MOKE ET LE CHANSONNIER

RÉCIT POLITIQUE

 Dans un petit établissement du quartier de la Gombe, les premiers clients prennent leur café en silence. Les cuillères tintent contre les tasses comme si elles cherchaient à mesurer le poids du matin.
Dehors, Kinshasa s'éveille avec ses bruits familiers. Les moteurs toussent. Les taxis-bus se disputent quelques mètres de chaussée. Un vendeur de journaux passe devant la vitre en criant les titres du jour. La ville recommence sa journée avec cette énergie qui lui permet de survivre à presque tout.
Moke, le serveur des petits-déjeuners, va d'une table à l'autre avec cette précision presque mécanique que donnent les habitudes. Il dépose le pain, le beurre, le café noir. Chaque geste semble lui appartenir, chaque regard bienveillant l’honore.
Au fond de la salle est assis Nzambe Wabiso, un vieux chansonnier de Kinshasa. Sa guitare repose sur une chaise à côté de lui. Il ne chante plus. Depuis plusieurs mois, il vient chaque matin à la même heure, s'assied à la même table et regarde les passants franchir la vitre comme on regarde défiler des existences dont chacune porte une vérité qu'elle ignore.
Moke pose une tasse devant lui.
— Tu ne chantes plus ?
Le vieux caresse sa guitare, puis touche la tasse. Ses yeux croisent le serveur.
 — Les chansons viennent lorsque les hommes acceptent d'entendre ce qu'ils fuient.
 Un sourire furtif traverse le visage de Moke.
 — Aujourd'hui, ils préfèrent entendre les nouvelles.
 Le vieux détourne le regard et fixe un instant le sol. 
  — Les nouvelles ne parlent que d'hier mal enterré.
  Moke ne répond pas. Il connaît cette voix. Il sait que, lorsque Nzambe parle ainsi, il ne faut pas se hâter de remplir le silence. Le vieux prend la tasse entre ses deux mains. Un moment, il semble chercher dans la chaleur du café quelque chose qu'il aurait perdu depuis longtemps.
  Puis il demande :
  — Dis-moi, connais-tu ce proverbe : « On ne jette pas au feu l'enfant qui a incendié la maison familiale » ?
  — Bien sûr… Les anciens disent cela pour empêcher la colère d’effacer le sang, murmure-t-il avec un air grave, comme si ces paroles réveillaient en lui une vieille blessure.
  — Oui.
  Le vieux laisse son regard se perdre au-delà de la fenêtre.
  — Mais les anciens parlent d'une maison. Nous, nous parlons désormais d'un pays.
 Il se tait. Puis il poursuit :
 — Imagine que la maison soit le Congo.
 Sa voix devient plus lente.
 — Les murs sont des villages disparus. Les fenêtres sont les regards des enfants qui grandissent sans comprendre pourquoi certains adultes baissent encore la voix lorsqu'ils prononcent certains noms. Les poutres sont les vies brisées par des guerres que personne ne veut entièrement reconnaître. Et la porte...
 Il s'interrompt.
 — La porte ?
 — La porte, c'est la mémoire.
 Moke reste là, immobile. Le vieux poursuit :
 — On peut reconstruire un mur. On peut remplacer une fenêtre. On peut repeindre une façade. Mais si l'on condamne la porte, ceux qui ont vécu dans la maison ne pourront plus jamais rentrer.
 Le serveur essuie machinalement une tasse déjà propre.
 — Alors il faudrait le brûler à son tour ?
 Le vieux laisse échapper un rire bref, sans joie.
 — Voilà comment les hommes pensent : entre le feu et l'oubli.
 Il boit une gorgée.
 — Ils croient que toute justice doit choisir entre la vengeance et le pardon. C'est une manière commode de fuir la responsabilité.
Moke laisse son regard errer dans la rue, comme s’il y cherchait un souvenir.
— Et entre les deux ?
— Il y a la justice.
Le mot reste suspendu entre eux. Le vieux pose sa tasse.
— La vengeance est encore une façon d'obéir au passé. Mais l'impunité est pire : elle transforme le passé en gouvernement.
Moke fronce les sourcils.
— Comment un passé peut-il gouverner ?
Nzambe le regarde longuement, comme s’il cherchait dans son visage une réponse.
 — Parce qu'un homme dont les fautes ne sont jamais jugées ne devient pas nécessairement libre. Il devient disponible.
Moke ne comprend pas tout de suite. Le vieux reprend :
— Celui qui connaît son secret possède déjà une part de son avenir. Voilà pourquoi certains hommes deviennent les serviteurs les plus fidèles de ceux qui savent ce qu'ils ont fait. Ils ne servent plus la République. Ils servent la peur que leur propre histoire inspire.
À une table voisine, quelqu'un tourne une page de journal. Le papier produit un bruit sec. Moke regarde la une sans parvenir à lire les mots. Il pense à son propre père. Il ne parle presque jamais de lui. Son père avait quitté leur village des années auparavant avec une petite valise, deux chemises et une photographie de famille. Il disait qu'il reviendrait lorsque les choses se seraient calmées. Il n'était jamais revenu. Moke ne sait même plus où se trouve exactement sa tombe. C'est cela qui lui fait le plus mal. Pas seulement de l'avoir perdu. De ne pas savoir où déposer une fleur.
 Il pose le chiffon sur son épaule.
 — On parle pourtant de réconciliation, dit-il.
Le vieux soupire profondément
— Les mots sont des vêtements. On peut habiller la vérité comme on habille un mannequin.

Son regard s’attarde sur sa guitare, chargé de nostalgie.
— La réconciliation n’est pas une cérémonie. Elle est une décision morale. Elle ne consiste pas à demander aux victimes d’oublier plus vite afin que les coupables puissent revenir plus facilement.
Moke baisse les yeux, comme pour retenir l’émotion qui monte en lui.
Le vieux continue :
— Sans justice, la réconciliation ressemble à un orchestre qui joue pendant que la maison brûle encore.
Un silence tombe. Puis Nzambe pose sa main sur sa guitare sans la soulever.
— Tu sais pourquoi je ne chante plus ?
Moke secoue la tête.

 — Parce qu'un jour, j'ai compris que ma voix était devenue trop petite.
Le serveur attend.
— Trop petite pour quoi ?
Le vieux fixe la vitre.
— Pour ceux dont personne ne prononçait plus le nom.
Sa main tremble légèrement sur le bois de la guitare.
— J'ai chanté pour les vivants. J'ai chanté pour les morts. J'ai chanté pour les enfants. J'ai chanté pour que les hommes se souviennent. Mais un matin, j'ai rencontré une femme qui me demandait seulement si quelqu'un se souvenait encore de son frère.
 Il s'interrompt.
 — Je n'ai pas su quoi lui répondre.
 Pour la première fois depuis le début de leur conversation, Moke voit les yeux du vieux se remplir de larmes. Nzambe les essuie rapidement.
 — Depuis ce jour, je me demande si une chanson peut réparer ce que les hommes ont volontairement cassé.
 Moke ne trouve rien à dire. Dehors, un taxi jaune freine brutalement. Un enfant traverse la rue en courant. Un vendeur propose des beignets aux automobilistes.
 Kinshasa continue de vivre. C'est peut-être cela, pense Moke, le plus étrange. La ville continue. Les marchés ouvrent.

Les cafés servent le petit-déjeuner. Les enfants vont à l’école. Les amoureux se donnent rendez-vous. Et quelque part, dans une maison dont personne ne parle plus, quelqu’un attend encore que la justice donne enfin un nom à ce qu’il a perdu.
— Regarde-les, dit Nzambe en désignant la rue. Tous marchent comme si l’avenir allait commencer aujourd’hui.
Puis il ajoute :

 — Pourtant beaucoup portent des cendres sous leurs chaussures.
 Moke reste silencieux. Il pense aux quartiers oubliés, aux familles déplacées, aux promesses répétées à chaque saison électorale. Mais il pense aussi à son père et à cette photographie devenue si ancienne qu'il n'est plus certain de reconnaître les visages. Il comprend soudain que servir un café et servir un pays ne sont peut-être pas des choses aussi éloignées qu'il le croyait. Dans les deux cas, quelqu'un vous confie quelque chose. Et dans les deux cas, vous pouvez trahir cette confiance.
 — Alors, demande-t-il, que faut-il faire de cet enfant qui incendie la maison ?
Le vieux prend sa guitare. Mais il ne joue toujours pas.
— Tu poses encore la mauvaise question.
— Laquelle faut-il poser ?
Nzambe regarde longtemps les rayons solaires qui frappent les immeubles de Kinshasa.
— Qui reconstruira la maison ?
Moke attend.
— Et surtout, reprend le vieux, qui aura l'autorité morale de demander aux victimes d'y revenir ?
Le silence pèse entre eux comme une troisième présence. Puis Nzambe ajoute :
— Une République ne devient pas juste parce qu'elle accueille ceux qui reviennent. Elle devient juste lorsqu'elle protège enfin ceux qui n'ont jamais quitté les ruines.
Il se lève. La guitare glisse sur son épaule. Moke croit qu'il va partir sans chanter. Mais, près de la porte, le vieux s'arrête. Il regarde une dernière fois la salle. Puis il commence à chanter.

Ce n’est pas une chanson contre les coupables. Ce n’est pas davantage une chanson pour les vainqueurs. C’est une chanson pour ceux dont personne ne prononce le nom. Sa voix est vieille, légèrement tremblante, mais elle traverse le café avec une force inattendue. Les clients cessent de parler. Même les cuillères se taisent. Moke reste immobile derrière son comptoir.
Il comprend alors pourquoi le vieux avait cessé de chanter. Il n’attendait pas que les hommes aient oublié leur douleur. Il attendait qu’ils soient enfin capables de l’entendre. Nzambe sort. Moke le regarde disparaître dans les rues de Kinshasa.
Il reprend son plateau. Les clients recommencent à demander du café, des beignets, des œufs, comme si le monde pouvait être rassasié par un petit-déjeuner. Il sert. Mais ses gestes ne sont plus tout à fait les mêmes. À chaque tasse qu’il pose sur une table, il pense à cette maison. À cette porte qu’il ne faut pas condamner. À son père dont il ne connaît pas la tombe. À tous ceux dont les noms se sont effacés des journaux, mais qui demeurent dans la mémoire de ceux qui les ont aimés. Et, pour la première fois, Moke comprend que l’oubli n’est pas toujours l’absence de mémoire. Parfois, c’est une décision. Une décision prise par ceux qui ont le pouvoir de raconter l’histoire.
Une décision de détourner les yeux. De changer de sujet. De servir le café. De faire comme si la fumée avait disparu parce que le feu n’est plus visible.
Il regarde par la fenêtre. Kinshasa est maintenant entièrement réveillée. La ville avance. Mais quelque part, derrière ses murs, des ruines attendent encore qu’on leur rende leur nom. Et Moke comprend enfin ceci : une maison ne renaît jamais vraiment de ses cendres lorsque ceux qui l’ont brûlée sont autorisés à décider eux-mêmes de ce qu’il faut oublier. Une République non plus. Elle ne commence pas dans les villas. Ni dans les discours. Ni dans les cérémonies. Elle commence dans cet instant fragile où un homme, devant la douleur d’un autre, renonce à détourner les yeux. Et choisit enfin de regarder l’incendie.

José Tshisungu wa Tshisungu

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