Quand le calendrier électoral rencontre le bilan d’un dirigeant
Il existe, en politique, des questions que l’on pose rarement parce que la réponse paraît déjà écrite.
Pourquoi changer ?
La question peut sembler provocatrice. Elle ne l’est pourtant pas. Elle mérite simplement d’être posée, calmement, sans passion partisane et sans transformer la politique en religion dont certains dogmes ne pourraient plus être discutés.
Imaginons un dirigeant qui gouverne contre son peuple. Un homme qui emprisonne ses adversaires, muselle la presse, refuse toute contradiction, concentre les pouvoirs, réprime les manifestations et, dans les cas les plus graves, fait couler le sang de ceux qu’il est pourtant censé protéger.
Dans une telle situation, la question du changement paraît presque naturelle. L’histoire contemporaine en fournit suffisamment d’exemples. Des régimes autoritaires ont fini par être renversés sous la pression de leur propre population, de leurs institutions, de la communauté internationale ou de la combinaison de ces différents facteurs. Parce qu’à un certain moment, le pouvoir ne gouverne plus pour la société : il gouverne contre elle.
Mais retournons le miroir.
Que fait-on lorsque le dirigeant se trouve à l’opposé de ce portrait ?
Lorsqu’il construit ?
Lorsqu’il investit dans les infrastructures ?
Lorsqu’il améliore les services publics ?
Lorsqu’il tente de redresser l’économie ?
Lorsqu’il apporte des réponses, même imparfaites, aux difficultés quotidiennes de la population ?
Lorsqu’après plusieurs années de pouvoir, une partie de la population estime que son bilan est globalement positif ?
Faut-il nécessairement le remplacer ?
Pourquoi ?
C’est là que commence le véritable débat.
LE POUVOIR N’EST PAS UN CONTRAT À VIE
Attention toutefois : poser cette question ne signifie pas que tout dirigeant qui obtient de bons résultats devrait rester éternellement au pouvoir. Ce serait confondre efficacité gouvernementale et droit perpétuel à gouverner.
Une démocratie ne repose pas seulement sur la qualité supposée d’un homme. Elle repose aussi sur des règles : élections, séparation des pouvoirs, libertés publiques, pluralisme politique, alternance possible, contrôle des institutions et responsabilité des gouvernants.
La Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance place d’ailleurs parmi ses principes les élections régulières, libres et transparentes, l’État de droit, la participation citoyenne, le pluralisme politique et la possibilité d’un changement démocratique de gouvernement.
Mais voilà le paradoxe :
l’alternance est un moyen ; elle ne devrait pas devenir une fin en soi.
Changer pour changer n’est pas nécessairement gouverner mieux.
Et conserver pour conserver n’est pas davantage une preuve de démocratie. La véritable question devrait donc être ailleurs :
Le peuple est-il libre de choisir ?
QUAND LE CALENDRIER DEVIENT PLUS IMPORTANT QUE LE BILAN
Supposons qu’un président arrive au terme de son mandat constitutionnel.
Son bilan est discuté. Ses adversaires le jugent catastrophique.
Ses partisans le considèrent remarquable. Les économistes ne sont pas tous d’accord. Les citoyens eux-mêmes sont partagés.
Alors survient l’élection. Le peuple tranche.
C’est précisément là que la démocratie trouve son sens.
Le calendrier constitutionnel ne devrait pas dire au peuple :
« Il faut changer parce que le mandat est terminé. »
Il devrait plutôt lui dire :
« Le moment est venu de décider librement si vous souhaitez continuer avec cette politique ou en choisir une autre. »
La nuance est considérable. Car le mandat électoral appartient au peuple, pas au calendrier. Le calendrier organise le rendez-vous.
Le peuple décide du résultat.
ET SI LE SUCCESSEUR VOULAIT FAIRE EXACTEMENT LA MÊME CHOSE ?
Voici alors une autre curiosité de la politique.
Un candidat se présente comme le grand changement.
Il promet une rupture historique. Il explique que le pays doit tourner la page. Il dénonce son prédécesseur. Il annonce une nouvelle ère.
Puis, une fois au pouvoir, il reprend une grande partie des mêmes politiques. Il conserve les infrastructures. Il poursuit certains programmes. Il reprend certaines réformes. Il maintient certaines orientations diplomatiques. Et parfois même, il explique à la population qu’il continuera ce qui fonctionnait déjà.
Alors une question toute simple apparaît :
si la politique à poursuivre est la même, pourquoi fallait-il absolument changer le visage ?
La politique a parfois ce paradoxe : les hommes s’affrontent pour remplacer celui qui est en place, avant de découvrir qu’une fois assis dans son fauteuil, le fauteuil lui-même impose quelques réalités.
LA POLITIQUE, CET ART DE TRANSFORMER LE BLANC EN NOIR
C’est ici que les campagnes électorales peuvent devenir particulièrement féroces. Pour conquérir le pouvoir, certains candidats ne se contentent pas de présenter leur programme.
Il faut également détruire celui qui occupe la place. Alors apparaissent les vieilles armes de la politique :
la rumeur, la caricature, la calomnie, l’exagération, l’intoxication, la promesse impossible et parfois le mensonge.
Un chantier devient un éléphant blanc. Une erreur devient une catastrophe nationale. Une réussite devient un hasard.
Une difficulté internationale devient nécessairement la faute du gouvernement. Une décision impopulaire devient la preuve d’une mauvaise volonté. Et l’opposition, qui hier encore n’avait peut-être pas de solution, devient soudain dépositaire de toutes les solutions.
C’est le miracle de la politique électorale :
avant l’élection, tout semble possible ; après l’élection, tout devient compliqué.
LES ANCIENS REVIENNENT TOUJOURS AVEC DES PROMESSES NEUVES
Il existe aussi une autre scène que l’Afrique politique connaît bien.
Des hommes et des femmes qui ont déjà exercé le pouvoir reviennent devant les électeurs. Ils ont parfois gouverné pendant des années. Ils connaissent les palais. Ils connaissent les ministères.
Ils connaissent les rouages de l’administration. Ils connaissent les difficultés du pays. Et pourtant, lorsqu’ils reviennent, ils se présentent parfois comme s’ils arrivaient de Mars. Leur mémoire politique semble avoir subi une étonnante opération chirurgicale :
ils se souviennent parfaitement de leurs réussites, mais beaucoup moins de leurs échecs. Le peuple, lui, devrait avoir une mémoire.
Car la démocratie ne consiste pas seulement à écouter les promesses du présent. Elle consiste aussi à examiner les traces laissées par le passé.
LE CAS CHINOIS : UNE AUTRE MANIÈRE DE POSER LE PROBLÈME
Et nous arrivons à la Chine. L’exemple chinois est particulièrement intéressant parce qu’il oblige à sortir des catégories habituelles.
La Chine ne fonctionne pas comme une démocratie pluraliste où plusieurs partis se disputent périodiquement la présidence de la République au suffrage universel direct. Le système politique chinois est dominé par le Parti communiste chinois, et la sélection des dirigeants s’effectue dans un cadre institutionnel et partisan très différent de celui des démocraties électorales occidentales.
Il faut donc éviter une comparaison trop rapide. Mais le système chinois permet néanmoins de poser une question intéressante :
comment organise-t-on la continuité du pouvoir lorsqu’un système considère que la stabilité et la continuité politique sont des éléments majeurs de sa gouvernance ?
La Constitution chinoise avait autrefois prévu que le président et le vice-président ne pouvaient exercer plus de deux mandats consécutifs. En 2018, cette limitation a été supprimée de la Constitution. Le texte constitutionnel ne fixe donc plus cette limite de deux mandats pour la présidence de la République.
Mais il serait faux de présenter cette modification comme une simple « solution chinoise » au problème de la succession démocratique. Ce n’est pas le même système.
Il s’agit plutôt d’un autre modèle de continuité politique, dans lequel le Parti communiste chinois occupe une place centrale dans la direction du pays. La comparaison est donc utile non pour dire :
« Voilà le système qu’il faut copier. »
Mais pour constater :
« Voilà un pays qui a choisi une autre architecture politique pour organiser la continuité du pouvoir. »
Et cette différence est essentielle.
STABILITÉ OU ALTERNANCE : FAUT-IL FORCÉMENT CHOISIR ?
Voilà peut-être le véritable dilemme. D’un côté, la stabilité.
Un pays a besoin de continuité. Les grands projets nécessitent parfois dix, quinze ou vingt ans. Une route ne se construit pas en quatre ans. Une université ne produit pas ses premiers ingénieurs en une législature. Une réforme de l’éducation ne donne pas nécessairement ses résultats au lendemain de son adoption.
Une politique industrielle demande de la patience. Un réseau ferroviaire ne se construit pas au rythme d’une campagne électorale. De l’autre côté, il y a le risque de l’enracinement du pouvoir. Car un dirigeant qui reste trop longtemps peut finir par confondre le pays avec lui-même.
Il peut croire que la critique constitue une trahison.
Que l’opposition est une menace. Que les institutions doivent lui obéir. Et qu’il est devenu indispensable.
C’est précisément pour cette raison que les limitations de mandat existent dans de nombreux systèmes constitutionnels. La Commission de Venise souligne que les limitations de mandat présidentiel sont liées à des considérations telles que la prévention de la concentration excessive du pouvoir et la protection de la démocratie constitutionnelle. Ainsi, le problème n’est pas seulement :
« Le dirigeant est-il bon ? »
Il faut également demander :
« Les institutions sont-elles suffisamment fortes pour empêcher qu’un bon dirigeant ne devienne un pouvoir sans contrôle ? »
UN BON DIRIGEANT N’EST PAS UNE INSTITUTION
Voilà peut-être la distinction la plus importante.
Un pays ne devrait jamais dépendre entièrement de la qualité d’un seul homme. Parce qu’un homme finit toujours par partir.
La question fondamentale est donc de savoir ce qu’il laisse derrière lui. Des routes ? Des écoles ? Des hôpitaux ? Une économie plus solide ?
Mais aussi :
des institutions capables de fonctionner sans lui ?
Une justice indépendante ? Une administration professionnelle ?
Une presse libre ? Une opposition autorisée à s’exprimer ?
Une succession organisée ? Des élections crédibles ?
Un Parlement capable de contrôler l’exécutif ?
C’est là que se mesure peut-être la maturité d’un régime.
Car le véritable exploit d’un dirigeant n’est peut-être pas de rester vingt ans au pouvoir. C’est de construire un système qui continue à fonctionner correctement après son départ.
ET SI LE PEUPLE VOULAIT CONTINUER ?
Revenons donc à notre question initiale.
Pourquoi changer ?
La réponse démocratique ne devrait pas être :
« Parce que le mandat est terminé. »
Elle devrait être :
« Parce que les règles constitutionnelles prévoient une nouvelle consultation et que les citoyens doivent pouvoir choisir librement. »
Si le peuple veut continuer avec la même orientation, il devrait pouvoir le dire dans les conditions prévues par la Constitution.
S’il veut changer, il devrait également pouvoir le dire.
Et si la Constitution limite le nombre de mandats, cette limitation fait partie des règles du jeu. Le débat véritable devient alors celui-ci :
Qui écrit les règles ?
Pourquoi les écrit-on ?
Comment les modifier ?
Et surtout, peut-on les modifier sans les tailler sur mesure pour un homme ?
Car modifier une Constitution pour moderniser les institutions n’est pas nécessairement la même chose que modifier les règles pour prolonger personnellement le pouvoir d’un dirigeant.
La frontière entre les deux peut parfois être mince.
Et c’est précisément pourquoi elle doit être examinée avec une extrême prudence.
LE PEUPLE NE DEVRAIT PAS CHOISIR ENTRE DES HOMMES, MAIS ENTRE DES PROJETS
Au fond, la démocratie pourrait être ramenée à une question beaucoup plus simple.
Non pas :
« Qui doit partir ? »
Non pas :
« Qui doit absolument rester ? »
Mais :
« Qu’est-ce qui est le meilleur pour le pays, et qui est capable de le réaliser dans le respect des règles ? »
Voilà la question qui devrait traverser chaque élection.
Car un peuple ne devrait pas être condamné à choisir entre la continuité aveugle et le changement obligatoire.
Il devrait pouvoir examiner. Comparer. Questionner. Contrôler. Puis décider.
La démocratie n’est peut-être pas l’art de changer constamment de conducteur. C’est l’art de permettre aux passagers de choisir librement leur conducteur, de contrôler sa conduite et de pouvoir en changer lorsqu’ils le souhaitent dans le respect des règles communes.
Et si le conducteur arrive au terme de son mandat, la démocratie ne devrait pas lui remettre automatiquement les clés…
Mais elle ne devrait pas non plus les lui arracher automatiquement.
Elle devrait demander au peuple.
Voilà pourquoi la vraie question n’est peut-être pas :
« POURQUOI CHANGER ? »
Elle est peut-être plus exigeante encore :
« POURQUOI CHANGER, POUR QUI, POUR QUOI… ET SELON QUELLES RÈGLES ? »
C’est à cette interrogation que toute démocratie digne de ce nom devrait accepter de répondre.
Je ne faisais que réfléchir à haute voix dans la fraîcheur d’une méditation politique .
ZADAIN KASONGO T.


