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samedi, mai 9, 2026

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RDC: Lettre ouverte aux députés et sénateurs

Honorables Députés,
Honorables Sénateurs,
Les nations sont parfois appelées à se prononcer sur des objets législatifs dont la portée excède de beaucoup la matérialité juridique immédiate. Derrière certains textes apparemment techniques se joue en réalité une question plus profonde : celle du rapport qu’un peuple entretient avec sa propre historicité, avec sa capacité d’auto institution symbolique et avec la confiance qu’il accorde à ses ressources internes de civilisation. La proposition tendant à faire de l’anglais la deuxième langue officielle de la République démocratique du Congo relève précisément de cet ordre de décisions où la norme écrite engage silencieusement la définition de l’être national.


Il convient d’emblée d’écarter un malentendu. La présente interpellation ne procède ni d’un refus de l’ouverture internationale ni d’une hostilité à l’égard de l’apprentissage de l’anglais. Dans l’économie contemporaine des échanges, cette langue s’est imposée comme l’un des vecteurs majeurs de la circulation scientifique, diplomatique, commerciale et technologique. Il serait vain de le nier. Le Congo a donc l’obligation stratégique de former des générations capables de lire, de négocier, de produire du savoir et d’interagir dans cet idiome global. L’enseignement renforcé de l’anglais constitue, à cet égard, une exigence de compétitivité et de présence dans les arènes transnationales.


Mais telle n’est pas la question soumise à votre jugement.La question n’est pas de savoir si l’anglais doit être appris ; elle est de savoir s’il doit être élevé au rang de langue officielle de l’État. Or cette distinction est fondamentale, car elle sépare deux registres qu’une rhétorique de la modernisation tend abusivement à confondre : celui de la compétence internationale et celui de la souveraineté institutionnelle.


Une langue officielle n’est jamais une simple commodité communicationnelle. Elle constitue l’un des dispositifs les plus puissants de structuration de l’autorité publique. C’est dans cette langue que l’État codifie le droit, stabilise ses doctrines, archive ses décisions, énonce ses injonctions, transmet sa pédagogie administrative et produit la mémoire durable de son fonctionnement. En d’autres termes, officialiser une langue revient à lui attribuer une fonction de médiation privilégiée entre le pouvoir et la représentation du réel national. La langue officielle est moins un instrument qu’un lieu de cristallisation de l’intelligence étatique. C’est ici que surgit la difficulté majeure.

Comment comprendre que la République démocratique du Congo, qui n’a pas encore accompli le travail historique consistant à installer pleinement ses propres langues au cœur de ses mécanismes de commandement, manifeste aujourd’hui tant d’empressement à constitutionnaliser une nouvelle langue étrangère ?
Depuis l’indépendance, le lingala, le swahili, le ciluba et le kikongo occupent une position paradoxale.

Ces langues assurent la circulation affective du lien social, portent l’essentiel de la communication populaire, véhiculent des héritages mémoriels considérables et organisent une part substantielle de l’expérience quotidienne des Congolais. Pourtant, elles demeurent structurellement marginalisées dès lors qu’il s’agit de la haute administration, de la jurisprudence, de la doctrine, de la recherche scientifique, de la conceptualisation économique ou de la planification publique. Elles disposent d’une légitimité sociologique incontestable, mais d’une légitimité institutionnelle encore inachevée. Autrement dit, le pays n’a pas encore achevé la nationalisation linguistique de son propre appareil de pensée. C’est précisément dans cet état d’inachèvement que l’on propose d’introduire l’anglais dans le cercle restreint des langues de prestige constitutionnel. Une telle orientation appelle une réserve de principe.
Elle risque, en effet, de consacrer ce que l’on pourrait nommer une seconde extériorisation du centre cognitif de l’État. Après avoir longtemps dépendu du français comme langue quasi exclusive de la rationalité administrative, la République donnerait le signal qu’au lieu de reconstruire progressivement ses médiations intellectuelles à partir de ses langues nationales, elle préfère élargir le périmètre de la dépendance en y adjoignant un nouvel idiome de domination mondiale.
Il ne s’agirait donc pas d’une décolonisation linguistique, mais d’un simple déplacement de la tutelle symbolique.


Or aucun État soucieux de sa continuité civilisationnelle n’a historiquement commencé par renforcer constitutionnellement les langues des autres avant d’avoir consolidé les siennes comme supports pleins de son autorité interne. Les nations stratégiquement assurées distinguent toujours entre l’apprentissage utilitaire des langues internationales et l’abandon prématuré de leur centralité symbolique. Elles enseignent les langues du monde pour commercer, négocier, publier, investir ou coopérer ; mais elles veillent à ce que la production du sens politique fondamental demeure ancrée dans leur propre matrice linguistique. La raison en est simple : la langue ne sert pas seulement à communiquer, elle configure également les conditions de possibilité de l’appropriation du pouvoir par le corps social.


Lorsqu’un peuple ne rencontre jamais la loi dans ses propres mots, il éprouve la justice comme une extériorité. Lorsqu’il ne rencontre jamais la science dans ses propres catégories d’intelligibilité, il perçoit le savoir comme un produit importé. Lorsqu’il ne rencontre jamais l’État dans ses propres structures de parole, il développe l’idée diffuse que la rationalité gouvernementale lui demeure étrangère par nature. Ainsi s’installe, de manière insidieuse, mais durable, une dissociation entre la citoyenneté formelle et l’intimité cognitive de la nation. C’est cette dissociation qu’il serait imprudent d’aggraver.
Car le message implicite envoyé aux générations futures serait sans équivoque : les langues congolaises seraient jugées suffisantes pour l’émotion, l’oralité, la sociabilité ou la mobilisation, mais insuffisantes pour la loi, la doctrine, la science et la haute administration. Une telle hiérarchisation, même tacite, produit des effets anthropologiques profonds. Elle installe dans les consciences l’idée selon laquelle le sérieux du monde procède toujours d’une voix extérieure.


Or une société qui intériorise durablement cette représentation finit par sous-traiter sa pensée. Elle traduit plus qu’elle ne conceptualise ; elle reproduit plus qu’elle n’institue ; elle adapte plus qu’elle ne fonde. L’enjeu n’est donc pas de nier l’utilité de l’anglais, mais de refuser la confusion entre une ouverture stratégique et une délégation symbolique. Le Congo a besoin d’anglophones compétents ; il n’a pas nécessairement besoin d’une anglicisation supplémentaire de son sommet normatif.


La priorité rationnelle devrait être ailleurs : rendre les grands textes constitutionnels, pénaux, civiques, sanitaires, électoraux et administratifs intégralement accessibles dans les langues nationales ; développer des centres terminologiques chargés d’y forger les lexiques contemporains du droit, de l’économie, de la technologie et des sciences humaines ; promouvoir dans les universités une véritable recherche de souveraineté cognitive ; faire des langues congolaises non plus seulement des véhicules de proximité sociale, mais des instruments de conceptualisation publique.
Ce n’est qu’à partir d’un tel socle qu’une politique ambitieuse d’enseignement obligatoire de l’anglais prendrait tout son sens : celui d’une ouverture appuyée sur un centre consolidé, et non celui d’une ouverture bâtie sur un vide intérieur.


Honorables Députés, Honorables Sénateurs,


L’histoire institutionnelle enseigne qu’aucune loi n’est neutre dans l’imaginaire qu’elle institue. En donnant à l’anglais un siège constitutionnel supplémentaire avant d’avoir pleinement restitué aux langues nationales leur dignité opératoire, la République risquerait d’enseigner silencieusement à ses citoyens qu’elle ne croit pas encore assez en sa propre voix pour faire de celle-ci le lieu premier de sa raison publique.
Une nation peut être polyglotte sans être décentrée. Elle peut apprendre toutes les langues du monde sans aliéner le foyer interne de son intelligence politique. Elle peut s’ouvrir sans se dissoudre. C’est pourquoi la sagesse législative commanderait ici non le refus de l’anglais comme compétence, mais le refus de sa précipitation comme officialité.


Que l’anglais soit un outil de puissance extérieure, assurément.Mais que les langues du Congo deviennent d’abord les instruments effectifs de sa puissance intérieure.


Veuillez croire, Honorables Députés et Sénateurs, en l’expression de ma très haute vigilance citoyenne attachée à la souveraineté linguistique, cognitive et historique de notre nation.

José Tshisungu wa Tshisungu, professeur des Universités.

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