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mardi, mai 12, 2026

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VISITE EN AFRIQUE DE L’OUEST

Plusieurs États de l’Afrique occidentale sont écartelés entre des urgences visibles et des blessures invisibles. On inaugure une route avec des fanfares, on coupe des rubans devant des stades éclatants de peinture neuve, on élève des statues aux héros du jour ; mais dans l’ombre des villages bambara, peul, malinké, soninké, dioula ou haoussa une autre question demeure, plus grave, plus silencieuse : qu’est-ce qui doit être sauvé d’abord ?

Il y a dans les capitales de ces pays une étrange fatigue des consciences. Les gouvernements ressemblent parfois à ces pères de famille qui, pour cacher la misère de leur foyer, achètent un costume brillant à crédit. On bâtit des échangeurs gigantesques tandis que les écoles manquent de craie ; on finance des concerts où la foule danse pour oublier sa faim ; on acclame des équipes nationales de football comme si un but marqué dans un stade pouvait effacer soixante-cinq années de dépendance économique. La musique couvre alors le bruit des chaînes invisibles.

Car la vraie question n’est peut-être pas celle des infrastructures, ni même celle des universités et écoles supérieures. La vraie question est celle de la liberté intérieure des nations. Un pays peut posséder des ponts immenses et demeurer traversé par une servitude plus profonde que les fleuves qu’il domine. Il peut avoir des ministères resplendissants et penser encore avec les mots, les rêves et les intérêts d’autrui. La dépendance économique n’est pas seulement une affaire de dettes ; elle finit par devenir une manière de respirer, presque une habitude morale. Les peuples finissent par demander la permission d’exister en dehors du franc CFA.

Pourtant, il serait injuste de mépriser les infrastructures. Une route ouvre parfois davantage qu’un territoire : elle ouvre une dignité. Une université peut devenir un sanctuaire où une jeunesse apprend à nommer le monde avec sa propre voix. Mais encore faut-il savoir quel homme l’on veut former. Car une université qui ne produit que des diplômés rêvant de fuir leur pays n’est qu’un port d’exil financé par l’État lui-même.

Et que dire des salaires des élites politiques ? Là se révèle souvent le drame moral de l’Afrique occidentale. Dans certains pays, le député roule à travers des avenues sans écoles, comme un prince traversant un royaume de cendres. Les gouvernants parlent de patriotisme depuis des hôtels climatisés où le peuple n’entre jamais. Ils invoquent le sacrifice national tout en multipliant leurs privilèges. Cette obscénité tranquille finit par détruire plus sûrement les nations que les guerres des islamistes. Un peuple pardonne longtemps la pauvreté ; il pardonne difficilement l’indifférence.

On objectera que le sport rassemble, que la musique console, que les festivals donnent une âme aux nations. C’est vrai. L’Afrique occidentale a toujours chanté au bord de ses blessures. Elle danse parfois non parce qu’elle est heureuse, mais parce qu’elle refuse de mourir. Le football, les groupes musicaux, les griots sont souvent les derniers refuges de la fraternité. Mais un gouvernement qui remplace la justice sociale par le divertissement ressemble à un médecin distribuant des fleurs dans une salle d’opération.

Alors, qu’est-ce qui est prioritaire ? Peut-être ceci : rendre aux peuples de l’Afrique occidentale la maîtrise de leur destin. Tout le reste devrait découler de cette exigence. Les routes doivent conduire à l’indépendance économique ; les universités doivent former des consciences libres ; la culture doit cesser d’être une simple imitation servile des éclats de la Seine ou de la Tamise ; les dirigeants doivent redevenir des serviteurs et non des propriétaires de l’État.

Sans cela, l’Afrique occidentale continuera de construire des palais sur une terre intérieurement colonisée. Et les peuples, comme des voyageurs perdus dans la nuit, applaudiront des lumières qui ne les réchauffent pas.

José Tshisungu wa Tshisungu

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