RÉCIT POLITIQUE
Le soleil vient à peine de franchir les toits de Kinkole. Ebengo, le fabricant de lance-pierres, installe sa petite table de bois au bord d’une avenue poussiéreuse. Des branches de goyavier soigneusement taillées, des bandes de caoutchouc découpées dans de vieux pneus et quelques morceaux de cuir constituent toute sa richesse. Il fabrique des objets destinés aux enfants, mais aussi aux chasseurs et aux gardiens de villas en construction. Il fabrique des armes minuscules dans une ville où chacun semble lutter contre une cible invisible.
À quelques mètres de lui, Célio, un cireur de chaussures, pose sa caisse contre un poteau électrique. Ses brosses sont usées jusqu’au manche, mais il continue chaque matin à faire briller les souliers des passants comme s’il voulait convaincre le cuir que le monde possède encore un avenir.
Ils se côtoient depuis longtemps. Ils ne savent presque rien l’un de l’autre, sinon ce que les matins exposent : les mêmes visages, les mêmes gestes, les mêmes difficultés. Ils savent l’heure à laquelle les taxis-bus commencent à remplir l’avenue, le moment où les vendeuses arrivent avec leurs bassines, l’heure à laquelle la poussière devient assez épaisse pour recouvrir les chaussures fraîchement cirées.
Le fabricant de lance-pierres rompt le silence.
— On cite un vieux proverbe : « Si tu marches avec un homme sans projet, tu t’égares avec lui. » Je me demande toujours qui a inventé cette phrase.
Le cireur de chaussures le regarde.
— Peut-être quelqu’un qui avait déjà un toit, un salaire et des lendemains garantis.
Ebengo esquisse un sourire furtif.
— Ou quelqu’un qui croit que les projets naissent dans la tête et non dans les conditions où l’on vit.
Un taxi-bus passe en soulevant un nuage de poussière. Célio protège sa caisse avec la main.
— Chaque matin, les gens me demandent de faire briller leurs chaussures. Ils veulent que le cuir reflète le soleil. Mais personne ne me demande si celui qui porte ces chaussures sait où il marche.
Il se tait un instant. Puis il regarde ses propres chaussures, fendillées, couvertes de poussière.
— Moi-même, je ne sais plus très bien où je marche.
Ebengo cesse de tailler son morceau de bois. C’est la première fois que Célio le dit. Habituellement, il plaisante. Il parle des clients qui marchandent pour quelques pièces. Il raconte les histoires des fonctionnaires qui promettent de revenir et qui disparaissent. Il se moque des chaussures trop boueuses qu’on lui apporte et des hommes qui veulent un cirage impeccable alors qu’ils n’ont même pas de quoi payer. Mais ce matin, il ne plaisante pas.
— J’avais un projet, reprend-il. Il y a longtemps.
Ebengo écoute attentivement.
— Je voulais ouvrir une petite boutique. Rien de grand. Une pièce avec une enseigne, deux étagères et quelques boîtes de cirage. Je pensais qu’un jour je ne travaillerais plus dans la rue.
Il serre les lèvres.
— J’ai même acheté une petite boîte métallique pour y mettre mes économies.
— Et alors ?
— La boîte est toujours là.
— Et l’argent ?
Célio hausse les épaules.
— Il n’y a jamais eu assez d’argent pour que le projet survive aux besoins.
Un silence passe entre eux. Les taxis-bus klaxonnent. Les marchandes rivalisent de voix pour attirer les acheteurs. Kinkole semble courir sans jamais savoir vers quelle destination.
Ebengo reprend son couteau.
— On accuse facilement ceux qui hésitent. Pourtant, comment choisir une route lorsque les routes elles-mêmes disparaissent sous les pluies, les embouteillages ou les décisions imprévisibles des hommes et des femmes qui gouvernent ?
Célio laisse son regard parcourir la foule.
— On nous reproche de manquer d’ambition. Pourtant je me lève avant l’aube. Je travaille jusqu’à la nuit. Est-ce manquer de projet que de consacrer toute son énergie à survivre ?
À ce moment-là, un garçon d’une quinzaine d’années s’arrête devant la table d’Ebengo. Il regarde les lance-pierres.
— C’est combien ?
Ebengo lui en montre un. Le garçon fouille dans sa poche. Il en sort quelques pièces et les dépose dans sa paume. Ebengo compte. Il manque quelques pièces.
— Tu n’as pas assez.
Le garçon baisse la tête.
— Je reviendrai demain.
Il se retourne. Ebengo le rappelle.
— Attends.
Il prend le lance-pierres et le lui tend.
— Prends-le.
Le garçon sourit.
— Je paierai demain.
— Je sais.
L’adolescent part en courant. Célio le suit du regard.
— Tu crois qu’il reviendra ?
Ebengo sourit.
— Je ne sais pas.
Puis son visage se ferme.
— Mais j’espère qu’un jour il n’aura plus besoin d’un lance-pierres pour se sentir capable d’atteindre quelque chose.
Célio ne répond pas. Ebengo lève son propre lance-pierres vers le ciel.
— Cet objet est étrange. On croit qu’il suffit de tendre l’élastique pour atteindre sa cible. Mais encore faut-il voir cette cible. Quand le brouillard couvre la vallée, même le meilleur tireur ignore où lancer la pierre.
Le cireur hoche lentement la tête.
— Notre existence ressemble à cela. On nous ordonne de viser l’avenir pendant que quelqu’un entretient le brouillard.
Le vent soulève les papiers abandonnés sur l’avenue. Sur un mur, une affiche promet des réformes. Plus loin, une autre promet un avenir meilleur. Les visages imprimés sourient avec cette assurance particulière des hommes qui parlent d’un lendemain qu’ils ne vivront jamais dans les mêmes conditions que ceux qui les écoutent. Ebengo déchiffre les inscriptions sur les affiches.
— Les promesses ressemblent parfois à ces élastiques neufs que j’achète au marché. Ils paraissent solides. On les tend une fois, deux fois, puis ils cassent au premier effort sérieux.
Célio se mordille les lèvres pour retenir un rire.
— Et pourtant on accuse toujours celui qui tient le lance-pierres, jamais celui qui lui a vendu un caoutchouc défectueux.
Une femme traverse la rue avec une bassine de poissons séchés sur la tête. Un enfant poursuit un vieux ballon. Des jeunes cherchent du travail devant des boutiques fermées. La vie continue. Comme si elle n’avait rien entendu. Le fabricant de lance-pierres murmure :
— Les puissants parlent souvent de responsabilité individuelle.
— Parce qu’il est plus simple d’accuser celui qui souffre que d’examiner les institutions qui fabriquent sa souffrance, répond le cireur.
Il ouvre sa boîte de cirage. À l’intérieur, il reste à peine une petite quantité de pâte noire.
— Tu vois ça ?
Ebengo regarde.
— C’est bientôt fini.
— Oui. Comme beaucoup de choses.
Célio referme lentement la boîte.
— Mais demain, je viendrai quand même.
Ebengo fronce légèrement les sourcils.
— Pourquoi ?
Le cireur réfléchit.
— Parce que si je ne viens pas, mes enfants ne mangeront pas.
Il marque une pause.
— Voilà mon projet.
Cette fois, Ebengo ne sourit pas. Un homme passe devant eux avec des chaussures légèrement cirées. Célio l’arrête.
— Monsieur !
L’homme s’immobilise.
— Un petit coup de cirage ?
L’homme accepte. Célio se met au travail. Sa brosse glisse sur le cuir avec des gestes précis. Ebengo le regarde faire. Le cireur travaille avec la concentration d’un artisan qui refuse que la misère lui enlève jusqu’au goût du travail bien fait.
Lorsque l’homme repart, ses chaussures brillent.
Célio essuie ses mains.
— Tu vois ? dit-il.
— Quoi ?
— Je peux encore faire briller quelque chose.
Ebengo baisse les yeux.
— Mais cela ne signifie pas que le chemin est éclairé.
— Non.
Célio referme sa boîte.
— Survivre est devenu une compétence.
Ebengo sursaute.
— Mais survivre n’est pas encore vivre.
La phrase demeure suspendue entre eux comme une vérité dont aucun des deux ne veut être propriétaire. Le fabricant reprend son couteau et continue à tailler une branche.
— Le véritable scandale n’est peut-être pas l’homme sans projet.
Célio termine la phrase :
— C’est une société où seuls les privilégiés peuvent avoir des projets.
Ils se taisent. Au loin, il voit le jeune garçon en train de revenir. Il tient quelque chose dans sa main. Quelques pièces. Il les tend à Ebengo.
— Je t’avais dit que je reviendrais.
Ebengo regarde l’adolescent, puis les pièces. Il lui dit :
— Garde-les.
— Pourquoi ?
— Parce que tu auras peut-être besoin de les dépenser pour autre chose.
L’adolescent serre les pièces dans sa main. Puis il regarde le lance-pierres.
— Et ça ?
Ebengo sourit.
— Ça, c’est cher, tu ne peux pas le payer.
L’enfant repart. Célio l’observe jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière les marchandes.
— Peut-être qu’il a déjà un projet, dit-il.
Ebengo regarde la rue.
— Peut-être.
— Et s’il en a un ?
Ebengo réfléchit longuement.
— Alors il faudra seulement espérer que le monde ne lui apprenne pas trop tôt à y renoncer.
Le soleil monte. La poussière recommence à flotter dans la lumière. Les moteurs grondent. La ville poursuit sa course. Ebengo contemple son lance-pierres.
— Une pierre ne manque jamais de force. Elle manque seulement d’un horizon visible.
Célio referme sa boîte de cirage.
— Il en est de même des hommes.
Ils reprennent chacun leur travail. L’un taille le bois. L’autre fait briller les chaussures. Deux gestes minuscules dans une ville immense. Et pourtant, derrière ces gestes, quelque chose demeure : le refus de disparaître complètement derrière les difficultés.
Le brouillard n’est pas dans le ciel. Il habite parfois les institutions, les habitudes et les discours qui finissent par faire croire aux victimes qu’elles sont elles-mêmes responsables de l’obscurité où elles avancent. Et le vieux proverbe continue de circuler dans les rues. Mais désormais, celui qui l’entend peut se demander si la véritable sagesse consiste à juger l’homme qui marche sans projet, ou à dissiper enfin le brouillard qui l’empêche de voir le chemin. Car il est facile de demander à un homme de choisir sa route. Il est plus difficile de lui donner une route. Et plus difficile encore de construire un monde dans lequel, lorsqu’il regarde devant lui, il puisse enfin voir quelque chose qui ressemble à un horizon.
José Tshisungu wa Tshisungu


