer.
Dans son Congo natal, les récits anciens servent parfois à préserver la dignité des communautés, à transmettre des valeurs, à maintenir la solidarité. Mais ils peuvent aussi être utilisés pour fermer les portes du doute, pour donner aux puissants l’apparence de l’évidence, pour transformer l’héritage en chaîne.
Elle regarde Mireille.
— Les anciens ont beaucoup à nous apprendre, dit-elle. Mais il faut aussi savoir leur poser des questions.
Mireille redresse la tête.
— Leur poser des questions ?
— Oui. Écouter les anciens ne signifie pas leur obéir aveuglément.
Kapi Wango regarde un instant la foule.
— Un peuple qui répète éternellement les paroles de ses ancêtres ressemble à un homme qui marcherait en regardant uniquement ses traces dans le sable. Il avance, mais il ne sait plus où il va. Mireille affiche un sourire désolé.
— Alors il faut se souvenir sans rester prisonnier du souvenir.
— Exactement.
Cette fois, quelque chose passe entre les deux femmes. Pas une complicité. Pas encore. Plutôt une compréhension. Une de ces compréhensions silencieuses qui naissent parfois entre deux étrangers lorsque chacun accepte, pendant quelques instants, de regarder le monde depuis le point de vue de l’autre.
Kapi Wango reprend le dossier. Le certificat manquant reste là, entre elles, comme une petite absence devenue soudain immense. Elle pense alors que ce morceau de papier contient une question beaucoup plus vaste : qu’est-ce qu’un être humain doit au passé lorsqu’il veut protéger l’avenir ? La liberté d’un individu rencontre toujours la liberté des autres. Nous ne vivons jamais seuls dans nos actes. Un geste peut être personnel et produire des conséquences collectives. Une imprudence peut devenir la peur d’une famille. Une maladie peut devenir l’angoisse d’une ville. Un souvenir peut devenir une leçon ou, s’il est mal transmis, une arme. Mireille regarde les voyageurs qui passent derrière elle. Elle les voit autrement. Tous portent quelque chose qu’elle ne peut pas voir : des histoires, des peurs, des habitudes, des souvenirs dont elle ignore tout. Elle pense alors à son propre pays.
Elle réalise qu’elle aussi possède une mémoire collective, faite de montagnes, de guerres anciennes, de frontières, de maladies vaincues, de précautions apprises avec le temps. Seulement, certaines blessures sont si éloignées qu’elles ont fini par devenir invisibles. Elle comprend qu’une société peut devenir victime de son propre confort lorsqu’elle oublie le prix des sécurités dont elle bénéficie. Kapi Wango lui rend finalement sa décision.
— Vous devrez régulariser votre situation.
Mireille acquiesce.
— Je comprends.
Elle hésite avant de partir.
— Et votre grand-père ? demande-t-elle. Il disait vraiment cela ?
Kapi Wango sourit. Pour la première fois de la matinée, son visage s’éclaire véritablement.
— Oui.
— Il avait raison ?
Kapi Wango regarde les portes vitrées derrière lesquelles Kinshasa s’étend.
— Il avait raison sur une chose. Les anciens savent parfois tout. Nous sommes trop jeunes pour comprendre.
Elle s’arrête.
— Mais il faut aussi avoir le courage de comprendre autrement ce qu’ils nous ont transmis.
Mireille emporte cette phrase avec elle. Quelques minutes plus tard, elle disparaît dans la foule. Kapi Wango reste à son poste.
D’autres passeports arrivent. D’autres visages se présentent. D’autres certificats sont vérifiés. L’aéroport recommence son mouvement incessant. Mais quelque chose a changé.
Ce matin, devant un document absent, Kapi Wango et Mireille ont découvert que la mémoire n’est ni une prison ni une relique. Elle est une responsabilité. Les anciens ne doivent pas être interrogés pour que leurs paroles deviennent des lois éternelles. Ils doivent être écoutés afin que les vivants comprennent mieux leurs choix. La fidélité au passé ne consiste pas à reproduire ses erreurs. Elle consiste à recevoir un héritage et à avoir le courage de le transformer. Car un peuple sans mémoire avance dans l’obscurité. Mais un peuple qui adore sa mémoire comme une idole refuse de devenir adulte. Entre l’oubli et la soumission existe une voie plus difficile, celle d’une conscience éveillée. Là où les souvenirs deviennent des questions. Là où les traditions deviennent des responsabilités. Là où l’histoire cesse d’être un tombeau pour devenir une promesse. Et aujourd’hui, devant un certificat de vaccination absent, Kapi Wango a compris que la mémoire des hommes ressemble peut-être à la santé des peuples. Elle ne protège vraiment que lorsqu’on accepte de l’entretenir avec lucidité.
Et tandis qu’un nouvel avion descend dans le ciel de N’Djili, Kapi Wango lève les yeux. Elle pense à son grand-père. Puis à tous ceux qui ont disparu sans avoir eu le temps de raconter leur histoire. Et, pour la première fois depuis longtemps, elle se dit que se souvenir n’est peut-être pas seulement conserver les morts. C’est aussi empêcher leur silence de devenir inutile.

José Tshisungu wa Tshisungu

LE SERGENT MABIALA ET LE GÉOLOGUE MALIEN

Récit politique

Au Beach Ngobila, le dernier bateau de la journée en provenance de Brazzaville accoste. Le sergent Mabiala, contrôleur de douanes, regarde passer les voyageurs avec cette lassitude particulière des hommes qui ont trop longtemps observé les mêmes gestes. Les valises s’ouvrent. Les papiers se présentent. Les regards se croisent sans vraiment se rencontrer.
Chacun porte avec lui une histoire invisible, une inquiétude cachée dans le pli d’un passeport, une fatigue enfermée dans une valise, parfois même une absence dont personne ne soupçonne le poids.
Mabiala connaît ces signes. Il sait reconnaître celui qui voyage pour affaires, celui qui revient d’un long séjour, celui qui part pour ne pas revenir, celui qui sourit parce qu’il est heureux et celui qui sourit parce qu’il ne veut pas montrer qu’il a peur. Depuis des années, il regarde les hommes et les femmes passer. Et parfois, il a l’impression que toute sa vie consiste à demander aux autres de prouver qu’ils ont le droit d’entrer quelque part.
Aujourd’hui, parmi les voyageurs, il y a un homme venant du Mali. Il s’appelle Diallo Cissé. Docteur en géologie, spécialiste des terres anciennes et des secrets enfouis sous les sables du désert, il voyage avec quelques livres, des notes de recherche et une fatigue que même les diplômes ne peuvent effacer. Sa vieille valise porte des traces de voyage. Une poignée a été réparée avec un morceau de cuir. Sur le côté, une petite étiquette presque effacée porte encore le nom d’une ville du Sahel. Mabiala lui demande ses documents. Diallo les lui tend. Le sergent les examine attentivement.
— La raison de votre venue au Congo ?
 Diallo répond d’une voix calme :
 — Je viens étudier la mémoire de la terre.
Mabiala lève les yeux.
 — La mémoire de la terre ?
 — Oui. Les pierres parlent, sergent. Elles racontent les peuples qui les ont foulées, les civilisations qui ont disparu et celles qui cherchent encore leur chemin.
Mabiala sourit légèrement.
 — Les pierres ont peut-être une mémoire, docteur. Mais les hommes, eux, semblent parfois condamnés à oublier.
Diallo pose la main sur sa vieille valise.
— Dans mon pays, au bord du désert, les anciens disent : « Si tu me prives de tout, donne-moi au moins une maison où dormir. »
Mabiala reste silencieux. Cette phrase lui fait quelque chose. Il ne sait pas encore quoi. Il connaît pourtant les paroles qui voyagent d’un village à l’autre, d’un peuple à l’autre, comme des voyageurs sans passeport. Elles semblent simples, mais certaines cachent des vies entières.
 — Une maison ? demande-t-il. Est-ce vraiment seulement quatre murs et un toit ?
Diallo regarde les lumières de Kinshasa qui commencent à apparaître dans la nuit.
 — Non, sergent. Une maison est l’endroit où l’homme cesse d’être un étranger sur la terre. Elle est la preuve silencieuse qu’il appartient quelque part.
Mabiala tourne la tête. Pendant une seconde, il pense à son enfance. Il revoit une petite maison de terre où il dormait avec ses frères et ses sœurs. Il revoit sa mère, le soir, qui poussait une vieille bassine contre la porte lorsque la pluie commençait à pénétrer par le toit. Il entend presque sa voix : « Ne vous éloignez pas du mur. La pluie entre par ici. » Cette maison n’existe plus. Mais Mabiala se souvient encore de la peur qu’il éprouvait lorsque le vent soufflait trop fort. Il se souvient surtout d’une chose : malgré les fuites du toit, malgré la pauvreté, malgré les nuits difficiles, sa mère appelait toujours cet endroit « chez nous ». Il relève les yeux.
 — J’ai connu une maison comme celle-là, dit-il.
Diallo l’écoute.
 — Elle était pauvre. Très pauvre. Mais lorsque nous y étions tous ensemble, je croyais qu’elle était immense.
Diallo sourit.
— Voilà pourquoi une maison n’est jamais seulement une construction.
Mabiala regarde autour de lui. Les passagers attendent encore leurs bagages. Il pense alors aux quartiers populaires de Kinshasa, aux familles entassées dans des habitations fragiles, aux jeunes qui grandissent dans des maisons construites avec l’espoir du lendemain et la peur de l’effondrement. Il pense à ces enfants qui apprennent très tôt à reconnaître le bruit de la pluie sur une toiture trouée.
— Pourtant, beaucoup de nos dirigeants parlent de maisons comme on distribue des faveurs, dit-il. On promet un logement, une aide, une solution provisoire. Mais le provisoire finit toujours par devenir notre manière d’exister.
Diallo hoche la tête.
— Voilà le piège, sergent. Lorsqu’un homme reçoit ce qui devrait être son droit comme une récompense, il apprend peu à peu à remercier pour ce qu’il devrait pouvoir réclamer.
Il marque une pause.
— La privation devient une habitude. L’attente devient une culture. Et la survie devient un horizon.
Mabiala regarde son uniforme. Pour la première fois depuis longtemps, il ne voit plus seulement un vêtement de fonction.
 Il se demande ce qu’il représente. Chaque jour, il demande aux voyageurs leurs papiers. Il vérifie leurs identités. Il décide parfois qui doit attendre, qui peut passer, qui doit expliquer davantage. Il se demande soudain : Combien d’hommes vivent-ils comme s’ils devaient, eux aussi, présenter leurs papiers pour avoir le droit d’exister ?
 — Peut-être est-ce cela, notre grande tragédie, dit-il. Nous avons tellement appris à supporter l’urgence que nous avons fini par croire qu’elle était notre destin.
Diallo ramasse sa valise.
— Une nation ne se construit pas seulement avec des maisons. Elle se construit avec la conscience que chaque homme possède une place qui ne dépend pas de la générosité d’un autre homme.
 Ces paroles restent longtemps dans l’esprit de Mabiala. Il comprend alors que la pauvreté n’est pas seulement l’absence d’argent ou de biens. Elle est aussi cette blessure plus profonde qui transforme un citoyen en demandeur perpétuel, un homme libre en éternel solliciteur. Car celui qui manque de tout finit parfois par défendre le peu qu’on lui donne. Il protège la petite faveur reçue parce qu’il craint de perdre jusqu’à cette maigre sécurité. La faim réduit l’espace de la pensée. La précarité enferme l’homme dans l’immédiat. Elle lui apprend à chercher le lendemain avant de rêver à l’avenir.
Mabiala pense à son propre salaire, aux fins de mois difficiles, aux petits sacrifices qu’il cache à sa famille pour ne pas inquiéter les siens. Il pense à sa fille, qui lui demande parfois pourquoi certains enfants de son âge possèdent des choses qu’elle ne peut même pas imaginer.
Il lui répond toujours : « Un jour, ma fille, tu en auras, » Mais aujourd’hui, il se demande combien de fois un père peut dire cela, avant que cette expression ne devienne une autre façon de demander à un enfant d’attendre l’inconnu. Diallo, lui, semble deviner quelque chose dans son silence.
 — Vous savez, sergent, même les terres les plus pauvres ne sont jamais complètement mortes.
Mabiala passe la main droite dans ses cheveux.
— Comment cela ?
— Regardez le désert. Pendant des siècles, on l’a considéré comme un espace vide. Pourtant, sous son silence, il cache des richesses invisibles. Les peuples sont parfois comme la terre, On les croit épuisés alors qu’ils portent encore une force qui attend d’être réveillée.
Mabiala sourit.
— Alors notre peuple doit chercher sous ses propres ruines ce qu’il possède encore.
— Oui.
Diallo regarde les lumières de la ville.
 — Mais il ne faut pas seulement donner des clés aux hommes. Il faut leur donner les clés de leur propre avenir.
La phrase frappe Mabiala avec une force inattendue.
Il regarde sa main. Cette main qui, pendant des années, a ouvert des valises, tourné des documents, tamponné des papiers. Il pense qu’une clé sert à ouvrir une porte. Mais peut-être qu’une société digne de ce nom devrait apprendre à ouvrir davantage que des portes. Elle devrait ouvrir des possibilités. 
Le fleuve continue son voyage silencieux. Diallo Cissé regarde sa montre.
— Je dois partir.
Mabiala lui rend ses documents.
— Bon séjour au Congo, docteur.
Diallo prend sa valise. Puis il s’arrête.
— Sergent ?
— Oui ?
— N’oubliez pas une chose.
— Laquelle ?
Diallo pose la main sur sa vieille valise.
— Une maison n’est véritablement une maison que lorsque celui qui y entre n’a plus besoin de demander s’il a le droit d’y rester.
Mabiala ne répond pas. Diallo s’éloigne. Mabiala le regarde jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’une silhouette parmi les autres. Puis il reprend son poste. Un nouveau voyageur s’avance. Mabiala lui demande ses documents. L’homme les lui tend avec une légère inquiétude. Habituellement, le sergent aurait déjà regardé le passeport avant même de regarder le visage. Cette fois, il regarde d’abord l’homme. Il aperçoit la fatigue dans ses yeux. Il aperçoit la poussière sur ses chaussures. Il aperçoit une petite photographie dans la poche de sa chemise. Un enfant. Mabiala se demande soudain quelle maison cet homme quitte. Quelle maison il cherche. Et s’il en possède encore une quelque part. Il rend les documents.
— Vous pouvez passer.
Le voyageur le remercie. Mabiala le regarde s’éloigner. Il comprend alors que les peuples aussi portent des valises invisibles. Ils transportent leurs guerres, leurs pauvretés, leurs exils, leurs humiliations, leurs espoirs et leurs souvenirs. Les pierres que Diallo étudie semblent immobiles, mais elles portent les traces du temps. Les peuples aussi portent des traces. Ils portent les blessures des abandons, mais aussi les promesses des recommencements.
Mabiala regarde par la baie vitrée. Au loin, Kinshasa scintille dans la nuit. Il pense à la petite maison de son enfance. Elle n’existe plus. Pourtant, quelque chose d’elle demeure en lui. Il comprend enfin pourquoi. Une maison peut disparaître sans que le besoin d’une maison disparaisse. Un toit peut s’effondrer sans que le désir d’appartenir cesse. Une génération peut perdre beaucoup sans être obligée de transmettre la perte comme un héritage. Alors Mabiala se dit qu’il faut continuer à bâtir. Non seulement des murs pour protéger les corps, mais des institutions pour protéger les vies. Non seulement des logements pour abriter les familles, mais une société dans laquelle personne ne soit obligé de mendier sa dignité. Car un peuple qui demande seulement à survivre finit par oublier qu’il est venu au monde pour habiter pleinement son histoire.
Et aujourd’hui, au milieu des valises, des passeports et des visages de passage, le sergent Mabiala comprend enfin que la véritable maison d’un peuple n’est peut-être pas celle qu’il possède. C’est celle qu’il construit ensemble. Une maison où personne n’est étranger. Une maison où la dignité n’est pas une faveur. Une maison où l’avenir n’est plus une promesse répétée aux enfants, mais une réalité que les adultes commencent enfin à bâtir pour eux.

José Tshisungu wa Tshisungu