Je me pose souvent cette question en regardant la manière dont nous parlons du pouvoir au Congo : de quel président avons-nous réellement besoin ? La question paraît simple. Elle ne l’est pas. Nous avons connu le chef que l’on acclame, celui que l’on redoute, celui que l’on attend, celui dont on murmure le nom dans les couloirs, celui encore dont on espère qu’il fera enfin ce que tous les autres n’ont pas réussi à faire. Et, chaque fois, nous recommençons à croire qu’un homme pourrait suffire à remettre un pays debout. C’est peut-être notre première faiblesse. Nous cherchons souvent l’homme avant de chercher l’institution. Je comprends cette tentation. Quand l’État fonctionne mal, quand la route disparaît sous les nids-de-poule, quand le fonctionnaire demande ce qu’il ne devrait pas demander, quand le soldat n’est pas payé comme il devrait l’être, quand le citoyen attend des années une décision de justice, on finit par désirer quelqu’un qui frappe du poing sur la table. Le poing rassure. Mais il ne construit pas nécessairement un État. C’est ici que commence mon embarras. Le dictateur rassure avant d’inquiéter. Le dictateur possède un avantage redoutable : il donne l’impression que quelqu’un commande. Il ne demande pas longtemps. Il décide, convoque, sanctionne. Il parle avec cette assurance qui plaît aux sociétés fatiguées par l’impuissance administrative. Je comprends pourquoi certains peuples, dans certaines circonstances, finissent par envier les régimes où le chef semble pouvoir tout régler d’un geste. Mais j’ai toujours pensé que le problème commence précisément lorsque le geste du chef devient la règle. Car si tout dépend de sa volonté, que devient le pays lorsque sa volonté se trompe ? Et qui aura encore le courage de lui dire qu’il se trompe ? La dictature n’est pas seulement la suppression de la liberté politique, elle crée aussi une pauvreté de la pensée. Les collaborateurs apprennent à deviner ce que le chef veut entendre. Les fonctionnaires cessent de prendre des initiatives. Les intellectuels mesurent leurs mots. Les journalistes apprennent à regarder derrière eux avant de publier des articles. Un pays peut alors paraître calme. Mais le silence n’est pas toujours la paix. Il arrive qu’il soit simplement la peur qui a appris à se taire. J’ai toujours été intrigué par le président qu’on fait parler. Il existe une autre figure, beaucoup moins spectaculaire, celle du président qui possède le pouvoir constitutionnel, mais dont la décision semble venir d’ailleurs. Je l’appelle ici le patin, non comme une injure adressée à une personne déterminée, mais comme une figure politique. Il y a quelque chose de profondément triste dans cette situation. Le président monte à la tribune. Il parle au nom de la nation. Les drapeaux sont derrière lui. Les caméras enregistrent. Les applaudissements arrivent au moment prévu. Mais qui décide réellement ? La question mérite parfois d’être posée sans passion. Dans les palais présidentiels, il existe toujours des hommes qui n’ont pas été élus et qui savent pourtant comment orienter une décision. Il existe des intérêts économiques, des réseaux politiques, des familles, des partis, des groupes de pression, des puissances étrangères. Le danger n’est donc pas seulement d’avoir un président trop puissant. Il peut aussi résider dans le fait d’avoir un président dont la puissance apparente masque une dépendance réelle. Un chef d’État qui ne décide pas devient une enseigne lumineuse au-dessus d’une boutique dont quelqu’un d’autre possède les clés. Pourquoi voulons-nous toujours un messie ? C’est peut-être ici que la vieille tradition religieuse de nos sociétés rejoint dangereusement notre imaginaire politique. Nous attendons parfois du président ce que les croyants attendent du sauveur. Il doit réparer, purifier, punir les méchants, récompenser les justes, rendre au pays sa dignité. Il doit même, dans certains discours, ressusciter le Congo. Je trouve cette manière de penser le pouvoir séduisante et dangereuse. Séduisante parce qu’elle répond à une souffrance réelle. Dangereuse parce qu’elle dispense le citoyen de penser l’organisation collective. Un messie n’a pas besoin d’institutions fortes autour de lui. Il a besoin de fidèles. Une République, au contraire, a besoin de citoyens capables de demander des comptes. Voilà pourquoi je me méfie du vocabulaire de la délivrance lorsqu’il s’applique à la politique. Le Congo n’a pas besoin d’être délivré tous les cinq ans. Il a besoin de fonctionner tous les jours. Le rédempteur nous parle de nos blessures. Le rédempteur est plus subtil. Il connaît le langage de la souffrance. Il parle du peuple avec une voix qui semble venir de la rue. Il évoque la misère, les guerres, les déplacés, les enfants sans école, les malades sans médicaments, les jeunes sans emploi. Il sait où se trouvent nos blessures parce qu’il les montre du doigt. Mais montrer une plaie n’est pas encore la soigner. Je voudrais parfois demander à nos hommes politiques de descendre du registre de la consolation et d’entrer dans celui de la méthode. Combien coûte cette réforme ? Qui la contrôle ? Quelle administration l’exécute ? Dans quel délai ? Avec quel budget ? Qui pourra sanctionner celui qui détourne l’argent ? Ces questions sont moins émouvantes qu’un grand discours. Elles sont pourtant beaucoup plus proches de la politique réelle. Le démocrate a le défaut de ne pas être un héros. C’est peut-être pourquoi la démocratie paraît si peu spectaculaire. Le démocrate doit accepter la contradiction. Il doit supporter qu’un journaliste lui déplaise. Il doit entendre l’opposition. Il doit laisser un juge lui rappeler que la loi vaut aussi pour le pouvoir. Il doit accepter qu’un Parlement discute ses décisions. Il doit même envisager la possibilité de perdre le pouvoir. Or un pays ne devrait jamais dépendre de la survie politique d’un seul homme. Le président n’est pas le Congo. Il le représente pendant un temps. Mais je ne veux pas d’une démocratie de papier. Il serait trop facile, cependant, de prononcer le mot « démocratie » et de croire que tout est réglé. Nous savons bien qu’un scrutin ne suffit pas à faire fonctionner un État. Une démocratie peut conserver une administration inefficace. Elle peut tolérer la corruption. Elle peut produire des élites qui se remplacent sans transformer réellement les conditions de vie. Elle peut même donner au citoyen l’illusion qu’il possède le pouvoir alors que les décisions essentielles restent enfermées dans des réseaux auxquels il n’a aucun accès. Voilà pourquoi je refuse d’opposer mécaniquement dictature et démocratie comme si le choix des mots suffisait. La question congolaise est plus profonde. Il faut un État capable de faire respecter la loi. Il faut une justice qui ne tremble pas devant le pouvoir. Il faut une administration qui survive aux hommes. Il faut une armée qui protège le territoire. Il faut une école qui forme autre chose que des candidats aux diplômes. Il faut enfin une culture politique dans laquelle le président cesse d’être considéré comme le propriétaire de la République. Le fantoche porte parfois le drapeau le plus haut. Il existe enfin une figure qui me préoccupe : celle du président fantoche. Je ne parle pas ici d’un homme précis. Je parle d’une situation. Un chef peut parler de souveraineté à longueur de discours et se retrouver, dans la pratique, prisonnier d’intérêts qu’il ne contrôle pas. Il peut brandir le drapeau national et ne pas disposer de la marge nécessaire pour défendre effectivement les intérêts du pays. C’est pourquoi je distingue volontiers le nationalisme de la souveraineté. Le premier peut tenir dans un discours. La seconde se mesure dans la capacité d’un État à décider, négocier, produire, protéger son territoire et défendre ses intérêts. Le Congo possède un territoire immense et des ressources considérables. Mais la richesse d’un sous-sol ne constitue pas, à elle seule, une souveraineté. Il faut encore des institutions capables de transformer cette richesse en puissance publique et en bien-être collectif. Ce que j’attendrais d’un président femme — capable de supporter les limites de sa propre fonction. Cette qualité me paraît plus rare qu’on ne le croit. Je voudrais un président suffisamment ferme pour faire respecter la loi, mais suffisamment respectueux des institutions pour ne pas confondre autorité et arbitraire. Je voudrais quelqu’un qui puisse dire non à ses proches. Quelqu’un qui puisse renvoyer un ministre sans transformer son départ en affaire personnelle. Quelqu’un qui puisse écouter un adversaire sans imaginer immédiatement une conspiration. Quelqu’un qui sache que le pays continuera à vivre après lui. C’est peut-être cela, finalement, la vraie grandeur d’un chef d’État : ne pas avoir besoin que son nom soit partout pour que son œuvre demeure. Le jour où le président acceptera de ne plus être indispensable. Je reviens alors à ma question initiale. Dictateur ? Patin ? Messianique ? Démocrate ? Rédempteur ? Fantoche ? Je ne voudrais aucun de ces personnages s’il faut les prendre dans leur caricature. Je voudrais un président qui accepte d’être simplement président.
José Tshisungu wa Tshisungu


