« Suivez les conseils du guérisseur ; cela vous évitera de l’accuser en cas d’incident. »
Le guérisseur traditionnel n’est pas un simple praticien : il est le dépositaire d’un savoir ancien, à la croisée des plantes, des esprits et de l’expérience accumulée. Suivre ses conseils, c’est reconnaître une autorité fondée sur la durée et la mémoire collective. Le proverbe invite ainsi à une discipline de l’écoute : il suggère que l’échec du traitement n’est pas toujours imputable au thérapeute, mais parfois à l’indiscipline du patient. En ce sens, l’obéissance devient une forme de responsabilité partagée. Elle protège le lien social contre les accusations hâtives, souvent nourries par la peur ou l’incompréhension face à la maladie. Le proverbe agit alors comme un rempart contre le désordre moral : il rappelle que la confiance, une fois rompue, fragilise toute la communauté.
Mais cette sagesse apparente peut dissimuler une zone d’ombre. En recommandant de suivre le guérisseur pour éviter de l’accuser, le proverbe pourrait aussi instaurer une forme d’immunité implicite. Que devient alors la possibilité de questionner l’erreur, l’abus ou l’imposture ? Toute autorité, même enracinée dans la tradition, peut dériver si elle échappe à la critique. Le malade, placé dans une position de dépendance, risque d’être privé de son droit au doute. Ce glissement est d’autant plus dangereux que la parole du guérisseur s’entoure souvent d’un halo sacré, difficile à contester sans s’exposer à la réprobation collective. Le proverbe, sous couvert de prudence, pourrait ainsi servir à étouffer les voix dissidentes et à maintenir un ordre où la responsabilité du soignant reste diffuse, voire insaisissable.
Entre la soumission aveugle et la suspicion systématique, le proverbe ouvre en réalité un espace de tension féconde. Il ne s’agit ni d’absoudre le guérisseur de toute faute ni de légitimer la défiance permanente. La véritable leçon réside dans une éthique de la confiance lucide : écouter, suivre, expérimenter, mais sans renoncer à l’esprit critique. Le respect de la parole du guérisseur doit s’accompagner d’une vigilance du patient, non comme une défiance hostile, mais comme une conscience active de sa propre responsabilité. Ainsi, le proverbe cesse d’être un instrument de protection unilatérale pour devenir un appel à l’équilibre : équilibre entre la tradition et le discernement, entre la foi et la raison, entre l’autorité et la redevabilité. Dans cet entre-deux, la parole du guérisseur retrouve sa juste place : non pas une vérité absolue, mais un savoir dialogique, appelé à être éprouvé dans la vie.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


