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dimanche, mai 3, 2026

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* CHEZ LE FÉTICHEUR *

Nganza. — Il faut quitter la route principale, abandonner la rumeur des moteurs et s’engager à pied sur un sentier étroit pour atteindre la concession. Rien n’indique vraiment le lieu, sinon le va-et-vient discret de visiteurs au visage fermé. Ici, dans une arrière-cour sans apparat, exerce un féticheur dont la réputation dépasse le quartier.
Ce jour-là, un visiteur ne passe pas inaperçu. Ancien élève d’une école secondaire de la ville, aujourd’hui ministre, il a tenu à venir sans escorte officielle. Selon ses proches, il redoute un remaniement gouvernemental imminent. « On explore toutes les pistes », glisse-t-il à voix basse, avant de s’asseoir à même un banc de fortune.
À l’intérieur, le décor surprend par sa sobriété. Pas d’objets spectaculaires, pas de mise en scène. Le praticien, un homme d’âge mûr, reçoit ses visiteurs sans cérémonial. Il écoute longuement, parle peu, et laisse s’installer des silences inhabituels pour des citadins pressés.
Autour, les autres clients attendent leur tour. Certains évoquent des maladies persistantes, d’autres des revers répétés ou des conflits familiaux. Tous disent être arrivés là après avoir épuisé d’autres recours. « L’hôpital n’a rien trouvé », confie une femme. « À l’église, on a prié. Mais ça continue. »
Le ministre, lui, expose brièvement ses inquiétudes. Le féticheur ne pose que quelques questions, puis formule ses recommandations. Il lui remet un petit flacon d’huile et précise les conditions dans lesquelles il devra être utilisé lors d’une prochaine rencontre avec le chef de l’État. La scène se déroule sans emphase, presque comme une consultation ordinaire.
La question financière est abordée sans détour, mais sans insistance. Le montant est accepté comme une contrepartie normale du service rendu. « Ici, rien n’est gratuit », explique un habitué. « C’est un échange, comme ailleurs. »
Aucun phénomène spectaculaire ne se produit. Pas de démonstration, pas de preuve immédiate. Pourtant, pour ceux qui fréquentent les lieux, l’efficacité ne se mesure pas à l’instant. « Ce sont des choses qui travaillent dans le temps », affirme un homme en quittant la cour.
Des observateurs notent que ce type de recours coexiste avec les institutions modernes, y compris chez des élites éduquées. « Ce n’est pas forcément un rejet de la science ou de la religion », analyse un enseignant de la région. « C’est souvent une réponse complémentaire à des situations où les autres systèmes semblent insuffisants. »
Reste que ces pratiques suscitent aussi des interrogations. Certains y voient un risque de confusion entre croyances privées et responsabilités publiques, surtout lorsque des acteurs politiques y ont recours. D’autres dénoncent une possible exploitation de la détresse.
À Nganza, ces débats paraissent lointains. Dans la cour du féticheur, les visiteurs continuent d’affluer, porteurs de problèmes bien concrets et d’attentes silencieuses. En repartant, le ministre ne fait aucun commentaire. Comme les autres, il emporte avec lui un objet, des instructions, et peut-être, plus encore, l’espoir discret d’infléchir un destin incertain.


José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (18)

« L’obscurité n’épargne aucun lieu, même les recoins de la maison. »

Ce proverbe énonce une vérité austère : nul espace n’est entièrement à l’abri de l’obscurité. La maison, symbole de refuge, d’intimité et de protection, n’échappe pas à l’invasion de l’ombre. Celle-ci s’insinue dans les recoins, là où le regard se pose rarement, là où l’ordre apparent dissimule ses fragilités. Au-delà de la nuit physique, l’obscurité devient métaphore des épreuves, des conflits, des secrets qui traversent toute existence humaine. Aucune famille, aucune communauté, si soudée soit-elle, ne peut prétendre à une lumière totale. Le proverbe invite ainsi à une lucidité sans complaisance : reconnaître que le trouble, l’incertitude et la faille font partie intégrante de la condition humaine.

Pourtant, affirmer que l’obscurité atteint tout lieu peut aussi occulter une autre réalité : celle de la résistance de la lumière. Même dans les recoins les plus reculés, il suffit parfois d’une flamme, d’un geste, d’une attention pour dissiper l’ombre. Ce qui est obscur n’est pas nécessairement condamné à le rester. L’ombre persiste souvent là où le regard se détourne, là où l’on renonce à éclairer. Ainsi, ce proverbe pourrait être lu comme une exagération, voire une résignation : en proclamant l’universalité de l’obscurité, ne risque-t-on pas de minimiser la capacité humaine à transformer, à éclairer, à assainir ses propres espaces ? La maison, même imparfaite, demeure un lieu où la lumière peut être convoquée.

Entre le constat fataliste et l’espoir actif, le proverbe ouvre un champ de responsabilité. Oui, l’obscurité peut atteindre tous les lieux, même les plus intimes ; mais cette reconnaissance n’est pas une invitation à la résignation. Elle appelle plutôt à une vigilance continue : explorer les recoins, nommer les zones d’ombre, y porter la lumière nécessaire. La sagesse ne consiste ni à nier l’existence de l’obscurité, ni à s’y abandonner, mais à apprendre à cohabiter avec elle tout en la réduisant. La maison devient alors un espace dynamique, traversé par des tensions entre ombre et clarté, où chaque geste d’éclairage est un acte de lucidité et de courage.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (17)

« Marcher lentement, c’est avancer quand même. »
(Pole-pole ndjo mwendo)

Dans un monde obsédé par la vitesse, ce proverbe réhabilite la dignité du pas mesuré. Marcher lentement, ce n’est pas stagner : c’est refuser l’immobilité. Chaque pas, si modeste soit-il, inscrit le marcheur dans une trajectoire, dans une persévérance qui finit par tracer un chemin. La lenteur devient ici une éthique de la constance : elle valorise l’endurance plutôt que l’éclat, la continuité plutôt que la précipitation. Celui qui avance lentement ne renonce pas ; il résiste à l’abandon. Le temps, loin d’être un ennemi, devient un allié patient, complice d’un progrès discret mais réel. Ainsi, même à faible allure, la marche demeure une victoire sur l’inertie.

Mais la lenteur peut aussi se travestir en excuse. À force de ralentir, ne risque-t-on pas de frôler l’immobilisme ? Une progression trop timide peut devenir imperceptible, voire inefficace face aux urgences de la vie. Certains défis exigent des décisions rapides, des actions vigoureuses ; dans ces cas, la lenteur peut coûter cher. Elle peut traduire une peur de s’engager pleinement, une hésitation dissimulée sous les apparences de la prudence. Le proverbe, en valorisant la lenteur, pourrait alors légitimer une forme de confort dans le minimum, où l’on se contente d’avancer sans jamais véritablement transformer sa condition.

Entre la précipitation aveugle et la lenteur complaisante, le proverbe ouvre un espace de justesse. Il ne s’agit pas de glorifier la lenteur en elle-même, mais de rappeler que le mouvement, même modeste, vaut mieux que l’arrêt. La véritable sagesse réside dans l’ajustement : savoir accélérer lorsque la situation l’exige, ralentir lorsque la réflexion s’impose. Marcher lentement devient alors une stratégie, non une fatalité ; une manière d’habiter le temps sans s’y perdre. L’essentiel n’est pas la vitesse du pas, mais la direction qu’il imprime. Car avancer, même lentement, c’est déjà refuser de rester là où l’on était.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA RÉPUBLIQUE ET LA PUDEUR

Il est des jours où la parole publique, au lieu d’éclairer la nation, l’assombrit davantage. Non point par excès de franchise, car la vérité, même nue, possède sa dignité, mais par une sorte de dégradation insensible du langage, qui finit par atteindre l’âme collective. Ce que nous avons vu ces derniers jours n’est pas un simple dérapage : c’est un symptôme.

Qu’une femme politique trébuche dans ses mots, cela relève encore de la fragilité humaine. La parole, lorsqu’elle se risque hors des sentiers balisés, expose celui qui la porte à l’erreur. Mais qu’une ministre en vienne à suggérer, fût-ce à demi-mot, que l’accès aux sommets de l’État passe par des compromissions intimes, voilà qui ne concerne plus seulement une personne : c’est toute la République qui se trouve atteinte dans son principe même.

Car une République ne tient pas seulement par ses institutions ; elle repose sur une certaine idée de la dignité. Elle exige que ceux qui la servent incarnent, sinon la vertu parfaite, illusion dangereuse, du moins le respect de limites invisibles que l’on nomme pudeur. Or cette pudeur semble aujourd’hui dissoute dans le tumulte des réseaux.

Ce qui frappe, en effet, ce n’est pas seulement la gravité des propos, mais la manière dont ils ont été reçus. Loin de susciter un débat exigeant, ils ont déclenché une tempête d’invectives, de sarcasmes et d’obscénités. La foule numérique, délivrée de toute retenue, s’est livrée à cette ivresse triste qui consiste à humilier sans mesure. Ainsi, à la faute initiale s’ajoute une faute collective : celle d’un peuple qui, au lieu de relever le niveau, s’abaisse lui-même.

Comment en sommes-nous arrivés là ? La tentation est grande d’invoquer l’impunité. Elle est réelle, sans doute. Lorsqu’aucune sanction ne vient rappeler la gravité des paroles publiques, celles-ci perdent leur poids et leur responsabilité. Mais l’impunité n’explique pas tout. Elle n’est que la surface visible d’un mal plus profond.

Ce mal, osons le nommer : une misère morale. Non pas celle qui accable les individus dans leur intimité, mais celle qui gagne insidieusement les esprits lorsqu’une société cesse de croire en ses propres exigences. Lorsque l’honneur devient suspect, lorsque la retenue est moquée comme une faiblesse, lorsque la parole elle-même n’est plus tenue pour un engagement, alors tout devient possible et donc tout devient permis.

Il ne s’agit pas ici de juger des personnes, encore moins de s’ériger en censeur. Il s’agit de s’interroger sur ce que nous acceptons de devenir. Une nation qui se complaît dans l’indécence verbale prépare, à bas bruit, l’indécence des actes. Et une République qui tolère que ses représentants évoquent sans gêne les chemins obscurs du pouvoir se condamne à ne plus inspirer ni respect ni espérance.

La pudeur n’est pas une vertu d’un autre âge. Elle est ce qui protège la parole de sa propre dégradation. Elle est ce qui permet à la politique de ne pas sombrer dans le cynisme. Elle est, en somme, la dernière barrière entre la liberté et le chaos.

Peut-être est-il encore temps de la restaurer. Mais cela suppose un effort qui dépasse les individus incriminés. Il exige une conversion du regard collectif : apprendre à refuser le spectacle de l’abaissement, à préférer la mesure à l’excès, et à rappeler, sans relâche, que la République ne peut vivre sans une certaine idée de la dignité humaine.

À défaut, nous continuerons d’assister, impuissants et complices, à ce lent effritement où les mots perdent leur sens, et où la honte elle-même finit par disparaître.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (16)

« À force d’hésiter à prendre des décisions, on finit par prolonger indéfiniment le temps, parfois jusqu’à une année entière. »

L’hésitation n’est pas une simple pause dans l’action : elle devient une force qui étire le temps jusqu’à le rendre presque immobile. Celui qui diffère sans cesse ses décisions transforme chaque instant en antichambre du suivant, sans jamais franchir le seuil de l’acte. Ainsi, les jours s’accumulent, non comme des accomplissements, mais comme des occasions manquées. Le proverbe dénonce cette fuite silencieuse où le temps, au lieu d’être habité, est consommé par l’indécision. Une année peut alors s’écouler sans qu’aucune orientation claire ne soit prise, comme si la vie elle-même avait été mise en suspens. Décider, dans cette perspective, devient une nécessité vitale : c’est arracher le temps à son inertie.

Pourtant, toute hésitation n’est pas stérile. Elle peut être le signe d’une conscience vigilante, refusant la précipitation et ses erreurs. Prendre le temps de peser les options, d’anticiper les conséquences, c’est parfois éviter des décisions irréversibles et lourdes de regrets. Dans des contextes complexes, où chaque choix engage des responsabilités profondes, l’hésitation devient une forme de sagesse. Elle protège contre l’impulsivité et permet à la décision de mûrir. Ce qui apparaît comme une perte de temps peut, en réalité, être un investissement discret dans la justesse de l’action future. Le temps prolongé n’est alors plus vide : il est habité par la réflexion.

Entre paralysie et précipitation, le proverbe invite à penser une juste mesure. Il ne condamne pas l’hésitation en soi, mais son excès, lorsqu’elle devient un refuge contre la responsabilité de choisir. La véritable sagesse consiste à savoir quand s’arrêter de réfléchir pour agir, et quand ralentir pour mieux comprendre. Le temps ne doit ni être subi dans l’indécision, ni brusqué dans l’urgence. Une décision juste naît d’un équilibre : assez de réflexion pour éclairer le choix, assez de courage pour le poser. Ainsi, l’année ne sera plus le symbole d’un temps perdu, mais celui d’un temps maîtrisé, où chaque moment trouve sa direction.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

L’artiste musicien : entre mémoire et invention

Un artiste musicien ne doit pas être un imitateur servile des autres musiciens. Il doit être un innovateur , un créateur. Et cela, dans les accents, les thèmes, les tempos, la variation, l’introduction et la création des instruments et des sons nouveaux. L’artiste musicien doit créer des rythmes qui vont entraîner les innovations dans les pas de danses, dans les cadences qui à leur tour développeront d’autres émotions, d’autres types de sentiments. La raison est d’éviter que nos folklores, mêmes s’ils sont les fondements ou les témoins de nos identités, de nos cultures restent toujours des folklores, en ce qu’ils demeureront exclusifs, ésotériques; non pas qu’ils ne sont pas accessibles aux étrangers et à d’autres groupements d’individus, mais qu’ils seront difficiles à être adoptés et intégrés par les autres à cause du manque de souplesse et d’adaptation. Ils demeureront ésotériques.
La monotonie qui en découle a vite fait de lasser les auditoires avisés à force d’entendre les mêmes mélodies, les mêmes bruits; à force de voir les mêmes chaloupes des hanches suggestives. Finalement, ce manque de variétés et d’innovations va faire préférer et adopter par les autres les mélodies extérieures qui seront admises et légitimées comme plus variées et plus entraînantes. Et pourtant, elles n’ont mais pas forcément plus d’harmonies et leurs significations ne seront pas toujours bien comprises. Car, les sens sont propres à chaque culture, à chaque peuple, à chaque époque. En plus, elles subissent souvent les influences qui sont très loin de la morale, de l’éducation, et mêmes des leçons à tirer.
Pendant ce temps, nos griots sont réduits au rang de perroquets répétiteurs de ce qu’ils ont entendu, dansé depuis leur tendre enfance sans aucune nécessité de posséder des talents particuliers.
A nous de ne pas faire l’économie de débat au risque de perdre notre âme.

WOS.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (15)

« Suivez les conseils du guérisseur ; cela vous évitera de l’accuser en cas d’incident. »

Le guérisseur traditionnel n’est pas un simple praticien : il est le dépositaire d’un savoir ancien, à la croisée des plantes, des esprits et de l’expérience accumulée. Suivre ses conseils, c’est reconnaître une autorité fondée sur la durée et la mémoire collective. Le proverbe invite ainsi à une discipline de l’écoute : il suggère que l’échec du traitement n’est pas toujours imputable au thérapeute, mais parfois à l’indiscipline du patient. En ce sens, l’obéissance devient une forme de responsabilité partagée. Elle protège le lien social contre les accusations hâtives, souvent nourries par la peur ou l’incompréhension face à la maladie. Le proverbe agit alors comme un rempart contre le désordre moral : il rappelle que la confiance, une fois rompue, fragilise toute la communauté.

Mais cette sagesse apparente peut dissimuler une zone d’ombre. En recommandant de suivre le guérisseur pour éviter de l’accuser, le proverbe pourrait aussi instaurer une forme d’immunité implicite. Que devient alors la possibilité de questionner l’erreur, l’abus ou l’imposture ? Toute autorité, même enracinée dans la tradition, peut dériver si elle échappe à la critique. Le malade, placé dans une position de dépendance, risque d’être privé de son droit au doute. Ce glissement est d’autant plus dangereux que la parole du guérisseur s’entoure souvent d’un halo sacré, difficile à contester sans s’exposer à la réprobation collective. Le proverbe, sous couvert de prudence, pourrait ainsi servir à étouffer les voix dissidentes et à maintenir un ordre où la responsabilité du soignant reste diffuse, voire insaisissable.

Entre la soumission aveugle et la suspicion systématique, le proverbe ouvre en réalité un espace de tension féconde. Il ne s’agit ni d’absoudre le guérisseur de toute faute ni de légitimer la défiance permanente. La véritable leçon réside dans une éthique de la confiance lucide : écouter, suivre, expérimenter, mais sans renoncer à l’esprit critique. Le respect de la parole du guérisseur doit s’accompagner d’une vigilance du patient, non comme une défiance hostile, mais comme une conscience active de sa propre responsabilité. Ainsi, le proverbe cesse d’être un instrument de protection unilatérale pour devenir un appel à l’équilibre : équilibre entre la tradition et le discernement, entre la foi et la raison, entre l’autorité et la redevabilité. Dans cet entre-deux, la parole du guérisseur retrouve sa juste place : non pas une vérité absolue, mais un savoir dialogique, appelé à être éprouvé dans la vie.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

Heureux anniversaire au Patriarche Fortunat TSHIBANGU KABULA !

Ce soir, dans la pénombre douce d’un temps suspendu, nous allumons la 90ᵉ bougie. Et la flamme vacille, non sous le poids des années, mais sous l’émotion qui étreint nos cœurs reconnaissants. Quatre-vingt-dix saisons ont traversé votre vie, Papa, et chacune d’elles a laissé une empreinte de sagesse, de courage et de transmission.
Depuis soixante-sept années, vous marchez main dans la main avec maman Charlotte MULEKA wa MBAYA, compagne de route, gardienne du foyer, témoin fidèle des joies comme des tempêtes. De cette union bénie sont nés neuf enfants — cinq filles, quatre garçons — racines solides d’un arbre devenu aujourd’hui majestueux, dont les branches s’étendent jusqu’à soixante-cinq petits-enfants, soixante onze arrières petits enfants. Une descendance foisonnante, vivante, qui murmure votre nom comme une prière et un héritage.
Vous êtes bien plus qu’un père, bien plus qu’un aïeul : vous êtes le Patriarche. Celui de la grande famille Bena KALOMBO, Bena Lulenga de Bena Kalambay. Un repère, une mémoire, une autorité tranquille dont la parole porte le poids du vécu et la lumière de l’expérience.
Votre histoire commence loin, à Luebo, là où les rêves prennent racine dans la terre rouge. Élève au collège Kamponde, vous y avez croisé les pas d’un autre destin, celui de feu Étienne Tshisekedi wa Mulumba. Deux trajectoires, deux visions, mais un même souffle d’espérance pour un Congo en devenir.
En 1956, Lubumbashi vous accueille. Vous y venez avec une ambition noble : celle de devenir médecin. Mais déjà, l’histoire impose ses détours. La politique de quotas vous dévie de votre trajectoire initiale, et c’est à l’Institut d’enseignement médical que vous poursuivez votre chemin, non sans résilience. Car les hommes d’exception ne se définissent pas par les routes qu’ils choisissent, mais par celles qu’ils acceptent de parcourir.
L’Union Minière du Haut Katanga vous ouvre alors ses portes et vous envoie à Kolwezi. Là-bas, au cœur d’une époque troublée, la sécession katangaise vient bousculer les existences. Votre vie, un instant, tient à un fil. Et ce fil porte le nom de solidarité. Un ami, un frère du terroir, vous cache, vous protège, vous sauve. Grâce à lui, vous traversez l’ombre pour rejoindre la lumière, quittant clandestinement Kolwezi, emportant avec vous une leçon indélébile : celle de l’humanité dans sa forme la plus pure. Une fois le calme revenu, vous reprenez du service à l’Union Minière du Haut KATANGA avant d’abandonner pour rejoindre la « VOIX DU KATANGA » . Là vous êtes dans la presse. Mais l’esprit d’indépendant qui vous habite vous guide vers la publicité. Vous abandonnez tout pour ouvrir votre propre agence de Publicité avant de retrouver le chemin de la faculté des sciences politiques à l’université de Lubumbashi. Ce n’est pas le dernier appel. Car celui du Seigneur se fait aussi entendre et vous êtes consacré Pasteur.
Voilà, en quelques mots — ou en mille — l’histoire de cet homme que nous célébrons aujourd’hui. Une bibliothèque vivante. Un témoin du temps. Un passeur de mémoire. Notre papa.
À la fin de l’année dernière 2025, vous nous avez offert plus de deux heures d’entretien filmé et enregistré. Deux heures d’or, d’archives, de confidences. Deux heures où chaque mot devenait un héritage, chaque silence une profondeur. Ceci sans compter les heures et les jours de causerie hors caméras. Ce témoignage est un trésor, un testament précieux pour les générations présentes et à venir.
Car si les années ont marqué votre visage, elles n’ont en rien altéré votre esprit. Votre intelligence demeure vive, alerte, précise. Vous vous souvenez de tout — des détails les plus infimes comme des grandes secousses de l’histoire. Votre mémoire est une carte vivante où se dessinent les chemins du passé et les leçons pour l’avenir.
Et lorsque l’on vous demande le secret de cette longévité, de cette énergie tranquille, vous répondez sans emphase, mais avec une force désarmante, en évoquant quatre principes simples, presque austères, mais profondément éclairants :
– Ne pas trop parler
– Éviter de s’immiscer dans les problèmes d’autrui
– Éviter de contracter des dettes
– Honorer ses parents
Quatre piliers comme quatre racines profondes. Une philosophie de vie qui ne cherche ni le bruit ni la gloire, mais l’équilibre, la dignité et la paix intérieure.
Papa, notre Baobab, vous êtes de ces êtres rares qui ne vieillissent pas : ils s’enracinent davantage. Et plus le temps passe, plus leur ombre devient refuge.
En ce jour béni, nous ne célébrons pas seulement votre anniversaire. Nous célébrons une vie. Une œuvre. Une trace indélébile dans nos existences.
Que Dieu vous accorde encore des jours paisibles, entouré de ceux qui vous aiment, afin que votre voix continue d’éclairer nos chemins.
Heureux anniversaire, Papa !


ZADAIN KASONGO T.

DE L’OMBRE ET DU MIROIR

-Félix Tshisekedi, entre procès en dictature et réalité politique
Il est des mots qui claquent comme des fouets dans l’arène publique. Dictateur est de ceux-là. Il ne décrit pas seulement, il condamne. Il ne nuance pas, il tranche. Alors, lorsque le nom de Félix Tshisekedi est accolé à ce terme, la question mérite mieux que l’émotion : elle appelle une réflexion, une mise en perspective, presque un examen de conscience politique.
La dictature, disent les théoriciens, est l’antithèse de la démocratie. Dans la tradition héritée de la Grèce antique, la démocratie repose sur un principe simple mais exigeant : le pouvoir appartient au peuple. Il s’exprime par des élections libres, se structure autour de la séparation des pouvoirs, et se protège par le respect des libertés fondamentales. À l’inverse, la dictature concentre le pouvoir, étouffe les voix discordantes et gouverne sans véritable contrôle. Elle s’impose, souvent, par la force ou par la ruse.
Mais les concepts, aussi clairs soient-ils dans les livres, se troublent dès qu’ils rencontrent la complexité du réel. Et c’est précisément dans ce trouble que s’inscrit l’histoire politique de la République démocratique du Congo.
De Joseph Kasa-Vubu à Mobutu Sese Seko, du feu révolutionnaire de Laurent Désiré Kabila à la transition controversée incarnée par Joseph Kabila, le pays a connu des régimes aux visages multiples, mais souvent marqués par une constante : la fragilité des institutions et la personnalisation du pouvoir.
L’exemple de Mobutu reste emblématique. Arrivé par un coup d’État, il a bâti un régime où l’État se confondait avec sa personne. Le parti unique, la répression des opposants, le culte de la personnalité : autant de signes qui ne laissent guère de place au doute sur la nature dictatoriale de son pouvoir. Laurent Désiré Kabila, lui aussi porté par la force des armes, n’a pas véritablement rompu avec cette logique d’autorité concentrée. Quant à Joseph Kabila, son accession au pouvoir sans élection directe à l’origine, puis les controverses entourant la prolongation de son mandat,la fraude des élections ont nourri un débat profond sur la légitimité et la transparence du système politique.

Et puis survient 2019.
Pour la première fois dans l’histoire du pays, une alternance pacifique est proclamée. Félix Tshisekedi accède à la magistrature suprême à l’issue d’un processus électoral, certes contesté par certains, mais reconnu globalement comme un tournant symbolique majeur. L’image d’une passation de pouvoir sans effusion de sang s’impose alors comme un espoir, presque une promesse.
Dès lors, comment expliquer que quelques années plus tard, le mot dictateur surgisse dans le débat public ?
Est-ce l’expression d’une dérive réelle du pouvoir ? Ou le symptôme d’un climat politique où la parole s’enflamme plus vite que la preuve ne s’établit ?
Il serait naïf de croire que l’exercice du pouvoir ne transforme pas ceux qui s’y installent. L’histoire universelle regorge d’exemples où des hommes portés par des idéaux démocratiques ont, une fois aux commandes, durci leur gouvernance au nom de la stabilité ou de l’efficacité. Mais il serait tout aussi dangereux de qualifier hâtivement de dictature toute pratique du pouvoir jugée imparfaite ou contestable.
Car accuser, c’est facile. Démontrer, c’est autre chose.
Les détracteurs du régime actuel évoquent parfois des restrictions de libertés, des tensions politiques, des décisions jugées autoritaires. Mais ces éléments suffisent ils à établir l’existence d’une dictature au sens strict ? Une dictature ne tolère pas l’opposition ; or, celle-ci existe, s’exprime, critique, mobilise, injurie et fait même de l’injure facile son arme de combat politique. Une dictature truque systématiquement le jeu politique ; or, des élections continuent d’être organisées, même si leur transparence reste débattue. Une dictature gouverne par la peur ; or, la société congolaise demeure vibrante, contestataire, indocile même.
Il faut donc interroger aussi la parole qui accuse.
Dans certains milieux, notamment parmi les exilés politiques, un phénomène bien connu consiste à amplifier, voire à déformer la réalité pour répondre à des logiques administratives ou stratégiques. Cette fabrication du récit, que d’aucuns désignent dans un jargon populaire comme le “ DIEZE ”, consiste à ériger une contre-vérité en argument. Le mensonge, ici, n’est pas seulement une erreur : il devient un outil.
Et lorsque ce mécanisme s’installe dans le débat public, il finit par brouiller toutes les lignes. L’insulte remplace l’analyse. L’exagération supplante la nuance. L’adversaire devient un ennemi à abattre, quitte à travestir la réalité.
Le plus troublant reste peut-être cette mémoire courte de l’opinion. Hier encore, certains chantaient les louanges du nouveau pouvoir, saluant une gouvernance naissante, prometteuse. Aujourd’hui, les mêmes voix se font accusatrices, parfois sans transition, comme si la vérité elle-même pouvait changer de camp au gré des intérêts. Certains pour avoir été pris la main dans le sac de préparation de délit ou de fuite se victimisent sans moindre gêne même quand ils sont conscients qu’ils ne représentent que leur personne.
Mais la vérité, elle, résiste.
Elle résiste aux emballements, aux slogans, aux simplifications. Elle exige du temps, de la rigueur, et surtout du courage intellectuel.
Qualifier un régime de dictature n’est pas un acte anodin. C’est un verdict historique. Et un tel verdict ne peut reposer ni sur la rumeur, ni sur la frustration, ni sur la stratégie.
Entre l’ombre et le miroir, entre ce que l’on voit et ce que l’on projette, il appartient à chacun de discerner. Car au fond, le premier ennemi du mensonge n’est pas celui qu’il vise, mais celui qui le porte.

ZADAIN KASONGO T.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (14)

« Il vaut mieux que l’ancienne génération cède la place à la nouvelle »

Le proverbe défend l’idée d’un mouvement nécessaire de transmission et de remplacement. Toute société vivante doit accepter que les générations se succèdent, chacune apportant ses compétences, ses visions et ses énergies propres. La nouvelle génération, souvent plus exposée aux innovations techniques, culturelles et sociales, est mieux adaptée aux transformations du monde contemporain.
Dans cette perspective, le maintien prolongé des anciennes générations aux postes de responsabilité peut entraîner une stagnation, voire un décalage avec les réalités nouvelles. Le renouvellement devient alors une exigence de dynamisme : il permet d’éviter l’immobilisme, d’ouvrir des perspectives inédites et de favoriser l’adaptation collective. Le proverbe valorise ainsi la circulation du pouvoir et des responsabilités comme moteur de vitalité sociale.

Cependant, considérer que l’ancienne génération doit céder systématiquement la place à la nouvelle peut être réducteur. L’expérience accumulée au fil du temps constitue une richesse irremplaçable. Les générations plus anciennes détiennent une mémoire des échecs et des réussites, une connaissance des contextes et une capacité de recul que la jeunesse ne possède pas encore toujours.
De plus, une transition trop brutale peut fragiliser la stabilité des institutions et rompre la continuité des projets collectifs. Le savoir transmis progressivement est essentiel pour éviter les erreurs répétées et assurer une gouvernance équilibrée. Enfin, l’âge ne détermine pas automatiquement la capacité à innover ou à comprendre les évolutions du monde.

La sagesse du proverbe doit être comprise comme un appel à l’équilibre plutôt qu’à l’exclusion. Il ne s’agit pas d’opposer les générations, mais d’organiser leur complémentarité. Le renouvellement est nécessaire pour assurer la vitalité sociale, mais il doit s’accompagner d’une transmission structurée des savoirs et de l’expérience.

Ainsi, l’ancienne génération ne cède pas simplement la place : elle accompagne, guide et prépare la relève. La nouvelle génération, quant à elle, ne remplace pas en rupture, mais en continuité enrichie. Le progrès naît alors de cette articulation entre la mémoire et l’innovation.

On le voit bien, le proverbe invite à penser la société comme un flux vivant où le changement générationnel est indispensable, mais où la rupture doit laisser place à la transmission. Entre l’élan du nouveau et la sagesse de l’ancien, se construit une dynamique harmonieuse : celle d’un monde qui avance sans renier ce qui l’a formé.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.