Récit politique
Deux hommes de bonne qualité! Vembé Yvon, professeur émérite de l’Université de Maluku, et Ngalapang Albert, doyen de la Faculté de linguistique sont assis l’un en face de l’autre. La lumière du soir entre par les fenêtres ouvertes. Au-dehors, le campus s’assoupit lentement. Quelques étudiants traversent encore la cour, des livres serrés contre la poitrine.
Pendant quelques secondes, aucun des deux professeurs ne parle. Vembé Yvon regarde au loin.
— Vous savez, Albert, je me demande parfois si notre plus grande pauvreté n’est pas celle que l’on ne voit pas.
Ngalapang relève les yeux.
— Vous parlez de la pauvreté de l’esprit ?
Le professeur émérite acquiesce lentement.
— On le dit souvent : « la Providence semble avoir comblé la RDC de richesses. Et pourtant l’Histoire semble nous condamner à une étrange pauvreté, celle d’un pays qui possède énormément de matières premières, mais qui n’a pas encore suffisamment appris à transformer ce qu’il possède. Le drame n’est pas de manquer de cuivre, de cobalt, de lithium, de forêts ou de terres fertiles, mais de regarder partir ces trésors sur des navires et de les voir revenir, quelques mois plus tard, sous la forme d’objets que nous achetons à prix d’or.
Ngalapang pousse un léger soupir.
— C’est cela qui me révolte le plus, murmure-t-il. Nous exportons la matière et nous importons l’intelligence.
Vembé Yvon se tourne vers lui.
— Voilà précisément le problème.
Depuis trop longtemps, le Congo ressemble à cet homme qui vend son manioc et achète son fufu. Il possède la matière, mais non la maîtrise ; la richesse, mais non la puissance qu’elle engendre. On nous répète que notre sous-sol est une bénédiction. Je finis par croire qu’une richesse qui n’est pas accompagnée de science devient une tentation plus qu’une promesse.
Il se tait un instant. Puis il reprend, d’une voix plus grave :
— Car ce qui manque le plus à une nation n’est jamais la matière première. C’est la culture scientifique. Non pas cette science enfermée dans quelques laboratoires silencieux, réservée à une élite qui parle un langage inaccessible, mais une véritable civilisation de la recherche, de l’expérimentation, de la découverte et de l’invention. Une civilisation où l’enfant rêve de devenir chercheur avec autant de naturel qu’il rêve aujourd’hui d’exercer les professions les plus admirées.
Ngalapang regarde ses mains.
— Mais comment construire cette civilisation lorsque nos jeunes chercheurs travaillent parfois avec si peu de moyens ?
La question reste suspendue dans l’air. Vembé ne répond pas immédiatement. Il pense à ces laboratoires où les étudiants doivent improviser, à ces bibliothèques où les ouvrages manquent, à ces jeunes chercheurs qui passent des années à chercher un financement, puis finissent par partir ailleurs.
— C’est justement pour cela, Albert, dit-il enfin, que nous devons penser à 2060. Le Congo de 2060 ne devra plus accepter que ses ressources quittent son territoire dans leur état brut pour enrichir des industries, des universités et des économies d’ailleurs qui auront simplement ajouté l’intelligence à ce que nous avions déjà donné. Le cuivre devra raconter une histoire congolaise jusqu’au produit achevé ; le cobalt et le lithium devront nourrir des technologies conçues aussi par des ingénieurs congolais ; le bois devra devenir mobilier, architecture et industrie ; les produits agricoles devront cesser d’être seulement des récoltes pour devenir des aliments transformés, des médicaments, des innovations et des entreprises. Ngalapang esquisse un sourire triste.
— Vous parlez de 2060 comme si vous y étiez déjà.
— Non, répond Vembé. Je parle de 2060 parce que je sais que nous n’y serons peut-être plus. Et c’est justement cela qui me préoccupe.
Il se penche légèrement en avant.
— Une génération responsable ne construit pas seulement pour elle-même. Elle construit pour ceux qu’elle ne rencontrera jamais.
Cette fois, Ngalapang garde le silence. La phrase semble l’avoir atteint.
— Je sais bien que certains hausseront les épaules. Ils diront que la mondialisation impose la spécialisation, que chaque pays occupe la place que lui assigne le marché. Voilà précisément le langage des nations qui ont renoncé à leur destin. Un peuple n’entre pas dans l’Histoire en demandant quelle place on veut bien lui accorder ; il y entre lorsqu’il décide de créer ce que personne ne créera à sa place.
— Alors, demande Ngalapang, que devons-nous changer en premier ?
Vembé Yvon répond sans hésiter :
— L’université.
Il prononce le mot avec une gravité presque solennelle. Il faut que les universités changent de vocation. Elles ne peuvent demeurer ces grandes maisons où l’on transmet fidèlement des savoirs élaborés ailleurs, comme des bibliothèques vivantes de la pensée des autres.
Leur mission doit être plus exigeante : produire des connaissances nouvelles, inventer des procédés, déposer des demandes de brevet, résoudre les problèmes concrets de l’eau, de l’énergie, de la santé, de l’agriculture, des transports, de l’habitat et du numérique. Une université qui ne cherche pas ressemble à une source qui aurait oublié de donner de l’eau.
Ngalapang acquiesce lentement.
— Et les chercheurs ?
— Il faut les considérer comme des bâtisseurs de la nation. Les centres de recherche devront devenir les ateliers invisibles de la souveraineté nationale. C’est là que se prépare la véritable indépendance, moins spectaculaire que les défilés militaires, mais infiniment plus durable. Une nation capable de comprendre ses sols, ses minerais, ses climats, ses plantes et ses maladies possède déjà une part essentielle de sa liberté. Vembé se lève et marche lentement jusqu’à la fenêtre. Au loin, quelques lumières commencent à s’allumer.
— Regardez cette université, Albert.
Ngalapang se tourne vers lui.
— Que voyez-vous ?
Le vieux professeur reste silencieux quelques secondes.
— Je vois ce qu’elle est. Mais surtout, je vois ce qu’elle pourrait devenir.
Il reprend :
Je ne rêve pas d’un Congo fermé au monde. Ce serait une autre forme de misère. Je rêve d’un Congo qui échange parce qu’il produit, qui coopère parce qu’il innove, qui exporte non seulement des tonnes de minerais ou des grumes de bois, mais des technologies, des médicaments, des machines, des logiciels, des œuvres scientifiques et des idées. Le commerce deviendrait alors un dialogue entre les intelligences et non plus la longue confession d’une dépendance. Ngalapang se lève à son tour.
— Et si nous échouons ?
Vembé se retourne. Son visage a changé. Il n’y a plus seulement de la colère dans ses yeux, mais une inquiétude profonde.
— Alors ce ne sera pas seulement notre génération qui aura échoué.
Il marque une pause.
— Ce seront ceux qui viendront après nous qui paieront notre renoncement. L’année 2060 paraît encore lointaine aux hommes qui gouvernent comme si le temps leur appartenait. Elle est pourtant déjà née dans les salles de classe, dans les amphithéâtres, dans les laboratoires souvent démunis où quelques jeunes chercheurs persistent à croire que le Congo peut penser par lui-même. C’est à eux que la nation devra donner des moyens, de la confiance et surtout une raison de rester fidèles à leur pays. Car combien de jeunes esprits brillants faudra-t-il encore voir partir avant de comprendre que le départ d’un chercheur n’est pas seulement la perte d’un individu, mais parfois celle de dix années de formation, d’une découverte possible, d’un laboratoire qui ne naîtra jamais, d’une invention qui ne verra pas le jour ?
Les deux hommes se taisent. Dans la cour, un étudiant passe rapidement. Il tient contre lui quelques livres. Vembé le suit des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière un bâtiment. Puis il murmure :
— Voilà notre véritable minerai.
Ngalapang comprend. Il ne parle ni de cuivre, ni de cobalt, ni de lithium. Il parle de cet étudiant. De tous les étudiants. De cette intelligence encore fragile, encore inconnue, qui peut devenir demain une invention, un médicament, une technologie, une découverte ou une idée capable de changer la vie de millions de personnes. Les élites devraient méditer cette vérité si simple qu’elle en devient presque cruelle : les minerais s’épuisent, les marchés se déplacent, les puissances changent ; seule l’intelligence renouvelée d’un peuple demeure la richesse qui engendre toutes les autres. Vembé Yvon reprend son siège. La nuit est maintenant tombée.
— Vous savez, Albert, dit-il doucement, le Congo n’a peut-être pas besoin d’être plus riche.
Ngalapang le regarde, surpris.
— Il a besoin de devenir plus intelligent ?
Le professeur sourit.
— Il a besoin de comprendre que sa richesse véritable commence au moment où son intelligence transforme ce que ses mains ont reçu.
Ils restent silencieux. Dans le bâtiment voisin, une lumière demeure allumée dans une salle de cours. Peut-être un professeur travaille-t-il encore. Peut-être un étudiant lit-il. Peut-être un jeune chercheur cherche-t-il une solution à un problème que personne n’a encore résolu. C’est peut-être là, dans cette lumière minuscule perdue au milieu de la nuit congolaise, que commence déjà le Congo de 2060.
Le jour où le Congo comprendra que la connaissance vaut davantage que la matière qu’elle transforme, alors peut-être ses immenses ressources cesseront d’être seulement les promesses de son avenir pour devenir enfin les œuvres de son génie.
José Tshisungu wa Tshisungu


