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dimanche, mai 3, 2026

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LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (24)

« Le chien a quatre pattes, mais il choisit un seul chemin. »

Le proverbe met en lumière une vérité simple : la multiplicité des moyens n’empêche pas l’unité de la trajectoire. Le chien, malgré ses quatre pattes, ne peut emprunter qu’un seul chemin à la fois. Ainsi en est-il de l’existence humaine : les ressources peuvent être nombreuses, les possibilités variées, mais l’action exige un choix. La vie ne se construit pas dans la dispersion, mais dans la focalisation. Choisir un chemin, c’est renoncer aux autres, et ce renoncement est la condition même de l’avancée. Le proverbe valorise donc la cohérence, la décision et la fidélité à une direction claire.

Cependant, cette lecture peut sembler réductrice. Le chien change de direction, explore, hésite, revient sur ses pas. Ses quatre pattes symbolisent aussi une capacité de mobilité et d’adaptation. Réduire son mouvement à un seul chemin pourrait masquer la richesse de ses explorations. De même, dans la vie humaine, les trajectoires ne sont pas toujours linéaires. Les détours, les bifurcations et les reprises peuvent être des formes d’apprentissage. Le proverbe, en insistant sur l’unicité du chemin, risque alors de sous-estimer la complexité des parcours réels, où l’évolution passe parfois par la diversité des expériences.

Entre la stabilité et la mobilité, le proverbe invite à distinguer le chemin apparent et la direction profonde. Si les pas peuvent varier, si les détours sont possibles, encore faut-il qu’ils s’ordonnent vers une cohérence d’ensemble. Le chien peut explorer, mais il avance toujours avec son corps unifié ; de même, l’homme peut multiplier les expériences sans perdre de vue son orientation essentielle. La sagesse consiste alors non pas à nier la diversité des chemins possibles, mais à leur donner une direction commune. Ainsi, l’unité ne réside pas dans la rigidité du parcours, mais dans la constance du sens.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (23)

« Le pouvoir a autant besoin de l’appui des aînés que de celui des cadets.»

Ce proverbe énonce une vérité politique et sociale dont j’ai pu mesurer la portée dans plusieurs villages situés sur la route de Demba, entre le secteur de Tshibungu et la cité administrative de Bena-Leka, au Kasaï central, en RDC. Je parcourais cette région dans les années 1980 à la recherche des mots d’origine française et portugaise intégrés au ciluba parlé.

En entendant ce proverbe, je compris qu’aucun pouvoir ne peut se maintenir durablement sans le concours de toutes les générations. Les aînés, munis de cannes ou assis sur des chaises longues à l’ombre des manguiers, incarnent l’expérience accumulée ; ils détiennent la mémoire des luttes anciennes ainsi que la sagesse acquise au fil des épreuves, sagesse qu’ils se montrent toujours disposés à transmettre. Les cadets, pour leur part, engagés dans les travaux communautaires et dans l’art du divertissement lorsque tombe le soir de cette saison sèche qui m’avait tant séduit, portent l’énergie du renouveau, l’esprit d’innovation et la capacité d’adaptation aux exigences du présent. Pour être stable, le pouvoir doit donc s’adosser à cette double assise : d’un côté la tradition qui éclaire, de l’autre la jeunesse qui dynamise. Négliger l’une ou l’autre revient à fragiliser l’édifice collectif en rompant l’équilibre entre la continuité et le changement. Le chef Kabeya Ditu, du village de Kwadi, en paya le prix le plus lourd pour s’être opposé aux jeunes agriculteurs. Ainsi, le proverbe apparaît comme un appel à l’harmonie.

Cependant, cette harmonie proclamée ne va pas de soi. Les intérêts des aînés et ceux des cadets peuvent diverger, parfois même s’affronter. Les premiers tendent à conserver leurs acquis et à maintenir des structures qui leur sont favorables, tandis que les seconds aspirent à redistribuer les rôles et à accélérer les mutations. Une pareille tension peut engendrer des conflits de légitimité où chaque groupe revendique sa part d’influence dans l’exercice du pouvoir. En outre, le discours de la complémentarité peut servir de voile à des rapports inégaux dans lesquels une génération instrumentalise l’autre sans réel partage de l’autorité.

Entre coopération et rivalité, ce proverbe invite donc à penser un équilibre en mouvement. Le pouvoir ne se consolide ni par l’exclusion des aînés ni par la marginalisation des cadets, mais par leur articulation réfléchie. La véritable sagesse politique consiste à convertir les différences générationnelles en ressources complémentaires plutôt qu’en foyers de division. Un authentique pacte intergénérationnel permet alors d’unir la mémoire et l’avenir, la stabilité et l’innovation. Le pouvoir cesse d’être le privilège d’un âge : il devient une construction collective dans laquelle chaque génération apporte sa contribution indispensable à la continuité de la société.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (22)

« Celui qui vit en pays étranger ressemble à une personne perchée au sommet d’un arbre. »

Le proverbe traduit la fragilité de l’existence en terre inconnue. Être à l’étranger, c’est se tenir en équilibre instable, comme une personne perchée au sommet d’un arbre, sans certitude sur la solidité des branches ni sur la direction du vent. Loin de ses repères familiers, l’individu perd ses appuis sociaux, linguistiques et culturels. Chaque geste demande prudence, chaque parole exige adaptation. Cette position en hauteur évoque autant la visibilité que la vulnérabilité : on voit loin, mais on tombe facilement. Ainsi, le proverbe souligne l’insécurité structurelle de l’exil, où l’individu vit dans une forme de tension permanente entre la survie et l’adaptation.

Pourtant, cette image peut être inversée. Le sommet de l’arbre n’est pas seulement un lieu de danger, mais aussi un point de vue privilégié. L’étranger, justement parce qu’il est déplacé, peut acquérir une vision plus large, comparer les mondes, relativiser les certitudes. L’exil devient alors une école de lucidité et d’adaptation. Perché, certes, mais aussi dégagé des contraintes immédiates du sol natal, il découvre d’autres possibles. La fragilité peut ainsi se transformer en mobilité, et l’incertitude en capacité d’invention. Le proverbe, dans cette lecture, exagère le risque au détriment des potentialités créatrices de la distance.
Entre instabilité et ouverture, le proverbe met en lumière la condition ambivalente de l’étranger. Oui, il existe une perte d’ancrage qui fragilise l’être ; mais ce lieu peut aussi devenir un espace de transformation. La véritable sagesse consiste à apprendre à se maintenir dans cette position instable sans y perdre son équilibre intérieur. L’étranger n’est ni totalement perdu ni totalement libre : il est en construction. Et c’est dans cette tension entre la peur de tomber et la capacité à voir autrement que se forge une identité nouvelle, à la fois fragile et inventive.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

La rançon du cœur ouvert

  • La mésaventure d’un généreux donateur.
    Il était, dans un village que le vent semblait bénir et oublier tour à tour, un homme dont la richesse n’avait d’égale que la largesse. On disait de lui qu’il avait bâti sa fortune à la sueur de son front, grain après grain, comme on assemble patiemment une moisson. Rien ne lui avait été offert, sinon la force de ses bras et la droiture de son âme.
    Mais cet homme portait en lui un défaut que certains appelaient vertu, et que d’autres jugeaient faiblesse : il ne savait pas dire non.
    Sa maison n’avait pas de portes fermées. Les malades indigents trouvaient chez lui des soins que même les dispensaires refusaient. Les enfants des pauvres y recevaient le prix de leur scolarité, parfois même leurs cahiers, leurs uniformes, et l’espoir d’un lendemain moins rude. Les ventres creux y trouvaient du pain, les sans-abri un toit, les morts abandonnés une sépulture digne.
    Il donnait comme on respire. Sans compter. Sans mesurer. Sans se protéger.
    Dans les villages reculés, là où les routes s’effacent et où l’État n’est plus qu’un souvenir, il livrait médicaments et vivres. Il avançait les coûts, convaincu que les factures seraient honorées, que la parole donnée avait encore un poids.
    Puis vint le temps des vaches maigres.
    L’État se mura dans le silence. Les dettes restèrent des promesses mortes. Et peu à peu, la fortune de l’homme fondit, comme neige sous un soleil implacable. Ses réserves s’épuisèrent, ses comptes se vidèrent, ses biens se dispersèrent.
    Mais lui… lui continua.
    Comme si la misère des autres avait plus d’urgence que la sienne. Comme si son cœur refusait d’apprendre la prudence. Il répondit encore aux appels, aux pleurs, aux mains tendues. Jusqu’au jour où il ne lui resta plus rien.
    La faillite ne fut pas seulement financière. Elle fut intime. Brutale. Silencieuse.
    Il ne pouvait plus payer ses créanciers. Pire encore, il ne pouvait plus nourrir les siens.
    Et c’est alors que le monde révéla son visage le plus cruel.
    Ceux qu’il avait relevés se mirent à rire. Ceux qu’il avait nourris se mirent à juger. Ceux qu’il avait sauvés se mirent à chanter.
    « Il a mal géré son argent », disaient-ils, avec ce ton tranchant des certitudes faciles.
    Des quolibets fusaient. Des chansons sarcastiques couraient dans les rues, répétées comme des refrains populaires. On tournait en dérision celui qui, hier encore, était une bénédiction vivante.
    Le bienfaiteur était devenu un exemple… mais un exemple à ne pas suivre.
    Et lui, désormais sur la paille, portait en silence le poids d’une question que nul ne semblait vouloir entendre :
    Était-ce une faute d’avoir trop donné… ou une tragédie d’avoir donné dans un monde qui oublie ?
    L’histoire ne dit pas ce qu’il est devenu.
    S’est-il relevé, apprenant enfin à fermer la main autant qu’à l’ouvrir ?
    S’est-il retiré, blessé à jamais par l’ingratitude des hommes ?
    Ou continue-t-il, quelque part, à donner encore, mais dans l’ombre, loin des regards et des chants ?
    Peut-être que la véritable réponse ne se trouve pas dans son destin…
    mais dans le nôtre.
    Car au fond, cette histoire pose une question simple, et pourtant redoutable :
    Que faisons-nous de ceux qui nous ont aimés au point de s’oublier eux-mêmes ?
    WOS.

NUIT DE TERREUR

Le silence habituel qui enveloppe le couvent Sainte-Brigitte, situé à la lisière d’un quartier périphérique de Kananga, n’a pas résisté à la violence de la nuit de samedi dernier. Là où l’on entend d’ordinaire les bêlements des porcelets, les gloussements des poules et les cantiques étouffés des religieuses en prière, ce sont des coups fracassants, des cris d’enfants terrifiés et des ordres lancés d’une voix brutale qui ont déchiré l’obscurité.


Vers deux heures du matin, plusieurs hommes vêtus d’uniformes semblables à ceux de l’armée nationale ont tenté de forcer le portail principal de cette modeste communauté religieuse. Le couvent, qui abrite aussi un orphelinat de vingt-sept enfants abandonnés, a frôlé le pire.


Ici, il n’y a ni richesse, ni coffre-fort, ni influence politique. Il n’y a que des femmes consacrées qui vivent de privations et de travail manuel. Pourtant, la peur s’y est invitée avec des bottes.


C’est un couvent qui survit sans la manne du Vatican. Contrairement aux idées reçues, toutes les maisons religieuses d’Afrique ne bénéficient pas de subsides réguliers venus de Rome. À Sainte-Brigitte, les sœurs vivent dans une pauvreté presque monastique. La toiture en tôle porte les cicatrices de plusieurs saisons de pluies. Les dortoirs des orphelins sont meublés de lits de fortune. La cuisine fonctionne au charbon de bois.

Pour nourrir les enfants et assurer un minimum de soins, les religieuses ont transformé l’arrière-cour en petite exploitation agricole. Une porcherie de briques rouges, un poulailler grillagé, quelques rangées de manioc et de légumes : voilà leur économie de survie.« Nous ne recevons aucune subvention du Vatican. Nous écrivons, nous sollicitons, mais les réponses tardent ou n’arrivent jamais. Alors nous avons appris à faire parler la terre et les animaux », confie avec une dignité poignante la mère supérieure, sœur Angèle Mwimpa. Chaque matin, les religieuses passent des psaumes aux seaux d’eau, des vêpres à la distribution de maïs aux cochons. Leur foi a l’odeur mêlée de l’encens et du fumier.


La nuit où la porte a tremblé. Selon plusieurs témoignages recueillis sur place, un véhicule non immatriculé se serait immobilisé devant le couvent peu avant l’attaque. Six hommes en treillis en seraient descendus. Armés de crosses, de barres métalliques et de lampes torches, ils auraient commencé à frapper violemment le grand portail.


« Ouvrez ! Contrôle militaire ! » criait l’un d’eux. Mais derrière la porte, ce n’était ni un dépôt d’armes ni une résidence de trafiquants. C’était un dortoir d’enfants déjà meurtris par l’abandon. Les religieuses se sont aussitôt réveillées. Certaines ont couru vers la chapelle, d’autres vers les chambres des petits. Les orphelins, saisis d’effroi, se sont mis à hurler. Des fillettes se sont accrochées aux pagnes multicolores des sœurs. Des garçons ont rampé sous les lits.


La mère supérieure raconte la scène avec une voix encore brisée : « J’ai cru que c’était notre dernière heure. Ils cognaient comme des gens venus arracher la vie. Nous n’avons ni soldats ni gardes. Nous n’avions que notre prière et notre barricade de pauvres. » Avec quelques religieuses, elle a poussé contre la porte des bancs, des sacs de maïs et même des morceaux de bois afin de retarder l’intrusion.


Pendant près de vingt minutes, le portail a résonné comme un tambour de guerre.
Le voisinage médusé : « Même les sœurs ne sont plus épargnées ». Les habitants des parcelles voisines, réveillés par le vacarme, ont suivi la scène depuis les maisons. Aucun n’a osé s’approcher immédiatement, tant la présence des bandits inspirait la crainte.


« Nous pensions assister à une opération officielle. Mais quand nous avons entendu les enfants crier, nous avons compris que quelque chose n’allait pas », raconte un riverain.
Un autre renchérit : « Si des gens habillés comme l’armée attaquent de bonnes sœurs qui élèvent des cochons pour nourrir des orphelins, alors plus personne n’est en sécurité dans ce pays. »

Finalement, alertés par les appels de détresse et les coups de sifflet improvisés, plusieurs jeunes du quartier ont commencé à converger vers le couvent. Entendant la foule s’approcher, les assaillants ont pris la fuite dans la nuit, sans être identifiés. Ils n’ont pas réussi à entrer. Mais ils ont laissé derrière eux une porte défoncée, des enfants traumatisés et une communauté religieuse suspendue à l’angoisse.

La mère supérieure interpelle l’État. Au lendemain du drame, sœur Angèle Mwimpa ne cachait ni sa fatigue ni son indignation. Debout devant le portail fissuré, les mains croisées sur son chapelet, elle a lancé une question simple, presque nue, mais lourde comme un verdict : « Si l’État ne peut pas protéger un orphelinat de religieuses sans défense, qui protégera les plus faibles ? Devons-nous attendre qu’un massacre se produise pour être entendues ? » Son visage portait la lassitude des femmes qui ont trop longtemps prié dans le vide administratif. Depuis plusieurs mois, explique-t-elle, des lettres auraient été adressées aux autorités locales pour signaler l’insécurité grandissante dans la zone. Aucune patrouille régulière, aucune présence dissuasive, aucun système d’alerte n’aurait été mis en place. Le couvent vit donc comme une chandelle dans le vent : éclairant autour de lui, mais menacé à chaque rafale.


Une question qui dérange : où est l’État ? L’émotion soulevée par cette tentative d’intrusion dépasse le simple fait divers. Elle révèle une vérité plus sombre : dans de nombreuses périphéries urbaines, les institutions caritatives survivent sans protection alors qu’elles suppléent aux défaillances publiques. Ces religieuses nourrissent des orphelins que l’État n’assiste pas. Elles soignent des enfants que l’administration ne connaît même pas. Elles produisent de quoi subsister avec des porcs et des poules pendant que les promesses officielles se consument dans les bureaux climatisés.


Et lorsque la violence frappe à leur porte, personne n’est là. Le silence des autorités depuis cette attaque scandalise les habitants. Beaucoup s’interrogent : les uniformes aperçus étaient-ils authentiques ou empruntés par des criminels ? Pourquoi aucune enquête sérieuse n’a-t-elle encore été annoncée ? Pourquoi faut-il toujours attendre que les larmes versent du sang pour déclencher une réaction institutionnelle ?


Maintenant le couvent vit entre la foi et la peur. Ce lundi matin, les religieuses ont repris tant bien que mal leurs activités. Une sœur distribuait le maïs aux poules. Une autre pansait un porcelet malade. Dans la cour, quelques orphelins jouaient sans enthousiasme. Mais chaque bruit de moteur les faisait sursauter. La cloche de la chapelle a sonné l’angélus comme pour conjurer la nuit passée. Le couvent Sainte-Brigitte tient encore debout, fragile citadelle de charité au milieu d’un territoire gagné par l’insécurité. Ses murs ne sont pas de marbre ; ils sont faits de briques, de prières, de fumier, de fatigue et d’abnégation.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LE DOLLAR DICTE SA LOI.

Kinshasa. — Sous un soleil déjà lourd de fin de matinée, la rue principale du marché central bruisse d’une agitation familière. Ici, les voix s’entrecroisent, les calculs s’échangent à la volée, et les billets passent de main en main avec une rapidité presque nerveuse. Nous sommes au cœur du territoire des cambistes, ces intermédiaires informels du change, devenus indispensables dans une économie où la monnaie locale semble perdre, jour après jour, de sa stabilité face au dollar américain.
Adossé à une petite table de fortune, entre deux étals de fruits et de téléphones d’occasion, un cambiste ajuste ses liasses de billets avec une précision méthodique. Il observe la rue, l’œil attentif, comme un commerçant habitué aux caprices du vent.
« Ici, tout change trop vite », lâche-t-il en haussant les épaules. « Le matin, le taux est à un niveau. À midi, il a déjà bougé. Et le soir, il ne reste plus rien de sûr. Nous, on suit seulement le mouvement. »
Autour de lui, des clients s’arrêtent, hésitent, comparent. Certains viennent convertir quelques billets de monnaie locale en dollars, d’autres font le chemin inverse, souvent avec un air inquiet. Le dollar est devenu, pour beaucoup, la véritable référence, l’étalon invisible de toutes les transactions.
Non loin de là, un jeune commerçant qui vend des vêtements d’occasion exprime son exaspération. Sa voix est rapide, presque tendue.
« Comment voulez-vous fixer un prix stable ? Le matin, je calcule mes marchandises avec un taux. L’après-midi, si le taux change, je perds déjà de l’argent. C’est nous les petits commerçants qui subissons. »
Un autre passant, fonctionnaire cette fois, partage la même frustration. Il parle de son salaire en monnaie locale comme d’une valeur qui s’effrite.
« Quand je reçois mon salaire, je me dépêche de convertir une partie en dollars. Sinon, je perds. On ne peut plus planifier quoi que ce soit. Même les projets familiaux deviennent incertains. »
Le cambiste, lui, tempère. Il insiste sur la logique du marché, sur l’offre et la demande, sur les flux qui dépassent les individus.
« Nous ne créons pas la volatilité, nous la reflétons. Le dollar monte, la monnaie locale suit. Nous sommes au milieu de tout ça. »
Mais ses explications peinent à calmer les inquiétudes. Dans cette rue où se croisent espoirs et calculs, chacun semble pris dans une même spirale : celle d’une instabilité qui transforme chaque transaction en pari.
Plus loin, une vieille femme, assise à l’ombre d’un parasol défraîchi, conclut la conversation d’une voix douce mais résignée :
« Autrefois, on savait ce que valait l’argent. Aujourd’hui, on apprend chaque jour à recommencer les comptes. »

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (20)

« Si le poisson vous dit que le crocodile est malade, croyez le, car il vit dans l’eau à côté de lui. »

Le proverbe érige la proximité en critère de vérité. Celui qui partage le même milieu, qui observe au quotidien les gestes et les rythmes d’un autre, acquiert un savoir que l’étranger ne possède pas. Le poisson, immergé dans l’univers du crocodile, devient un témoin privilégié de ses failles et de ses forces. Sa parole n’est pas abstraite : elle est nourrie par l’expérience directe. Ainsi, le proverbe invite à accorder du crédit à ceux qui vivent au plus près des réalités qu’ils décrivent. Il valorise une connaissance incarnée, enracinée dans la cohabitation, contre les jugements distants souvent approximatifs.

Mais cette même proximité peut troubler la vérité qu’elle prétend garantir. Vivre avec le crocodile, n’est-ce pas aussi vivre sous sa menace ? Le poisson peut parler avec crainte, calculer ses mots, ou même déformer la réalité pour se protéger. La familiarité n’exclut ni la peur ni l’intérêt. Elle peut engendrer des silences, des exagérations ou des complicités tacites. De plus, l’habitude risque d’émousser le regard : ce qui est anormal peut devenir banal aux yeux de celui qui y est constamment exposé. Ainsi, le témoignage du proche, loin d’être infaillible, peut être entaché de subjectivité, de dépendance ou de résignation.

Entre la confiance et la prudence, le proverbe appelle à une intelligence de l’écoute. Il ne s’agit pas de croire aveuglément toute parole issue de la proximité, ni de la rejeter systématiquement. La sagesse consiste à reconnaître la valeur de l’expérience vécue tout en la confrontant à d’autres regards. Le poisson sait des choses que l’on ignore, mais il ne dit pas toujours tout, ni toujours comme il faut. Croire devient alors un acte réfléchi : accueillir la parole du proche, l’interroger, la croiser. Ainsi, la vérité ne naît ni de la distance seule, ni de la proximité seule, mais de leur mise en dialogue.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PREMIÈRE MINISTRE INSULTÉE

L’insulte, en politique, n’est pas seulement une faute de langage : elle est une fatigue de la conscience, une manière de renoncer à comprendre pour mieux détruire. Et voici qu’une Première ministre, exposée à la lumière ingrate des réseaux sociaux, devient le réceptacle de cette fatigue collective, comme si le pays, incapable de se dire à lui-même ses propres fractures, choisissait de les projeter sur un visage.

On s’indigne, à juste titre, de la brutalité des propos, de leur caractère exécrable, souvent assumé à visages découverts. Des femmes du Parlement, des associations comme celles qui se réclament de Ne-Kongo, en appellent à la justice. Elles demandent des enquêtes, des sanctions et exigent l’application de la loi. Mais la loi, ici, ressemble à ces digues que l’on dresse après la crue : elle rassure sans toujours contenir. Car ce qui déborde n’est pas seulement un excès de paroles, c’est une certaine idée du pouvoir qui s’est lentement dissoute.

Il faut oser remonter le fil de cette dissolution. L’histoire politique de l’insulte en République démocratique du Congo ne commence pas dans les fils numériques d’aujourd’hui. Elle s’enracine dans une rupture plus ancienne, plus silencieuse : celle de 1960, lorsque l’indépendance, en libérant les corps, a aussi désacralisé l’autorité. L’homme blanc, autrefois perçu dans l’imaginaire populaire comme une figure quasi divine — Muzungu ndjo Mungu — cessait d’être intouchable. Ce fut une victoire, sans doute, mais aussi une chute : car en abattant l’idole, on n’a pas toujours su reconstruire la légitimité.

Dès lors, une philosophie implicite s’est installée : l’autorité ne mérite pas le respect, seulement la crainte. Et lorsque la crainte disparaît, il ne reste plus rien, sinon la dérision, l’insulte, la parole sans frein. La démocratie, mal comprise, devient alors un théâtre sans règle, où la liberté d’expression se confond avec la liberté d’agresser. Les réseaux sociaux n’ont rien inventé : ils ont seulement offert à cette disposition ancienne une scène infinie.

Ce qui trouble davantage, c’est la manière dont cette dérive est accompagnée, parfois même bénie, par des voix censées apaiser. Certains hommes d’Église, en renvoyant tout jugement à la justice divine, déchargent le présent de sa responsabilité. Comme si l’histoire pouvait attendre le ciel pour se corriger. Mais pendant ce temps, la République s’effiloche dans l’indécision, et le pouvoir, privé de respect autant que de crainte, se trouve atteint dans sa capacité d’agir.

Faut-il alors s’étonner de l’ampleur des insultes ? Non. La véritable question est ailleurs, plus dérangeante : qu’est-ce qui, dans notre manière de concevoir l’autorité, rend possible une telle dégradation du langage ? Car l’insulte n’est jamais un commencement. Elle est le symptôme d’un désordre plus profond, d’une société qui ne sait plus ni obéir, ni contester avec dignité.

Il serait facile de moraliser, de condamner les coupables visibles, de réclamer des châtiments exemplaires. Mais ce serait encore rester à la surface. La tâche est plus exigeante : elle consiste à réapprendre le respect sans retomber dans la peur, à redonner à l’autorité une légitimité qui ne soit ni imposée ni moquée. Autrement dit, à reconstruire un espace où la parole, même libre, ne soit pas abandonnée à sa propre violence.

Car une République où l’on insulte sans retenue est une République qui doute d’elle-même. Et ce doute, s’il n’est pas interrogé, finit toujours par devenir une forme de consentement au désordre.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

IMMERSION CHEZ UN FOUDROYEUR (2)

Kabaala. — Dans cette localité reculée, accessible par une piste qui s’enfonce dans la brousse, certains habitants continuent de consulter un « foudroyeur », figure associée à des pratiques mystiques censées agir sur le destin ou régler des conflits. Une réalité qui coexiste avec les institutions modernes, souvent perçues comme défaillantes.
C’est dans ce contexte que nous avons accompagné un homme venu chercher une solution à un différend conjugal. Il accuse un responsable religieux d’être à l’origine de la rupture de son couple. Estimant ne pas pouvoir obtenir réparation par les voies judiciaires, il a choisi de se tourner vers ce praticien traditionnel.
« Je n’ai plus confiance dans les tribunaux », confie-t-il en chemin. Comme lui, plusieurs habitants évoquent la lenteur des procédures, le coût des démarches ou encore le sentiment d’injustice. Dans ces conditions, le recours à des figures traditionnelles apparaît, pour certains, comme une alternative.
La demande du visiteur reste toutefois imprécise. Il parle de « faire cesser » une situation qu’il juge insupportable, sans expliciter clairement les moyens attendus. Cette ambiguïté est fréquente dans ce type de consultation, où les attentes oscillent entre la protection, la réparation symbolique et le désir de représailles.
Contrairement aux représentations spectaculaires souvent associées à ces pratiques, la case du foudroyeur se distingue par sa simplicité. Aucune mise en scène particulière, aucun signe ostentatoire. Le lieu est sobre, presque ordinaire.
L’homme qui nous reçoit ne correspond pas non plus aux images véhiculées par la rumeur. Calme, posé, il adopte une attitude mesurée. Il écoute longuement avant de répondre, sans élever la voix ni chercher à impressionner.
Au cours de l’entretien, le foudroyeur insiste d’abord sur la nécessité de dire la vérité. « Si tu mens, cela se retournera contre toi », prévient-il. Il affirme également qu’il ne s’engage pas dans des actions visant à nuire gravement sans justification sérieuse.
« Le sang humain parle », explique-t-il, suggérant que certains actes auraient des conséquences irréversibles. Il ne rejette pas la demande, mais en fixe les limites, laissant entendre que toute intervention doit être encadrée.
Ce type de consultation révèle moins une adhésion totale à des pratiques mystiques qu’un besoin de donner un sens à des situations vécues comme injustes ou incompréhensibles. Pour certains, il s’agit de retrouver une forme de contrôle face à des événements qui échappent aux mécanismes institutionnels.
Sur place, il apparaît que le rôle du foudroyeur dépasse celui d’un simple exécutant de rituels. Il agit aussi comme un interlocuteur, un médiateur symbolique, voire un régulateur moral dans certaines situations.
À la sortie, rien ne permet de mesurer immédiatement les effets de la consultation. Le visiteur repart sans réponse définitive, mais avec le sentiment d’avoir été entendu.
À Kabaala, comme dans d’autres régions, ces pratiques continuent de s’inscrire dans le quotidien de certaines populations. Elles traduisent à la fois la persistance des croyances traditionnelles et les limites perçues des institutions modernes.
Entre la justice formelle et le recours aux pratiques coutumières, les habitants naviguent souvent dans un espace hybride. Le cas observé à Kabaala illustre cette tension : face à l’incertitude, certains choisissent des voies parallèles pour tenter de résoudre leurs conflits.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (19)

« Quoi qu’il arrive, suivons le cours des événements »

 La formule séduit par sa douceur : elle évoque une eau lente, un monde où l’homme ne s’épuise pas à lutter contre le courant. Mais cette apparente sagesse recouvre une tension essentielle entre deux attitudes distinctes : l’intelligence du réel et la démission devant lui.
 Suivre le cours des événements peut d’abord relever d’une prudence légitime. Dans toute société, il existe une part d’imprévisible qui échappe à la volonté humaine. Le paysan observe le ciel avant de semer ; le pêcheur ne défie pas la rivière en crue. Cette posture n’est pas une faiblesse, mais une reconnaissance des limites de l’action. Elle consiste à ne pas agir à contretemps, à ne pas forcer des situations encore immatures. Dans ce cadre, “suivre” signifie observer, attendre, comprendre avant d’intervenir.
 Appliquée à l’action publique, cette attitude peut même devenir une méthode. Un responsable avisé ne confond pas vitesse et efficacité. Il sait que certaines décisions exigent de la maturation, que toute réforme imposée sans tenir compte des dynamiques sociales risque de produire l’effet inverse de celui recherché. Ici, suivre le cours des événements ne signifie pas s’y soumettre, mais s’y inscrire avec discernement.
 Cependant, cette prudence cesse d’être une vertu dès lors qu’elle se transforme en principe d’inaction. Le critère de bascule est clair : il apparaît lorsque l’observation ne prépare plus la décision, mais la remplace. À partir de ce moment, “suivre” ne signifie plus comprendre pour agir, mais renoncer à agir.
 Dans le cadre du pouvoir public, cette dérive a des conséquences majeures. Gouverner, ce n’est pas assister au déroulement du monde, c’est intervenir dans son orientation. Le responsable n’est pas un spectateur éclairé, mais un acteur chargé de répondre des situations. Se retrancher derrière le “cours des événements”, c’est alors déplacer la responsabilité vers une abstraction commode : le destin, les circonstances, ou le temps.
 Cette posture produit un effet bien identifiable : la dilution des responsabilités. Lorsque tout est attribué aux événements, plus rien ne relève des décisions humaines. Les retards deviennent inévitables, les dysfonctionnements naturels, les échecs anonymes. Il ne s’agit pas de dire que cette attitude explique à elle seule les désordres d’une société, mais elle y contribue en installant une culture de la non-décision.
 Il serait toutefois réducteur d’en faire un simple héritage historique ou culturel. Si certaines traditions politiques ont pu valoriser l’obéissance ou l’attente, la tentation de se réfugier dans le cours des choses est universelle. Elle apparaît partout où la responsabilité devient lourde et le risque de l’action élevé.
 Faut-il dès lors rejeter le proverbe ? Non, à condition d’en préciser le sens. Il contient une vérité essentielle : le réel ne se plie pas entièrement à la volonté humaine. Mais cette vérité n’a de valeur que si elle sert de point d’appui à l’action, et non de prétexte à l’inaction.
 La véritable sagesse réside dans une position intermédiaire, exigeante : comprendre les dynamiques à l’œuvre pour mieux intervenir sur elles. Il ne s’agit ni de se laisser porter passivement, ni de prétendre imposer sa volonté sans tenir compte des contraintes, mais d’articuler lucidité et décision.
 Gouverner consiste précisément en cela : non pas suivre le cours des événements, mais en infléchir la direction à partir d’une compréhension fine de leurs logiques. L’action publique n’abolit pas l’incertitude, mais elle refuse de s’y abandonner.
 Ainsi reformulé, le proverbe change de portée. Il ne s’agit plus de dire : « suivons le cours des événements », mais : comprenons-le pour agir avec justesse. Car si une société ne maîtrise jamais totalement son devenir, elle se condamne en revanche dès qu’elle renonce à y prendre part.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.