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CE QUE LE CONGO DOIT ENCORE ÉCRIRE

Il y a les choses qui existent et les choses qui sont écrites. Entre les deux s’étend tout un espace de transmission. Une culture peut être présente dans la main du tisserand, dans la marmite, dans le chant, dans le nom d’une plante, dans la manière de construire une maison, de saluer un ancien ou de préparer un repas. Elle peut être vécue avec une telle évidence qu’elle n’éprouve pas toujours le besoin de se nommer. Elle demeure alors présente dans les pratiques, mais peut rester peu visible dans l’espace documentaire et éditorial. Le Congo connaît cette situation : beaucoup de savoirs sont conservés dans les familles et les communautés ; certains sont étudiés ; quelques-uns sont publiés et diffusés. Or connaître, pratiquer, transmettre, conserver, documenter, publier et diffuser ne sont pas des opérations équivalentes. Un savoir peut être transmis oralement sans être documenté, publié sans atteindre ceux auxquels il se rapporte, conservé sans être véritablement réapproprié par les générations suivantes. La question n’est donc pas seulement de savoir si une culture existe dans les livres, mais sous quelles formes elle peut continuer à circuler. L’histoire congolaise de l’écriture culturelle offre, à cet égard, un précédent significatif. En 1928, l’abbé Stefano Kaoze publie Le Métier à tisser chez les Batabwa. Le titre mérite qu’on s’y arrête. Il ne porte ni sur un roi, ni sur une bataille, ni sur une doctrine, mais sur un métier, c’est-à-dire sur une pratique et un objet du quotidien. Une réalité ordinaire entre ainsi dans l’espace de l’écriture et devient objet de connaissance et de transmission. Le métier à tisser cesse d’être seulement un instrument de travail : il devient aussi un document permettant d’approcher une technique, une organisation sociale et un rapport à la matière. Près d’un siècle plus tard, une question comparable demeure : combien de pratiques, de techniques, de savoir-faire et de vocabulaires liés à la vie quotidienne ont été suffisamment documentés pour pouvoir être étudiés et transmis au-delà de leur milieu d’origine ? Prenons la cuisine. Elle est profondément présente dans la vie quotidienne, ce qui peut précisément contribuer à la rendre peu visible dans les livres. Elle se transmet par imitation, mémoire et répétition. On regarde. On apprend. On goûte. On reconnaît. Une famille peut conserver pendant plusieurs générations une manière de préparer un plat sans jamais en consigner les gestes. Tant que la chaîne demeure intacte, la transmission fonctionne. Mais lorsque les conditions changent — migration, éloignement des générations, transformation des habitudes — une partie du savoir peut devenir difficile à reconstituer. Il ne suffit alors pas de conserver le nom d’un plat. Il faut, autant que possible, documenter ses ingrédients, les quantités, l’ordre des gestes, les variantes, les interdits éventuels et les circonstances dans lesquelles il est préparé. Il faut aussi noter les termes employés dans les langues d’origine et les significations qu’ils peuvent porter. Une recette n’est donc jamais seulement une recette : elle peut conserver une langue, une technique, une mémoire familiale et un rapport à un territoire. La traduction demande elle aussi de la prudence. Traduire le nom d’un aliment peut en préserver la désignation tout en faisant disparaître certaines de ses connotations dans la langue d’origine. Quant au geste, il ne se laisse pas toujours réduire à une explication verbale : il se montre, se répète et se corrige dans l’observation. Une documentation sérieuse devrait donc associer, lorsque cela est possible, le texte, l’image, l’enregistrement sonore ou audiovisuel et le témoignage de ceux qui possèdent encore la pratique. Un livre consacré aux cuisines du Congo pourrait ainsi dépasser le simple recueil de recettes. Il pourrait documenter des traditions culinaires liées à différentes communautés et à différents territoires, sans les confondre, ni prétendre à l’exhaustivité. L’intérêt d’un tel ouvrage résiderait précisément dans la diversité des pratiques, des langues, des produits et des manières de les nommer. Il en va de même des métiers. Le tisserand ne possède pas seulement une technique : il connaît une succession de gestes, de matières et de rythmes. Le potier reconnaît les propriétés de la terre avant de lui donner une forme. Le forgeron connaît les transformations de la matière et le moment où intervenir. Le vannier sait apprécier la résistance d’une fibre. Ces connaissances ne sont pas entièrement contenues dans l’objet achevé. Celui-ci en conserve la trace ; le savoir-faire réside aussi dans les opérations qui ont permis de le produire. La disparition d’un praticien peut ainsi entraîner celle d’un vocabulaire, d’une technique, d’une classification des matières ou d’une manière de mesurer. Un savoir peut disparaître sans qu’aucun livre ne brûle : il suffit que celui qui le possède ne trouve personne à qui le transmettre. Le problème est donc moins celui de l’existence du savoir que celui de sa circulation. Le chercheur peut observer et documenter ; le détenteur du savoir peut pratiquer, expliquer et transmettre ; l’écrivain peut transformer cette expérience en texte ; l’éditeur peut lui donner une forme accessible ; le lecteur peut la réactiver. Ces fonctions ne sont évidemment pas séparées : une même personne peut être praticienne, chercheuse, écrivaine et enseignante. Mais des ruptures peuvent apparaître entre ces différentes opérations, et c’est là que certains savoirs risquent de se perdre. Il serait pourtant trop facile d’en attribuer la responsabilité à l’édition seule. Les éditeurs travaillent dans des conditions économiques concrètes. Les chercheurs écrivent souvent pour des communautés spécialisées. Les détenteurs de savoirs ne disposent pas nécessairement des moyens de documentation et de publication. La question concerne donc les conditions générales dans lesquelles une société documente, transmet et rend accessible ce qu’elle considère comme digne de l’être. Le mot patrimoine ne résout pas cette difficulté. Qu’une pratique soit reconnue comme précieuse ne garantit ni sa documentation ni sa transmission. Un patrimoine peut être exposé, catalogué et célébré tout en demeurant difficilement accessible à ceux qui voudraient en comprendre la pratique. Le patrimoine n’est pas seulement ce que l’on déclare précieux ; c’est aussi ce que l’on parvient à transmettre. Il faut donc documenter davantage et multiplier les formes de transmission : écrire lorsque l’écriture est appropriée, enregistrer les voix, recueillir les récits, conserver les images, décrire les gestes et établir des archives. Il faut créer des passages entre l’oral et l’écrit, entre les langues congolaises et le français, entre les générations, entre les différentes régions du pays, entre l’université et les autres lieux de production du savoir. Les langues congolaises doivent elles aussi pouvoir être des langues de documentation, de création, d’analyse et de transmission. Le livre ne remplace ni la parole, ni le geste, ni la pratique. Il constitue un relais parmi d’autres. Il permet de fixer une partie de ce qui risque de disparaître et de rendre une connaissance accessible à quelqu’un qui ne l’a pas reçue directement. Mais sa fonction ne s’accomplit véritablement que si ce qu’il conserve peut encore être lu, enseigné, discuté et réapproprié. C’est peut-être ce que suggère l’exemple de Kaoze : une pratique ordinaire peut devenir objet d’écriture dès lors qu’un regard reconnaît en elle une connaissance digne d’être transmise. Le Congo n’a donc pas seulement à écrire ses grands événements, ses figures politiques, ses guerres, ses transformations sociales ou ses œuvres littéraires. Il lui reste aussi à documenter ses gestes, ses métiers, ses cuisines, ses mots, ses objets et ses manières de faire. Un jour, un enfant congolais né loin du pays cherchera peut-être dans un livre le nom d’un aliment que sa famille ne prépare plus. Il cherchera la manière dont on le préparait, le mot qu’employait son arrière-grand-mère, le geste qui l’accompagnait. Le livre ne pourra pas restituer entièrement cette pratique. Il pourra cependant en conserver des traces suffisamment précises pour permettre de la reconnaître, de la comprendre et peut-être de la transmettre. C’est là que l’écriture prend son sens. Elle ne ressuscite pas le passé et ne garantit pas à elle seule la continuité d’une culture. Elle peut cependant empêcher qu’une part de ce passé disparaisse sans laisser de trace. Entre ce qui fut vécu et ceux qui viendront après, elle peut devenir un relais.

José Tshisungu wa Tshisungu

QUI PARLE AU NOM DU PEUPLE ?

Il y a vingt-deux ans, à Sudbury, au Canada, le poète congolais Boniface Beya Ngindu publiait Pitié pour mon peuple . Le titre avait quelque chose de biblique et de fraternel, comme si le poète, ayant beaucoup regardé son pays, n’avait plus trouvé d’autre mot que celui de la compassion. Le livre parut en 2004 aux Éditions Glopro. Je me souviens surtout d’une phrase : « __ ». Il faut parfois plusieurs décennies pour comprendre une phrase de poète. Nous croyons d’abord qu’elle appartient au domaine de la littérature. Puis l’histoire vient lui donner un visage. Le 15 septembre 2026, à Kinshasa, des opposants réunis au sein de la Coalition Article 64 sont descendus dans la rue pour protester contre tout projet de changement de la Constitution et contre ce qu’ils présentent comme le risque d’un troisième mandat de Félix Tshisekedi. La manifestation avait été organisée comme une démonstration de force politique et comme une manière, selon les organisateurs, de faire entendre la voix du peuple. Voilà le mot qui m’arrête : le peuple. Le peuple est une magnifique abstraction. Il a ceci de commode qu’il ne peut jamais venir vous contredire personnellement. On parle en son nom, on souffre en son nom, on manifeste en son nom, on gouverne en son nom. Et lorsque le peuple n’est pas d’accord avec vous, il suffit souvent d’expliquer qu’il n’a pas encore compris ce que vous avez compris pour lui. Depuis que je suis assez vieux pour avoir vu passer plusieurs Républiques congolaises sous des noms différents, j’ai appris à me méfier de ceux qui commencent leurs phrases par : « Le peuple veut… » Quel peuple ? Celui de Limete ? Celui de Masina ? Celui de Matete ? Celui de Bikoro? Celui de Kananga ? Celui qui travaille dans une boutique douze heures par jour ? Celui qui cherche un emploi ? Celui qui attend un autobus ? Celui qui cultive son champ loin de Mbandaka ? Celui qui vit à Montréal et suit les nouvelles du pays avec ce mélange de fidélité et de nostalgie que connaissent les expatriés ? Celui qui vote ? Celui qui ne vote pas ? Celui qui soutient Tshisekedi ? Celui qui soutient Mukwege? Celui qui ne veut plus entendre parler de l’un ni de l’autre ? Tous sont le peuple. C’est précisément là que commence notre difficulté.
Le 15 septembre, la C64 a exprimé une partie infime de la société congolaise. Elle a mobilisé des militants et des sympathisants. Mais une manifestation, même importante, ne transforme pas automatiquement ceux qui y participent en porte-parole exclusifs de la nation. Il faudrait alors poser la question inverse : le pouvoir peut-il, lui non plus, parler au nom du peuple simplement parce qu’il exerce le pouvoir ? La réponse devrait être tout aussi simple : non. Le président de la République dispose d’une légitimité institutionnelle issue de l’élection. Les parlementaires disposent de la leur dans les limites de leur mandat. Les partis politiques disposent d’une légitimité militante. Les organisations de la société civile disposent d’une légitimité associative. La rue dispose d’une capacité de mobilisation et de protestation. Mais aucune de ces légitimités particulières ne devrait être confondue avec le peuple tout entier. Voilà peut-être notre vieux mal politique : nous transformons trop vite une partie en totalité. Un candidat battu parle du peuple. Un président élu parle du peuple. Un parti parle du peuple. Une manifestation parle du peuple. Une église parle du peuple. Une association parle du peuple. Et parfois même un homme seul, devant un micro, parle du peuple avec une assurance qui ferait croire que les cent millions de Congolais viennent de lui remettre leur procuration. Le peuple congolais, pourtant, n’a donné procuration à personne pour penser à sa place. C’est ici que la phrase de Beya Ngindu revient me hanter : « seuls les survivants portent l’espoir ». Les survivants ne sont pas nécessairement ceux qui crient le plus fort. Ils sont ceux qui ont traversé les guerres, les dictatures, les élections contestées, les promesses non tenues, les dévaluations, les déplacements, les deuils, les longues attentes devant les administrations, les enfants envoyés à l’école sans savoir comment payer les frais du mois suivant. Ils connaissent la politique autrement que par les tribunes. Ils savent que derrière les grandes phrases constitutionnelles il y a toujours une petite vie humaine.
Une mère. Un étudiant. Un chauffeur. Un fonctionnaire. Un commerçant. Un paysan. Un chômeur. Un enfant qui doit aller à l’école demain matin. C’est pourquoi je me méfie autant du pouvoir qui dit : « Je parle au nom du peuple » que de l’opposition qui répond : « Non, c’est nous qui parlons au nom du peuple ».
Entre les deux, il y a précisément le peuple. Et ce peuple mérite mieux que d’être convoqué comme témoin dans des querelles dont il ne rédige ni les procès-verbaux ni les conclusions. La question du changement de la Constitution est trop grave pour être réduite à une bataille de slogans. Les partisans de la réforme peuvent défendre leur projet. Ceux qui s’y opposent peuvent défendre le maintien de la Constitution. Mais, dans les deux cas, il faut distinguer une conviction politique légitime d’une prétention à parler au nom de tous les Congolais. Car enfin, qui a la légitimité de parler au nom du peuple ? La réponse la plus honnête est peut-être celle que la politique congolaise supporte le moins : personne n’en possède le monopole. Le président ne possède pas le peuple. L’opposition ne possède pas le peuple. La majorité parlementaire ne possède pas le peuple. La rue ne possède pas le peuple.
Même les intellectuels, dont je fais partie avec toutes les précautions que cette appartenance impose, ne possèdent pas le peuple. Le peuple congolais n’est pas une propriété politique que l’on se transmettrait de camp en camp. Il est une pluralité de voix, souvent contradictoires, parfois silencieuses, dont la démocratie devrait précisément organiser la coexistence. Et peut-être est-ce cela que le poète voulait nous rappeler en parlant des survivants. Ils portent l’espoir, mais ils portent aussi les blessures. Or une nation blessée devrait se méfier de ceux qui prétendent parler à sa place. Elle devrait plutôt apprendre à l’écouter. Je ne sais pas si le Congo a besoin aujourd’hui de nouveaux porte-parole du peuple. J’ai plutôt le sentiment qu’il a besoin que le peuple cesse d’être cité et commence enfin à être entendu. C’est une nuance. Mais dans l’histoire des nations, les grandes catastrophes commencent parfois par des nuances que personne n’a voulu respecter. Et les grands espoirs aussi.

José Tshisungu wa Tshisungu

QUAND LA POLITIQUE SE PREND POUR DU THÉÂTRE !

De la mobilisation annoncée au malaise politique

La dernière marche de la Coalition Article 64 — la fameuse C64 — aura laissé des traces. Pas nécessairement celles d’un grand moment de mobilisation populaire dont l’histoire politique congolaise pourrait s’enorgueillir, mais plutôt celles d’une journée qui pose de sérieuses questions sur la capacité de l’opposition à transformer ses mots d’ordre en véritable mobilisation citoyenne.

Annoncée depuis plusieurs semaines, la manifestation du 15 septembre 2026 devait constituer un moment fort de la contestation du projet de changement constitutionnel. La C64 avait appelé les Congolais à se mobiliser contre toute modification de la Constitution susceptible, selon elle, d’ouvrir la voie à un troisième mandat de Félix Tshisekedi.

L’objectif était donc clair : démontrer dans la rue que le peuple congolais refusait cette perspective.

Mais, le jour venu, le spectacle fut beaucoup plus contrasté. Ridicule.

Les rassemblements ont bien eu lieu à Kinshasa et dans certaines villes. Mais dans d’autres, la mobilisation a été empêchée ou dispersée. À Kinshasa, un important dispositif sécuritaire avait été déployé ; à Kananga, Lubumbashi, Kisangani, Matadi ou Kindu, des incidents et des dispersions ont également été rapportés.

Dès lors, une question demeure : une opposition peut-elle prétendre représenter le peuple si elle peine à transformer une grande campagne politique en mobilisation populaire visible et durable ?

La question mérite d’être posée sans passion.

Car le problème de cette journée ne réside pas seulement dans le nombre de manifestants. Il se trouve aussi dans la manière dont certains responsables politiques ont communiqué avant, pendant et après l’événement.


DELLY SESSANGA ET LA QUESTION QUI TUE

Une séquence télévisée attribuée à Delly Sesanga, l’un des dirigeants de la C64, a particulièrement retenu l’attention de nombreux téléspectateurs.

La question posée par le journaliste était pourtant d’une simplicité presque désarmante :

« Pouvez-vous citer un seul fait positif réalisé par le régime de Félix Tshisekedi ? »

Une seule réalisation.

Pas dix. Pas cinquante. Pas un bilan complet. Un seul fait.

Le journaliste aurait même laissé à son interlocuteur tout le temps nécessaire pour répondre.

Et c’est là que commence le véritable problème de communication politique.

Sur le plateau de la télévision , Delly SESSANGA l’un des ténors de la C64, un des principaux organisateurs ,a laissé les téléspectateurs de cette chaîne sur leur soif. Il a réussi à les décevoir.Le journaliste n’ a eu qu’une question à lui poser. Il l’a même prévenu de prendre tout le temps nécessaire pour répondre à la question. En effet l’homme a pris tout son temps. Regardant longuement le plafond du studio,tournant et retournant son regard dans tous les sens pour donner semble-t-il l’impression de celui qui réfléchit pour trouver réponse adéquate à la question du journaliste. Après gesticulations et regard dans le vide, le politique a osé quand même répondre. Mais quelle réponse ?

Lorsque l’on demande à un responsable politique de citer ce qu’il considère comme une réalisation positive de son adversaire, il peut évidemment répondre qu’il n’en voit aucune. C’est son droit politique. Mais encore faut-il être capable d’argumenter.

Or, selon le récit de cette séquence, le téléspectateur aurait assisté à un long moment d’hésitation, de regards et de réflexion avant que Delly Sessanga n’évoque finalement la présence du chef de l’État auprès des familles endeuillées à travers le pays.

Que l’on partage ou non cette réponse, une chose est certaine : en politique, savoir reconnaître même chez son adversaire ce qui peut être présenté comme positif n’est pas nécessairement une faiblesse. C’est souvent une preuve de crédibilité.

Un opposant n’est pas un procureur de la République obligé de condamner tout ce que fait le pouvoir. Il est d’abord un concurrent politique.

Et un concurrent sérieux doit pouvoir dire :

« Sur ce point, le pouvoir a fait ceci. Je reconnais le fait. Mais voici pourquoi je pense que cela reste insuffisant. »

Voilà une opposition adulte et assumée.

Voilà une opposition qui donne envie de l’écouter.


LE POLITIQUE N’EST PAS UN COMÉDIEN

La politique congolaise souffre parfois d’un mal étrange : la confusion entre la scène politique et la scène théâtrale.

Or, pour quelqu’un qui connaît un peu le théâtre, la différence est fondamentale.

Au théâtre, on peut fabriquer une larme.

En politique, il faut fabriquer une conviction.

Au théâtre, un comédien peut mourir dix fois en une heure et se relever pour saluer le public.

En politique, lorsqu’on annonce une mort, une blessure ou une violence, il faut pouvoir apporter des éléments vérifiables.

C’est précisément là que certaines séquences apparues autour de la marche du 15 septembre méritent d’être examinées avec prudence.


À LUBUMBASHI : L’ÉMOTION NE SUFFIT PAS COMME PREUVE

Des images diffusées dans les réseaux sociaux ont montré une femme affirmant qu’un membre de sa famille, en l’occurrence son propre fis, aurait été tué au cours de la manifestation, puis évoquant elle-même une blessure.

De telles déclarations, lorsqu’elles sont graves, méritent naturellement d’être prises au sérieux. Mais elles doivent également être vérifiées.

Une accusation de meurtre, une blessure par balle ou une intervention policière ne peuvent pas être établies uniquement par une déclaration filmée. Il faut, selon les cas, un constat médical, un certificat, un témoignage concordant, une enquête ou tout autre élément permettant de reconstituer les faits.

La politique moderne devrait justement apprendre à se méfier de l’image instantanée.

Une caméra filme.

Une caméra ne juge pas.

Et surtout, une caméra ne remplace pas une enquête.


L’HÔPITAL N’EST PAS UN DÉCOR DE CAMPAGNE

Autre séquence évoquée après la manifestation : celle d’un opposant annonçant la mort d’un de ses gardes du corps, qu’il attribuait aux forces de sécurité.

Là encore, une telle affirmation est extrêmement grave.

Elle exige donc une réponse simple : qui est mort ? Quand ? Où ? Dans quelles circonstances ? Quel est le rapport médical ? Où est le certificat de décès ? Qui a constaté le décès ?

La C64 a effectivement dénoncé la mort de Manassé Lomboto Bomengola et demandé l’ouverture d’enquêtes sur les violences du 15 septembre. Des sources rapportent que la coalition affirme qu’il aurait été tué à la suite de blessures subies pendant la manifestation. Ces accusations restent précisément de celles qui appellent une enquête permettant d’établir les responsabilités.

C’est ici que la prudence journalistique devient indispensable.

Accuser n’est pas démontrer.

Et une opposition qui réclame la vérité devrait être la première à accepter que ses propres affirmations soient soumises à la vérification.


UNE OPPOSITION DOIT SAVOIR COMPTER AUTREMENT

Il y a également un autre enseignement à tirer de cette marche.

Une manifestation politique ne se mesure pas uniquement au nombre de personnes présentes.

Elle se mesure aussi à sa capacité à convaincre ceux qui ne sont pas présents. C’est là que réside le véritable défi.

Si une coalition affirme parler au nom du peuple, elle doit être capable de répondre à trois questions très simples :

Que veut-elle ?

Pourquoi le veut-elle ?

Et que propose-t-elle à la place ?

Dire « non » au pouvoir est relativement facile.

Dire « voici ce que nous ferons demain » est autrement plus difficile.

Une opposition crédible ne peut pas éternellement vivre de la contestation du pouvoir en place. Elle doit présenter une vision alternative du pays : économie, emploi, sécurité, éducation, santé, justice, institutions, infrastructures, diplomatie, gestion des ressources naturelles.

Le peuple ne demande pas seulement des slogans.

Il demande des raisons de croire.


L’OPPOSITION DOIT SORTIR DU « TOUT EST MAUVAIS »

Le véritable débat démocratique commence précisément lorsque l’opposition est capable de reconnaître les faits.

Si une route a été construite, elle est construite.

Si une école a été réhabilitée, elle a été réhabilitée.

Si un programme fonctionne, il fonctionne.

Si un programme échoue, il faut expliquer pourquoi.

Et lorsque le gouvernement commet une erreur, l’opposition doit être capable de démontrer cette erreur avec des chiffres, des documents, des témoignages et des propositions alternatives. Jamais nous imposer un spectacle nourri d’injures.

C’est ainsi que fonctionne une démocratie mature.

L’opposition ne devrait donc pas être un miroir inversé du pouvoir : tout ce que fait le pouvoir serait mauvais parce que le pouvoir le fait.

Ce serait trop facile. Et surtout, ce serait intellectuellement pauvre. Organiser des marches de protestation n’est pas une réponse structurée de l’opposition. Elle doit démontrer sa capacité à réfléchir autrement avant d’en arriver à organiser des marches.


LE GRAND RISQUE : PERDRE LA CRÉDIBILITÉ

Le plus grand danger pour une opposition n’est finalement pas de perdre une marche. C’est de perdre sa crédibilité.

Car une manifestation peut être dispersée par la police.

Une mobilisation peut être empêchée.

Un rassemblement peut être moins important qu’espéré.

Mais la crédibilité, elle, se construit beaucoup plus lentement.

Elle exige de la cohérence.

De la rigueur.

De la discipline.

Et surtout une certaine capacité à résister à la tentation du spectaculaire.

La C64 a dénoncé les violences du 15 septembre et demandé que les responsabilités soient établies. Delly Sesanga a notamment parlé d’un « guet-apens » et demandé une enquête.

Cette demande d’enquête doit justement être encouragée : que toute mort soit documentée, que toute blessure soit établie, que tout abus soit identifié et que tout responsable soit désigné sur la base de preuves.

C’est cela, l’État de droit.


FORMER L’OPPOSITION AU MÉTIER D’OPPOSANT

L’opposition congolaise n’a peut-être pas besoin de davantage de « grosses gueules ».

Elle a besoin de davantage de stratèges, d’économistes, de juristes, d’ingénieurs, d’intellectuels, de communicants et surtout de propositions.

Elle a besoin de cadres capables de lire un budget national et d’expliquer où l’argent disparaît.

De spécialistes capables de démonter une politique publique avec des chiffres.

De juristes capables de défendre la Constitution article par article.

De responsables capables de dialoguer avec ceux qui ne pensent pas comme eux.

Bref, elle a besoin d’être formée, structurée et professionnalisée.

Parce que l’opposition n’est pas une profession de colère.

C’est une responsabilité démocratique.


DE LA COLÈRE À LA CONVICTION

Il ne suffit donc pas de remplir une rue de slogans.

Il ne suffit pas de brandir des pancartes.

Il ne suffit pas de dénoncer.

Il ne suffit pas non plus de transformer chaque incident en drame politique avant même que les faits ne soient établis.

Une opposition qui veut gouverner demain doit apprendre à parler comme un gouvernement en attente.

Elle doit démontrer qu’elle sait gérer avant de demander à gérer.

Elle doit convaincre avant de prétendre représenter.

Et surtout, elle doit comprendre une vérité vieille comme la démocratie :

le peuple n’est pas un décor.

Il n’est pas une foule que l’on convoque pour donner une image de puissance. Il est le juge silencieux de toutes les ambitions politiques.

La marche du 15 septembre aura donc peut-être été moins importante par son nombre que par les questions qu’elle soulève.

Qui représente réellement le peuple ?

Qui sait encore convaincre ?

Qui possède un projet ?

Qui sait reconnaître une vérité lorsqu’elle vient de son adversaire ?

Et surtout, qui est réellement prêt à gouverner ?

La réponse ne se trouve pas dans le bruit d’une marche.

Elle se trouve dans la qualité des idées.

Car lorsqu’une opposition transforme la politique en théâtre, elle risque de découvrir, à la fin du spectacle, que le public n’a pas applaudi. Parole d’artiste de théâtre !

Et en démocratie, le silence du public est parfois plus assourdissant que tous les slogans d’une manifestation.

ZADAIN KASONGO T.

L ES PARTIS POLITIQUES ET LE PEUPLE

Depuis 1960, le Congo n’a jamais manqué de partis. Nous avons eu les partis historiques, les partis révolutionnaires, les partis démocratiques, les partis populaires, les partis du peuple, les partis du changement, les partis de la rupture, les partis de la refondation. Il ne manquerait plus qu’un « Parti du ciel » pour couronner cette admirable prolifération.
À Kinshasa, créer un parti paraît parfois plus facile que créer une boulangerie. Pour une boulangerie, il faut de la farine. Pour un parti, il suffit d’un président, d’un secrétaire général, d’un porte-parole, de quelques membres de la famille et d’une banderole portant en lettres majuscules : PARTI DU CHANGAMENT IMMÉDIAT (PCI).
Les partis changent de position avec une souplesse que les idéologues les plus audacieux n’avaient jamais imaginée. Hier, le chef de tel parti jurait que le pouvoir était corrompu. Aujourd’hui, il siège à sa table. Hier, il dénonçait les nominations politiques. Aujourd’hui, il explique doctement que la compétence n’existe pas en dehors de ses cousins, de ses compagnons de lutte et des membres de sa coalition. Hier, il criait : « Au service du peuple! »
Aujourd’hui, il murmure : « Moi d’abord, et le peuple comprendra. » Le militant, lui, comprend très vite. Il comprend surtout que la politique congolaise possède une science particulière : celle de transformer une conviction en opportunité. Il n’est donc pas rare de voir un opposant devenir défenseur acharné du régime qu’il insultait la veille. Il suffit que le téléphone sonne. Au bout du fil, une voix aimable : « Monsieur le président, le Chef souhaiterait vous rencontrer. »
À partir de cette seconde, la Constitution prend une autre signification. La démocratie retrouve ses vertus. Le dialogue national devient urgent. La cohésion nationale devient sacrée. Et l’intérêt supérieur de la République — curieusement — coïncide avec une nomination. Le Congolais ordinaire assiste à ces conversions avec une philosophie admirable. Il regarde son ancien opposant monter dans une grosse voiture et dit simplement à son voisin : « Il a compris. » Compris quoi ? Que la politique est une affaire de principes ? Non. Qu’il faut être proche de celui qui signe les ordres de mission.
Le parti politique congolais ressemble ainsi parfois à une salle d’attente ministérielle. Les uns attendent un portefeuille, les autres une entreprise publique, d’autres encore une ambassade, une place au conseil d’administration, un marché ou quelque poste suffisamment confortable pour permettre au discours sur le sacrifice national de continuer depuis la climatisation. Dans la rue, le citoyen transpire. Au siège du parti, on parle du peuple. Quelle admirable séparation du travail ! Le peuple est toujours présent dans les discours. Il est beaucoup plus difficile à retrouver dans les comptes publics. On parle du peuple à la télévision, dans les meetings, sur les banderoles, dans les communiqués. « Le peuple congolais nous fait confiance. » « Le peuple congolais nous a mandatés. » « Le peuple congolais veut le changement. » Le peuple, lui, n’a parfois même pas été consulté. Mais il possède une qualité extraordinaire : on lui fait dire tout ce dont on a besoin. Le parti politique a donc inventé le peuple ventriloque. Et quand vient l’élection, la grande comédie commence.
On loue quelques bus. On distribue quelques T-shirts. On rassemble des militants. On agite des drapeaux. On met de la musique. Le candidat arrive dans une voiture brillante. Il monte sur une estrade et promet de transformer le Congo. Derrière lui, un quartier de Kinshasa attend toujours l’eau. Devant lui, une avenue avale les pneus des motos. À quelques kilomètres, des parents cherchent comment payer les frais scolaires. Mais sur l’estrade, le Congo est déjà devenu une puissance mondiale.

José Tshisungu wa Tshisungu

C64 OU LA LOI DU NOMBRE

À Kinshasa, il faut parfois se méfier des chiffres. Ils ont l’apparence de la vérité, cette froideur tranquille des choses qui semblent ne pouvoir être discutées. Cinq mille. Dix-huit millions. Entre les deux, il y a toute une ville, toute une foule invisible, tout un peuple qui ne s’est pas donné rendez-vous au même endroit. Le 15 septembre, le C64 avait donné rendez-vous aux opposants de Kinshasa. Ils devaient partir de plusieurs points de la capitale et converger vers le cœur politique de la ville. À l’Échangeur de Limete, des militants venus notamment de Tshangu et de Mont-Amba se sont rassemblés avant d’emprunter le boulevard Lumumba. À Bandalungwa, d’autres groupes se sont formés autour du rond-point Moulaert. Le parcours devait conduire les manifestants vers le boulevard Triomphal, à quelques pas du Palais du Peuple. Mais Kinshasa n’est pas seulement une capitale politique. Kinshasa est une ville qui travaille, qui circule, qui attend, qui marchande, qui souffre, qui plaisante et qui survit. Pendant que les militants se rassemblaient à l’Échangeur, quelque part à Masina, un vendeur attendait son premier client. À Matete, une mère négociait le prix du pain. À Lemba, un étudiant cherchait son transport. À Ngaba, un taximan comptait ses recettes. À Selembao, à Kimbanseke, à Bumbu, à Ndjili, la vie poursuivait son interminable conversation avec elle-même. C’est cette Kinshasa-là qu’il faut faire entrer dans le calcul. Cinq mille manifestants, si l’on retient l’estimation donnée au cours de la marche, c’est beaucoup pour une rue. C’est peu pour une métropole de dix-huit millions d’habitants. Mais surtout, c’est autre chose : c’est une photographie. Et une photographie ne raconte jamais toute une ville. Le C64 voulait démontrer sa capacité de mobilisation et sa détermination à s’opposer au changement de la Constitution. Son rassemblement a effectivement donné une visibilité à cette opposition dans plusieurs artères de la capitale. Mais la manifestation n’a pas transformé Kinshasa en cette immense procession populaire que certains auraient pu imaginer. Alors commence la tentation des chiffres. Le pouvoir regardera les cinq mille et y verra peut-être la mesure de la faiblesse de l’opposition. L’opposition regardera les mêmes cinq mille et y verra la preuve que, malgré les obstacles, elle a réussi à faire descendre des Kinois dans la rue. Mais Kinshasa, elle, reste silencieuse. Et ce silence est plus difficile à interpréter qu’un cri. Car celui qui n’est pas allé marcher n’a pas nécessairement choisi le pouvoir. Il n’a pas davantage nécessairement choisi l’opposition. Il peut simplement avoir choisi sa journée, son commerce, son travail, son transport, sa famille. À Kinshasa, l’absence d’un cortège ne signifie pas automatiquement l’adhésion à ceux qui gouvernent. Voilà pourquoi la loi du nombre est une loi imparfaite lorsqu’on l’applique à la rue. Une manifestation mesure ceux qui ont accepté de se montrer à un moment précis, dans un lieu précis, sous des conditions précises. Elle ne mesure pas directement ceux qui pensent comme eux, mais restent chez eux. Et, ce 15 septembre, les conditions n’étaient pas neutres. La police avait renforcé sa présence dans plusieurs endroits de la capitale. L’itinéraire avait été modifié après un accord avec l’Hôtel de Ville afin d’éviter les abords immédiats du Parlement, dont la rentrée parlementaire avait lieu le même jour. Des incidents ont ensuite opposé des manifestants et des groupes hostiles au cortège, avec intervention de la police. Il faut donc être prudent avant de transformer cinq mille personnes en verdict national. Mais il faut être tout aussi prudent avant de transformer ces cinq mille en victoire politique. Car il y a une vérité plus embarrassante pour l’opposition : Kinshasa n’a pas répondu massivement à son appel. Et cette vérité-là ne mérite ni insultes ni triomphalisme. Elle mérite une question. Pourquoi ? Pourquoi une opposition qui parle au nom de la défense de la Constitution n’a-t-elle pas réussi à faire descendre davantage de Kinois dans la rue ? Est-ce la peur ? Est-ce la lassitude ? Est-ce la méfiance envers les hommes politiques ? Est-ce simplement la priorité donnée à la survie quotidienne ? Ou est-ce que, dans une ville aussi immense, le message de l’opposition n’a pas encore trouvé le chemin qui mène des sièges des partis aux quartiers populaires ? Voilà peut-être le véritable enseignement de cette journée. Car entre le siège d’un parti et la parcelle d’un Kinois, il y a souvent plus qu’une distance géographique. Il y a une distance politique. L’Échangeur de Limete peut être rempli de drapeaux sans que Kimbanseke ait cessé de compter ses difficultés. Le boulevard Lumumba peut résonner de slogans sans que Masina ait décidé de faire de ces slogans les siens. Le boulevard Triomphal peut devenir, pendant quelques heures, le théâtre de l’opposition sans que toute la ville ait nécessairement choisi son camp. Kinshasa n’est pas une foule unique. Elle est une multitude de Kinshasa. Et c’est précisément pour cela que les cinq mille du 15 septembre doivent être regardés avec sérieux, mais sans leur faire dire ce qu’ils ne disent pas. Ils disent qu’une opposition existe. Ils disent qu’elle peut mobiliser. Ils disent aussi que cette mobilisation, ce jour-là, est demeurée limitée au regard de l’immensité de la capitale. Ils ne disent pas que les dix-huit millions de Kinois sont favorables au pouvoir. Ils ne disent pas davantage que les dix-huit millions sont acquis à l’opposition. La véritable bataille du nombre ne s’est peut-être pas encore jouée dans la rue. Elle se jouera lorsque le Kinois qui regarde aujourd’hui passer les cortèges devra transformer son silence en choix. C’est alors seulement que les chiffres cesseront d’être des estimations de foule pour devenir des bulletins de vote. Pour l’heure, l’Échangeur a vu passer quelques milliers de citoyens. Kinshasa, elle, a regardé. Et dans une démocratie, il faut toujours se demander ce que signifie le regard de ceux qui ne descendent pas dans la rue. C’est peut-être là, dans cette immense foule absente, que se trouve encore le véritable rapport de forces.

José Tshisungu wa Tshisungu

LE POUVOIR REND-IL AVEUGLE ?

Dans les lieux où les hommes et les femmes négocient chaque jour avec le manque, une même question circule, silencieuse comme un reproche : pourquoi ceux qui montent oublient-ils toujours ceux qui restent en bas ? La question ne se pose pas dans les bureaux du pouvoir. Elle circule autrement, dans les marchés, les ruelles, les files d’attente, les maisons où l’on compte les billets de cinq cents francs avant de décider ce que l’on peut manger. La question se transmet à voix basse, comme une vérité que chacun connaît, mais que personne n’ose adresser directement à ceux qui gouvernent.
Ce matin, le ministre Ebakata descend de son véhicule officiel devant son ministère. Comme chaque matin, les choses se déroulent avec une précision rassurante. Les gardes le saluent. Un collaborateur lui ouvre la portière. Un autre récupère sa mallette. Plusieurs fonctionnaires s’écartent pour lui laisser le passage. Ebakata sourit mécaniquement. Il connaît ce cérémonial. Il le connaît si bien qu’il n’y pense même plus.
Depuis qu’il occupe cette fonction, les portes s’ouvrent avant même qu’il les touche. Les voix changent lorsqu’il entre dans une pièce. Les plaisanteries cessent. Les visages prennent une expression attentive. On lui demande son avis avant même qu’il ait parlé.
Au début, cette déférence le gênait. Il se souvient encore des premières semaines de son ascension. Il avait alors éprouvé une étrange culpabilité devant les regards de ceux qui l’entouraient. Il se demandait pourquoi les hommes se levaient lorsqu’il entrait dans une salle. Puis, peu à peu, il s’y était habitué. L’habitude avait fait disparaître la gêne. La gêne avait fait disparaître la question. Et la question avait fini par disparaître de sa mémoire. Son costume impeccable porte la marque d’un monde où les portes s’ouvrent avant même qu’on les frappe. Sa voiture, ses gardes, son bureau, ses réunions, ses voyages officiels composent autour de lui une sorte de bulle protectrice.
Une bulle si épaisse qu’il ne voit plus ce qui se passe juste de l’autre côté.
À quelques mètres de là, près d’une ruelle poussiéreuse, Makila lave des vêtements dans une vieille bassine de plastique. Ses mains sont celles d’un homme qui dialogue depuis longtemps avec la frustration. Il frotte les tissus avec une patience presque douloureuse. Ses doigts sont durcis par le travail. Ses ongles portent les traces de la terre et du savon. Il a appris à ne pas se plaindre, non parce qu’il ne souffre pas, mais parce qu’il a compris depuis longtemps que certaines plaintes ne trouvent personne pour les entendre. Il frotte une chemise. Puis une autre. Chaque vêtement représente quelques pièces. Chaque pièce représente du pain. Et le pain représente la possibilité de rentrer chez lui sans avoir à expliquer à ses enfants pourquoi le repas est encore repoussé. Makila ne pense pas au ministre. Il pense à sa journée. Il pense à la dette qu’il doit régler. Il pense à la petite fille qui lui a demandé la veille pourquoi certains enfants vont à l’école dans de belles voitures tandis que d’autres marchent pieds nus.
Il n’a pas su quoi répondre. Il lui a simplement dit :
— Travaille bien à l’école.
Mais au fond de lui, il sait que cette réponse ne suffit pas. Le ministre passe devant lui sans le voir. Makila lève les yeux. Il reconnaît immédiatement le véhicule, puis l’homme qui va à pied chez le voisin. Il hésite. Pendant quelques secondes, quelque chose en lui lui ordonne de rester silencieux. À quoi bon parler ? Que peut comprendre un homme entouré de gardes et de fonctionnaires de la vie d’un homme qui lave le linge pour survivre ? Mais une autre voix, plus ancienne, plus profonde, lui rappelle toutes les humiliations qu’il a avalées en silence. Alors il parle.
— Excellence, monsieur le ministre, dit-il doucement, savez-vous que certains hommes deviennent invisibles lorsqu’ils sont pauvres ?
Ebeba s’arrête. Il se retourne lentement. Pendant un instant, il éprouve presque de l’irritation. Qui est cet homme pour lui parler ainsi ? Il sent monter en lui le réflexe du pouvoir, celui qui consiste à remettre chacun à sa place. Mais il réprime ce mouvement. Quelque chose dans la voix de Makila le retient. Ce n’est pas une voix agressive. C’est pire. C’est une voix calme. Une voix qui ne cherche pas à convaincre. Une voix qui semble avoir attendu longtemps avant de trouver quelqu’un à qui adresser sa vérité.
— Que veux-tu dire, mon ami ?
Makila sourit tristement.
— Je veux dire que ceux qui sont placés en haut ne reconnaissent pas toujours ceux qui sont en bas.
Ebeba regarde l’homme plus attentivement. Il remarque alors des détails auxquels il n’aurait jamais prêté attention quelques minutes auparavant : la chemise usée, les sandales poussiéreuses, les mains abîmées, le visage marqué par les nuits trop courtes. Et soudain, quelque chose de désagréable traverse sa conscience. Il se souvient. Il se souvient d’une autre époque. Avant le ministère. Avant les voitures officielles. Avant les gardes. Il se revoit jeune, marchant dans des rues semblables à celle-ci. Il se rappelle les chaussures poussiéreuses de son père. Il se rappelle sa mère comptant l’argent du ménage sur une table. Il se rappelle avoir juré, un soir, qu’il ne vivrait jamais comme les hommes qu’il critiquait alors. Le souvenir disparaît presque aussitôt. Ebeba baisse les yeux. Il n’aime pas cette mémoire. Elle lui rappelle l’homme qu’il était avant de devenir celui qu’il est.
— Tu crois donc que les dirigeants oublient leur peuple ? demande-t-il.
Makila essore une chemise blanche. Il prend son temps avant de répondre.
— Je crois surtout que le sommet donne parfois le vertige. Lorsqu’un homme reste trop longtemps dans les hauteurs, il finit par croire que le ciel lui appartient.
La phrase atteint Ebeba avec une violence qu’il ne laisse pas paraître. Il aurait préféré une accusation. Une accusation lui aurait permis de se défendre. Il aurait pu répondre que son ministère travaille, que les programmes existent, que les budgets sont limités, que les responsabilités sont complexes. Mais Makila ne l’accuse pas. Il lui tend simplement un miroir.
Et ce miroir lui montre quelque chose qu’il ne veut pas regarder. Le ministre ressent alors une inquiétude.
Depuis quelque temps, il éprouve déjà une fatigue qu’il ne comprend pas. Il dort mal. Il lui arrive de rester longtemps devant les dossiers sans parvenir à lire une seule ligne. Il reçoit des compliments, des invitations, des marques de considération, mais quelque chose en lui demeure insatisfait. Il avait attribué cette lassitude au travail. Aujourd’hui, il commence à soupçonner une autre cause. Peut-être est-il simplement devenu étranger à lui-même. Car il existe une distance étrange entre celui qui parle de la misère et celui qui la traverse. Ebeba connaît les chiffres. Il connaît le pourcentage des ménages pauvres. Il connaît les statistiques du chômage. Il connaît les projections économiques. Il sait combien coûte un programme social et combien de personnes il doit toucher. Mais devant Makila, tous ces chiffres semblent soudain insuffisants. Un chiffre ne tremble pas. Un chiffre ne souffre pas. Un chiffre ne regarde pas un ministre dans les yeux. Makila, lui, regarde. Et son regard oblige Ebeba à voir.
— Mais que devons-nous faire ? demande finalement le ministre.
Sa voix est moins assurée. Makila le remarque. Il pose son linge.
— Peut-être, commencer par descendre.
Le ministre fronce les sourcils.
— Descendre ?
— Oui. Descendre vers ceux que le pouvoir ne voit plus.
Makila marque une pause.
— Un dirigeant qui ne descend jamais finit par gouverner des fantômes. Il administre des chiffres, mais il oublie les hommes.
Ebeba ressent un frisson. Le mot « fantômes » réveille en lui une peur qu’il ne s’explique pas. Il pense à son ministère. À tous ces dossiers qui passent entre ses mains. À toutes ces décisions qu’il signe rapidement. À toutes ces personnes dont il ne connaît jamais le nom. Combien de vies a-t-il réduites à une ligne dans un rapport ? Combien de familles sont devenues pour lui des pourcentages ? Combien de Makila existent dans les statistiques qu’il consulte chaque matin ? Il voudrait poser la question. Mais il n’ose pas. Ebeba regarde Makila. Pour la première fois depuis longtemps, il éprouve quelque chose qu’il avait presque oublié : la honte. Pas la honte d’être riche. Pas la honte d’être ministre. Une honte plus intime. La honte d’avoir cessé de regarder. Il comprend alors que Makila ne lui reproche pas seulement sa voiture, son costume ou ses privilèges. Il lui reproche la disparition du regard.

José Tshisungu wa Tshisungu

LE CONGO À L’ÉPREUVE DE LA CONSTITUTION

Pouvoir, opposition, Constitution : et le peuple dans tout cela ?

Ce 15 septembre 2026, Kinshasa s’apprête à vivre une journée politique particulière.

D’un côté, le Parlement reprend officiellement ses travaux pour la session ordinaire de septembre. De l’autre, la coalition d’opposition C64 a appelé à une mobilisation populaire contre tout projet de changement ou de révision de la Constitution. La coïncidence n’a donc rien d’anodin : pendant que les députés et les sénateurs font leur rentrée institutionnelle, leurs adversaires politiques entendent, eux aussi, faire leur « rentrée » dans la rue.

Une sorte de face-à-face entre la République des institutions et la République de la rue.

La C64 avait initialement annoncé un sit-in devant le Palais du Peuple, siège du Parlement, avec remise d’un mémorandum aux autorités. Les organisateurs voulaient ainsi interpeller directement les députés au moment où ceux-ci reprennent leurs travaux. À la veille de la manifestation, toutefois, un compromis avec les autorités provinciales a modifié le dispositif et éloigné le point de chute du Palais du Peuple.

La journée n’en demeure pas moins politiquement chargée.

Car derrière cette manifestation se cache une question beaucoup plus importante que celle d’un simple rassemblement politique :

Que veut réellement le peuple congolais pour son avenir institutionnel ?


LA GUERRE DES COMMUNIQUÉS

Depuis plusieurs mois, le débat sur la Constitution s’est transformé en véritable bataille politique.

L’opposition voit dans la volonté de réformer ou de changer la Loi fondamentale une manœuvre susceptible de permettre au président Félix Tshisekedi de prolonger son séjour au pouvoir au-delà de ses deux mandats constitutionnels.

Le pouvoir, lui, rejette cette lecture et affirme que la réforme répond à des préoccupations institutionnelles plus larges.

Félix Tshisekedi a notamment déclaré que si une réforme devait intervenir, elle devrait passer par la consultation de la population, notamment par référendum, tout en affirmant que la question ne devait pas être automatiquement liée à un éventuel troisième mandat.

Voilà donc deux lectures radicalement opposées d’une même réalité.

Pour les uns :

changer la Constitution, c’est préparer le troisième mandat.

Pour les autres :

réformer la Constitution, c’est adapter les institutions aux réalités du pays.

Et entre les deux ?

Le peuple.

Du moins, en théorie.

Car dans les deux camps, chacun affirme parler en son nom.


UNE CONSTITUTION, DEUX LECTURES

Le débat serait pourtant plus intéressant s’il dépassait les slogans.

Car la Constitution de 2006 n’est pas nécessairement perçue de la même manière par tous les spécialistes.

Certains estiment qu’elle comporte aujourd’hui des dispositions devenues inadaptées aux réalités institutionnelles du pays. Le professeur André Mbata, par exemple, a récemment évoqué plusieurs dispositions devenues techniquement obsolètes depuis les transformations institutionnelles intervenues depuis 2006.

D’autres, au contraire, considèrent que le problème principal du Congo n’est pas nécessairement la Constitution, mais la manière dont elle est appliquée.

Une étude de l’Institut Ebuteli arrive justement à cette conclusion : les déséquilibres institutionnels congolais seraient davantage liés aux pratiques politiques et à l’affaiblissement des mécanismes de contrôle qu’à l’épuisement du texte constitutionnel lui-même.

Voilà qui devrait normalement ouvrir un vaste débat intellectuel.

Mais au Congo, comme souvent ailleurs, la politique préfère parfois les certitudes aux interrogations.


LE TROISIÈME MANDAT : LE MOT QUI FÂCHE

Il existe pourtant un éléphant au milieu du salon.

Tout le monde le voit.

Tout le monde en parle.

Mais chacun préfère parfois regarder ailleurs.

C’est évidemment la question du troisième mandat présidentiel.

L’opposition soupçonne le pouvoir de vouloir utiliser la réforme constitutionnelle comme moyen de contourner la limitation actuelle des mandats.

La C64 a fait de cette crainte l’un des principaux arguments de sa mobilisation, affirmant qu’aucune révision, aucun référendum ou autre mécanisme juridique ne devrait permettre d’ouvrir la voie à un troisième mandat.

Le pouvoir répond que le peuple sera appelé à se prononcer.

Et certains responsables de la majorité vont encore plus loin en affirmant que si le peuple décidait lui-même d’une réforme, celle-ci devrait être respectée.

C’est précisément ici que commence le véritable débat.

Jusqu’où peut aller la souveraineté populaire ?

Et surtout :

le peuple peut-il tout décider ?

La réponse mérite mieux qu’un slogan de meeting.


L’OPPOSITION : DIRE NON NE SUFFIT PAS

Il faut aussi avoir le courage de poser la question à l’opposition.

S’opposer est un droit.

Contester est un devoir démocratique lorsqu’une décision paraît dangereuse pour la République.

Dire NON peut même être une formidable contribution à la démocratie.

Mais après le NON, il faut généralement expliquer :

OUI à quoi ?

C’est là que le débat devient plus difficile. Des opposants qui parlent mal ou ne savent pas expliquer leur thèse dans toutes les langues.

Une opposition ne peut pas se contenter éternellement de dénoncer les erreurs du pouvoir. Elle doit aussi présenter au peuple une vision, un programme, une méthode et une perspective.

Que ferait-elle différemment ?

Quelle Constitution proposerait-elle ?

Quelle organisation territoriale ?

Quelle politique économique ?

Quelle réforme de l’administration ?

Quelle politique de sécurité ?

Quelle réponse à la guerre dans l’Est ?

Quelle stratégie pour l’emploi des jeunes ?

Quelle place pour les provinces ?

Quel équilibre entre le président, le Parlement, le gouvernement et la justice ?

Voilà les questions auxquelles le citoyen aimerait entendre des réponses.

Parce qu’une démocratie ne peut pas vivre uniquement de :

« Nous sommes contre. »

Elle a besoin aussi de :

« Voilà ce que nous ferons. »


MAJORITÉ CONTRE OPPOSITION : LE PEUPLE EN ARBITRE ?

Le pouvoir, de son côté, ne peut pas non plus considérer toute critique comme une simple obstruction politique.

Une opposition existe précisément pour poser des questions que le pouvoir préférerait parfois éviter.

Elle surveille.

Elle conteste.

Elle alerte.

Elle dérange.

Et une démocratie dans laquelle personne ne dérange personne est souvent une démocratie qui dort.

Le pouvoir doit donc accepter la contradiction.

Mais l’opposition doit également accepter une autre réalité :

toute réalisation du pouvoir n’est pas automatiquement mauvaise parce qu’elle vient du pouvoir.

De même, toute réforme proposée par le pouvoir n’est pas nécessairement bonne parce qu’elle est présentée comme une réforme historique.

Il faut examiner.

Comparer.

Mesurer.

Vérifier.

Et finalement juger.

LA GUERRE NE DOIT PAS TUER LE DÉBAT DÉMOCRATIQUE

Un autre argument apparaît régulièrement dans ce débat : celui de la guerre dans l’Est de la RDC.

Certains estiment que, dans un contexte où le pays fait face aux violences de l’AFC/M23 et à l’implication dénoncée du Rwanda, la classe politique devrait parler d’une seule voix pour défendre l’intégrité territoriale du pays.

L’argument mérite d’être entendu.

Mais il faut également éviter un raccourci dangereux :

la guerre ne suspend pas automatiquement la démocratie.

On peut défendre l’intégrité territoriale du Congo tout en discutant de sa Constitution.

On peut combattre l’agression extérieure tout en critiquant le gouvernement.

On peut soutenir l’armée nationale tout en demandant des comptes aux dirigeants.

On peut être patriote sans être membre de la majorité.

Et l’on peut être opposant sans être l’ami de l’ennemi.

Voilà une distinction essentielle.

Car accuser automatiquement tout opposant de collusion avec l’ennemi simplement parce qu’il critique le pouvoir serait une pente dangereuse.

De la même manière, accuser automatiquement tout partisan de la réforme constitutionnelle de vouloir instaurer une dictature serait tout aussi simpliste.

La République mérite mieux que ces procès en patriotisme.

ET SI LE PEUPLE DISAIT NON… AUX DEUX CAMPS ?

C’est peut-être ici que se trouve la véritable question.

Le peuple congolais n’est pas obligé de choisir entre le discours du pouvoir et celui de l’opposition.

Il peut écouter les deux.

Et rejeter les deux.

Il peut également accepter certaines propositions du pouvoir et en refuser d’autres.

Il peut soutenir une réforme constitutionnelle sans vouloir un troisième mandat. Il peut aussi vouloir un troisième mandat vu d’excellents résultats, pourquoi pas?

Il peut défendre la Constitution sans soutenir nécessairement tous les partis de l’opposition.

Il peut demander une nouvelle Constitution et exiger en même temps des garanties absolues sur l’alternance.

Le citoyen n’est pas obligé d’acheter le paquet entier.

Il peut prendre ce qui lui paraît bon et laisser le reste.

C’est précisément cela, la souveraineté populaire.

LE DINDON DE LA FARCE ?

Dans cette grande bataille politique, il existe toutefois un personnage dont on parle beaucoup mais qu’on écoute finalement assez peu :

le citoyen ordinaire.

Celui qui cherche un emploi.

Celui qui paie son loyer.

Celui qui se demande comment nourrir ses enfants.

Celui qui emprunte chaque matin les transports bondés de Kinshasa, de Lubumbashi.

Celui qui vit dans l’Est sous la menace de la guerre.

Celui qui attend de l’État une école, un hôpital, une route, de l’électricité, de l’eau et de la sécurité.

C’est en son nom que les politiciens parlent.

C’est pour lui qu’ils prétendent se battre.

Mais l’écoute-t-on vraiment ?

Voilà la question que la classe politique congolaise devrait avoir le courage de poser.

Parce que le peuple n’est pas seulement une foule à mobiliser le jour d’une manifestation.

Il n’est pas seulement un électeur à courtiser pendant les campagnes.

Il n’est pas seulement un chiffre dans les statistiques électorales.

Il est le souverain.

Et un souverain que l’on consulte seulement lorsqu’on a besoin de lui finit parfois par devenir un souverain méfiant.


LE CONGO A-T-IL BESOIN D’UNE NOUVELLE CONSTITUTION ?

Peut-être.

Peut-être pas. De mon analyse personnelle, oui.

Mais la question mérite d’être posée sérieusement.

Une Constitution n’est pas un monument sacré que le temps rend automatiquement intouchable.

Mais elle n’est pas non plus une chemise politique que l’on change au gré des ambitions du moment.

Elle doit évoluer lorsque l’intérêt général l’exige.

Elle doit être protégée lorsque certains veulent la modifier pour satisfaire des intérêts particuliers.

Et surtout, elle doit être respectée par ceux-là mêmes qui jurent de la défendre.

La Commission nationale des droits de l’homme a d’ailleurs rappelé récemment qu’une réforme constitutionnelle devrait renforcer les droits fondamentaux, la démocratie, la justice et l’État de droit, et reposer sur un processus respectueux du consentement populaire.

Voilà peut-être la bonne boussole.


LES « NON » ET LES « OUI »

Il y a quelque chose d’étrange dans notre vie politique.

Nous avons parfois des oppositions qui disent NON avant même d’avoir entendu la proposition.

Et nous avons parfois des majorités qui disent OUI avant même d’avoir examiné la critique.

Entre les deux, la raison cherche désespérément une place.

Or une démocratie adulte devrait fonctionner autrement.

Le pouvoir devrait pouvoir dire :

« Cette proposition de l’opposition est pertinente. »

Et l’opposition devrait pouvoir reconnaître :

« Cette réalisation du pouvoir est utile. »

Ce jour-là, le Congo aura peut-être franchi un grand pas.

Car reconnaître une bonne idée de l’adversaire n’est pas une trahison.

C’est de la maturité politique.


LE 15 SEPTEMBRE : UN RENDEZ-VOUS AVEC L’HISTOIRE ?

Le 15 septembre pourrait donc être davantage qu’une simple journée de manifestation.

Ce pourrait être un test.

Un test pour le pouvoir.

Un test pour l’opposition.

Un test pour les institutions.

Mais surtout un test pour la démocratie congolaise.

La question n’est finalement pas seulement de savoir combien de personnes descendront dans les rues.

Elle n’est pas non plus de savoir combien de députés applaudiront la réforme.

La véritable question est beaucoup plus profonde :

le Congo est-il capable de débattre de son avenir sans se déchirer ?

Le pouvoir devra entendre la colère lorsqu’elle est légitime.

L’opposition devra présenter autre chose que la contestation permanente.

Les institutions devront garantir le débat.

Et le peuple devra être véritablement consulté.

Car c’est lui qui devra vivre avec les conséquences de toutes les décisions prises aujourd’hui en son nom.

Alors, à la majorité comme à l’opposition, permettons-nous cette simple question :

Et si, cette fois, nous demandions réellement au peuple ce qu’il veut ?

Car le Congo ne manque ni de politiciens, ni de discours, ni de communiqués.

Ce qui lui manque peut-être le plus aujourd’hui, c’est un véritable

dialogue entre les Congolais et avec les Congolais.

Et, au-dessus des ambitions des uns et des calculs des autres, une chose devrait demeurer :

l’intérêt du Congo.

Parce qu’au bout du compte, le pouvoir passera.

L’opposition passera.

Les partis passeront.

Les présidents passeront.

Mais le Congo, lui, restera.

ZADAIN KASONGO T.




JOURS FRAGILES À KINSHASA

La présence de Oyembi-Yembi Jean Louis dans la rue est quotidienne. Chaque matin, il installe son petit panier d’œufs près d’un carrefour poussiéreux, à l’ombre d’un vieux mur couvert d’affiches déchirées. Il choisit toujours le même endroit, presque avec superstition. Il a besoin de cette régularité. Dans une ville où tout semble incertain, ce petit carré de trottoir représente pour lui une sorte de territoire intérieur. C’est quelque chose qui lui appartient encore. Il vend des œufs, mais il vend surtout quelques heures de survie.
Chaque matin, avant même d’ouvrir son panier, il compte mentalement ce qu’il doit gagner. Il connaît ses dépenses avec une précision de comptables : le repas du soir, le transport, les besoins de la maison, les dettes qu’il repousse depuis des semaines. Il ne calcule pas seulement de l’argent. Il calcule du temps. Combien d’heures peut-il encore tenir ? Combien de jours avant qu’une dette ne devienne une humiliation ? Combien de matins avant qu’un événement imprévu ne fasse basculer l’équilibre fragile qu’il maintient ?
Il arrive parfois qu’un client lui demande le prix d’un œuf, puis s’éloigne en soupirant. Oyembi-Yembi ne se fâche pas. Il sourit. Mais, intérieurement, quelque chose se contracte. Il apprend depuis longtemps à sourire lorsqu’il a envie de protester. Il découvre que, dans la pauvreté, même la colère devient un luxe. Il faut la retenir pour ne pas perdre un client, une relation, une possibilité. Les passants voient en lui un marchand. Lui sait qu’il est davantage. Il est un homme qui lutte contre l’invisible. Car certaines douleurs ne laissent aucune trace sur le corps. Elles s’insinuent dans la pensée, s’installent dans le silence, s’assoient auprès de l’homme lorsqu’il dort et marchent avec lui lorsqu’il cherche à gagner son pain.
La nuit, Oyembi-Yembi se réveille parfois sans savoir pourquoi. Il écoute les bruits de la maison. Un chien aboie au loin. Une moto passe dans la rue. Une voix s’élève puis disparaît. Il regarde l’obscurité. Son premier réflexe est de penser à l’argent. Il se demande s’il a suffisamment vendu dans la journée. Puis il pense au lendemain. Puis au mois suivant. Puis à cette étrange succession de lendemains qui lui donne parfois l’impression de courir sans jamais avancer.
Il déteste particulièrement cette question qui revient toujours dans son esprit. Et si demain était pire qu’aujourd’hui ? Il essaie de chasser cette pensée. Mais elle revient. Elle revient comme une dette. Non loin de là se trouve une maison pour personnes âgées dirigée par monsieur Lemba. La demeure accueille ceux que la société éloigne peu à peu de son regard : des vieillards sans famille, d’anciens fonctionnaires oubliés, des hommes et des femmes qui ont consacré leurs forces au pays et qui attendent désormais que le pays se souvienne d’eux.
Chaque semaine, Oyembi-Yembi vient livrer quelques œufs à cette maison. Il aime cet endroit sans savoir exactement pourquoi. Peut-être parce qu’ici personne ne lui demande de paraître plus fort qu’il ne l’est. Lorsqu’il franchit le portail, il éprouve une sensation étrange. Dans la cour, les vieillards sont assis, certains parlent, d’autres demeurent silencieux. Le temps semble avoir ralenti entre les murs de cette demeure. Oyembi-Yembi y reconnaît quelque chose de son propre avenir.
Cette pensée l’effraie. Il se demande parfois s’il finira comme eux : assis quelque part, regardant les jeunes passer, avec le sentiment d’avoir donné beaucoup sans savoir exactement ce qu’il a reçu en retour. Il chasse cette image. Il refuse de penser si loin. Pourtant, elle reste quelque part dans sa conscience. Chaque semaine, il rencontre le directeur dans la cour, sous un vieux manguier fatigué qui semble, lui aussi, porter sur ses branches le poids des années.
Un matin, tandis que Kinshasa gronde autour d’eux, Oyembi-Yembi pose son panier. Il hésite avant de parler. Cette hésitation n’échappe pas à Lemba.
— Monsieur Lemba, j’ai entendu autrefois une vieille parole de nos ancêtres : « Mieux vaut être affamé que stressé. » Je me demande si cette parole est encore vraie aujourd’hui.
Il regarde les pensionnaires assis silencieusement sur les bancs de la cour. Il remarque surtout le visage d’Oyembi-Yembi. Ce n’est pas seulement de la curiosité qu’il y voit. C’est une inquiétude. Une inquiétude profonde que le jeune homme tente de déguiser sous une question philosophique.
— Peut-être faut-il d’abord comprendre ce que cette parole signifie, répond-il. Elle ne compare pas seulement deux souffrances. Elle parle de deux manières pour l’homme d’être prisonnier.
Oyembi-Yembi esquisse un sourire triste.
— La faim, je la connais. Elle vient lorsque l’argent manque dans la poche. Mais le stress dont parlent les anciens, où se cache-t-il ?
Lemba se penche et ramasse une feuille tombée au sol.
— Il se cache dans l’attente.
Il marque une pause.
— Dans l’attente d’une décision administrative qui ne vient jamais. Dans l’attente d’une justice qui hésite. Dans l’attente d’un travail qui n’arrive pas. Dans l’attente d’un avenir qui semble toujours reculer. La faim habite parfois le ventre ; le stress, lui, habite la conscience.
Oyembi-Yembi baisse les yeux vers ses œufs. Il se demande soudain si Lemba parle de lui.
— Alors un homme peut être nourri et pourtant mourir intérieurement ?
Lemba lève les yeux vers lui.
— Oui. Parce que l’homme ne vit pas seulement de nourriture. Il vit aussi de la certitude que demain aura un sens.
La phrase frappe Oyembi-Yembi plus profondément qu’il ne veut le montrer. Que demain aura un sens. Il répète silencieusement ces mots. Depuis combien de temps ne s’est-il pas demandé si son propre lendemain avait un sens ? Il travaille. Il vend. Il rentre. Il recommence. Sa vie lui apparaît soudain comme une roue qui tourne sans déplacer véritablement le véhicule.
Dans la maison, un vieil homme appelé Babala écoute leur conversation. Il a travaillé toute sa vie dans l’administration publique. Autrefois, il croyait que servir l’État signifiait construire quelque chose qui survivra à son propre passage. Il croit aux institutions. Il croit aux dossiers. Il croit aux signatures. Il croit aux promesses. Mais les années ont détruit une partie de ces croyances. À présent, Babala regarde par la fenêtre les jeunes courir derrière de petits métiers pour simplement exister. Il reconnaît dans leurs gestes une fatigue qu’il connaît lui-même.
— Vous voyez ces jeunes ? dit-il. Ils portent déjà la fatigue de ceux qui ont vécu trop longtemps dans l’incertitude.
Oyembi-Yembi tourne lentement la tête vers lui. Cette fois, il ne sourit pas. Il ressent quelque chose qui ressemble à de la colère. Une colère ancienne. Une colère sans cible précise. Il se demande qui est responsable de cette fatigue.
Les dirigeants ?

Les institutions ? Les circonstances ? La pauvreté ? L’histoire ? Ou lui-même ? Cette dernière hypothèse est celle qui lui fait le plus mal. Car Oyembi-Yembi s’est souvent accusé en secret. Il s’est demandé s’il n’avait pas manqué de courage, s’il n’avait pas choisi le mauvais métier, s’il n’aurait pas dû partir ailleurs, tenter autre chose, prendre davantage de risques. Il porte en lui cette culpabilité silencieuse de ceux qui échouent dans une société qui leur répète que la réussite dépend principalement de leur volonté. Mais aujourd’hui, pour la première fois, quelqu’un lui suggère que son échec apparent n’est peut-être pas entièrement personnel. Il reste silencieux. Quelque chose se déplace en lui.

José Tshisungu wa Tshisungu

LE FONCTIONNAIRE ET LE MINISTRE

La pluie frappe les vitres du bureau du ministre des Comptes publics au dernier étage d’un immeuble où l’on parle de chiffres, de croissance et de stabilité, comme si les colonnes d’un budget pouvaient contenir toute la vérité d’un pays. Le ministre est assis derrière une vaste table couverte de dossiers. Depuis plusieurs minutes, il tourne les mêmes pages sans vraiment les lire. Les chiffres sont là, impeccablement alignés, ils sont rassurants dans leur froideur. Ils parlent de déficit, de dette, de croissance, de recettes fiscales. Pourtant, derrière ces chiffres, il sait qu’il existe des visages. Il essaie de ne pas y penser.
Depuis qu’il occupe ce bureau, il a appris une chose : le pouvoir exige de celui qui l’exerce qu’il transforme les souffrances des autres en données supportables. Un million de personnes privées d’un service public deviennent une statistique. Dix millions de personnes vivant dans la précarité deviennent un pourcentage. Et à force de convertir la misère en chiffres, on finit parfois par oublier qu’elle possède une voix.
La pluie redouble.
En face du ministre, le fonctionnaire de la Banque mondiale regarde la ville en contrebas. Kinshasa s’étend devant lui comme une immense interrogation. Des millions d’existences s’agitent dans les rues. Des hommes marchent avec leurs espoirs invisibles. Des femmes portent sur leurs épaules le poids quotidien de la survie. Des enfants jouent sans se soucier d’un avenir qu’ils ne connaissent pas encore.
Le fonctionnaire éprouve une étrange gêne.

Il vient de passer plusieurs années à parcourir des capitales africaines, à écouter des ministres, à analyser des programmes, à comparer des indicateurs. Il connaît les mots de la coopération internationale : gouvernance, résilience, inclusion, transparence, réforme. Mais, aujourd’hui, devant cette ville immense, ces mots lui semblent soudain trop propres. Il se demande combien de fois il a prononcé le mot « population » sans imaginer les personnes qui se cachent derrière. Il se tourne vers le ministre.
— Monsieur le Ministre, dit-il enfin, avez-vous déjà réfléchi à cette vieille parole que l’on entend dans l’Afrique profonde : « La parole du chef fait loi » ?
Le ministre lève les yeux de ses dossiers. Pendant une seconde, quelque chose se crispe dans son regard. Cette phrase lui rappelle son enfance. Son père la prononçait autrefois lorsque la famille se réunissait autour du feu. Mais son père ajoutait toujours une précision que les puissants oublient facilement : le chef ne parle jamais le premier. Il écoute d’abord. Le souvenir traverse l’esprit du ministre avec une netteté presque douloureuse.
— Oui, répond-il. Mais chaque époque entend cette phrase avec ses propres oreilles. Pour les anciens, elle n’est pas nécessairement une justification de la domination. Elle rappelle que la communauté a besoin d’une voix capable de conclure après l’écoute.
Le fonctionnaire sourit légèrement.
— Alors le chef n’est pas celui qui parle le plus fort ?
— Non. Le chef est celui qui porte le poids des paroles des autres. Sa parole est grande parce qu’elle est habitée par celles qu’il a entendues.
Le ministre prononce cette phrase avec assurance.

Mais intérieurement, une autre voix lui murmure qu’il n’est pas certain de l’avoir toujours respectée. Il se souvient de certaines réunions auxquelles il a participé. Il se revoit assis autour de longues tables, entouré de conseillers et de hauts fonctionnaires. Il se rappelle les dossiers approuvés en quelques minutes, les décisions prises avant même que les consultations ne commencent.
À l’époque, il appelait cela l’efficacité. Aujourd’hui, il se demande parfois si ce n’était pas simplement une manière élégante de ne pas écouter. Un silence s’installe. Le fonctionnaire observe son interlocuteur. Il comprend que le ministre ne défend pas seulement une idée. Il se défend peut-être lui-même contre quelque chose.
— Mais que devient cette parole lorsque celui qui la prononce oublie qu’elle vient d’un peuple ? demande-t-il.
Le ministre reste silencieux. La question vient de toucher un endroit qu’il protège depuis longtemps.

José Tshisungu wa Tshisungu

LE DRAME DE LA DIASPORA : OÙ EST CHEZ MOI ?

À Kinshasa, ce matin du 10 septembre 2026, la ville s’est réveillée avant le soleil.
Dans la parcelle de papa Emmanuel, le coq du voisin a chanté trop tôt. Dans la rue, les premiers klaxons des taxis se mêlent aux appels des vendeuses. Une femme traverse la chaussée avec une bassine de pains encore chauds sur la tête. Plus loin, un vendeur de journaux crie les titres du matin, tandis qu’un groupe de jeunes, téléphones à la main, commente les nouvelles venues d’Europe. Dans le salon de la maison familiale, le ventilateur s’est arrêté. Une fois encore, le courant vient de partir. La télévision, branchée sur une petite batterie, continue pourtant de parler. À l’écran, un journaliste annonce les nouvelles mesures prises par plusieurs gouvernements européens contre l’immigration. Les images montrent des frontières renforcées, des manifestations, des meetings politiques où des foules agitent des drapeaux nationaux. Un responsable d’un parti d’extrême droite promet de « reprendre le contrôle » du pays. Personne ne touche au thé. Sur le canapé, le père, Emmanuel, soixante-huit ans, regarde fixement l’écran. Il connaît l’Europe. Il y a vécu trente-deux ans. Il est parti de Kinshasa en 1995, avec une petite valise noire, deux chemises et l’adresse d’un cousin à Bruxelles. Aujourd’hui, il possède la nationalité belge. Ses deux filles sont nées en Belgique. Son fils travaille à Liège. Lui-même a passé sa vie à conduire des autobus. Depuis sa retraite, il partage son temps entre Bruxelles et Kinshasa. Dans la maison, on l’appelle encore « Papa Bruxelles ». Le téléphone posé sur la table se met à vibrer. C’est son fils.
— Papa, tu as vu les nouvelles ?
— Oui.
— Ici, ça devient sérieux.
Emmanuel ne répond pas tout de suite. Par la fenêtre ouverte, il entend les klaxons de la rue. Une moto-taxi passe devant la parcelle. Une voisine appelle son enfant. Quelqu’un met de la musique beaucoup trop fort.
— Tu veux revenir ? demande enfin Emmanuel.
Un silence.
— Je ne sais pas.
Cette phrase tombe dans le salon avec le poids d’une mauvaise nouvelle. Car revenir n’est pas si simple. Le fils d’Emmanuel a trente ans. Il est né en Belgique. Il parle le français avec l’accent de Bruxelles. Il connaît Kinshasa par les vacances de son enfance, les mariages, les funérailles, les photos et les récits de son père. Il aime le Congo, mais il n’y a jamais vraiment vécu.
Alors, lorsqu’Emmanuel lui dit :
— Tu pourrais rentrer. Ici, tu es chez toi.
Le fils répond :
— Mais papa, est-ce que je suis encore chez moi ?
Voilà la question que la télévision ne posera jamais. Elle parlera de statistiques, de frontières, de natalité, de sécurité, d’identité nationale. Elle parlera du vieillissement de l’Europe et de la peur du « grand remplacement ». Elle expliquera que les Européens sont de moins en moins nombreux à naître et que les populations venues d’Afrique deviennent plus visibles. Mais elle ne montrera pas le visage d’un Congolais devant une maison de Kinshasa, se demandant où se trouve désormais son pays. Le « grand remplacement » est une expression commode pour ceux qui veulent transformer une angoisse démographique en peur de l’étranger. Mais derrière les mots, il y a des vies. Il y a Emmanuel. Il y a son fils. Il y a ses filles. Il y a tous ces Congolais qui ont passé dix, vingt ou trente ans à construire leur existence en Europe. Que leur dira-t-on demain ? Qu’ils sont devenus trop étrangers pour rester ? Et s’ils rentrent, que leur dira le Congo ? Que vous êtes revenus trop tard ? C’est ici que commence le véritable drame. Car la diaspora congolaise est prise entre deux inquiétudes. En Europe, elle découvre qu’une partie de la classe politique voudrait réduire sa présence. Au Congo, elle découvre qu’elle a changé pendant son absence et que le pays lui-même n’est plus celui qu’elle avait quitté. À Kinshasa, Emmanuel connaît cette vérité. Il regarde sa maison. Le mur extérieur a été repeint. La vieille boutique du coin est devenue un salon de coiffure. Le terrain vague où, enfant, il jouait est maintenant couvert de constructions. La ville qu’il porte dans sa mémoire n’existe plus tout à fait. Il comprend alors que le retour n’est jamais un simple retour. On ne revient pas dans le passé. On revient dans un pays qui a continué à vivre sans nous. Et pourtant, quelque chose demeure. Une langue. Une tombe. Un fleuve. Une famille. Une manière de rire. Une odeur de braise au petit matin. Un enfant qui vous appelle « papa » avec un accent européen, mais qui sait exactement ce qu’est le fufu, le bitekuteku ou le poisson salé préparé comme au pays. Alors Emmanuel se demande si son fils doit revenir. Moi, je ne lui conseillerais ni de rester par peur ni de rentrer par humiliation. La diaspora congolaise ne doit pas attendre d’être expulsée pour réfléchir à son avenir. Mais elle ne doit pas davantage accepter l’idée selon laquelle le retour serait la punition naturelle de celui qui n’est plus désiré en Europe. Il faut avoir le courage d’imaginer autre chose. Et si le Congolais pouvait vivre à Bruxelles sans renoncer à Kinshasa ? Et s’il pouvait investir à Kananga tout en travaillant à Paris ? Et si une famille pouvait avoir une maison à Ilebo et une autre à Liège ? Et si le retour pouvait être choisi temporaire, partiel, multiple ? Le Congo aurait tout à gagner à comprendre que ses enfants de la diaspora ne reviennent pas nécessairement les mains vides. Ils rapportent des compétences, des expériences, des réseaux, des idées. Ils peuvent participer à la reconstruction du pays sans devoir effacer les années passées ailleurs. Mais eux aussi devront comprendre que le Congo n’est pas un musée où l’on conserve intact le souvenir de ceux qui sont partis. Il faudra accepter de revenir comme on revient chez quelqu’un qu’on aime : avec affection, mais sans prétendre que rien n’a changé. Dehors, à Kinshasa, le courant revient brusquement. Le ventilateur se remet à tourner. La télévision augmente automatiquement le volume. À Bruxelles, le fils d’Emmanuel attend toujours une réponse. Son père regarde l’écran, puis la cour, puis le vieux manguier planté par son propre père. Enfin, il reprend son téléphone.
— Mon fils, lui dit-il, ne rentre pas parce qu’ils ne veulent plus de toi. Et ne reste pas parce que tu as peur de rentrer.
Un silence.
— Rentre un jour parce que tu auras quelque chose à construire ici. Et si tu dois rester là-bas, reste debout.
C’est peut-être cela, finalement, que 2026 devrait apprendre aux Congolais. Ne pas attendre que l’Europe décide de leur place. Ne pas demander au Congo de réparer toutes les blessures de l’exil. Ne pas choisir entre deux patries comme on choisit entre deux camps. Construire des ponts. Car le véritable avenir de la diaspora ne se trouve peut-être ni entièrement à Bruxelles ni entièrement à Kinshasa. Il se trouve dans cette capacité nouvelle à appartenir aux deux rives sans être prisonnier d’aucune d’entre elles. À Kinshasa, le soleil est maintenant haut. La rue est pleine. La ville continue. Et, quelque part entre le fleuve Congo et les rues de Bruxelles, un homme de trente ans cherche encore la réponse à une question très simple et très ancienne : Où est chez moi ? Peut-être que la réponse de 2026 sera enfin celle-ci : Chez moi est l’endroit où je peux encore choisir mon avenir.

José Tshisungu wa Tshisungu