Dix-huit ans au pouvoir, et toujours la tentation des armes !
Après avoir dirigé la République démocratique du Congo pendant dix-huit ans, sans parvenir à transformer les immenses potentialités du pays en un véritable projet de prospérité nationale, l’ancien président Joseph Kabila semble avoir retrouvé un terrain sur lequel il estime mieux pouvoir exprimer ses talents : celui de la rébellion. À défaut d’avoir convaincu par les résultats de sa gouvernance, le voilà qui paraît vouloir renouer avec les méthodes qui l’ont conduit au pouvoir. Comme si l’histoire du Congo était condamnée à tourner en rond, incapable de s’affranchir de ses vieux démons.
L’ancien Kadogo, ce jeune combattant devenu chef de l’État dans les circonstances tragiques que l’on connaît, semble reprendre ses bottes de combat. Mais cette fois, ce n’est plus le jeune homme que les circonstances de l’histoire avaient propulsé au sommet de l’État. C’est un ancien président, un homme qui a exercé le pouvoir pendant près de deux décennies, qui connaît les rouages de l’État, les arcanes de la diplomatie et les responsabilités attachées à la magistrature suprême.
Voilà précisément ce qui rend la situation si préoccupante.
Lorsqu’un ancien président se tourne vers la rébellion, ce n’est pas seulement son avenir politique qui est en jeu : c’est le sens même de son rapport à la République qui mérite d’être interrogé.
I. LE FILM EST TERMINÉ, MAIS L’ACTEUR REFUSE DE QUITTER LA SCÈNE
Le film politique de Joseph Kabila semblait pourtant arrivé à son générique de fin. Les acteurs avaient changé, la distribution des rôles avait été bouleversée et le metteur en scène paraissait avoir perdu le contrôle de son propre spectacle.
Pendant un temps, l’ancien président avait tenté de se présenter en observateur averti de la vie politique congolaise, en défenseur des principes démocratiques et en homme soucieux du respect des institutions. Il pouvait ainsi donner des leçons à ses successeurs, commenter leurs décisions et dénoncer leurs insuffisances.
Mais voici que le scénario prend une tournure inattendue.
Celui qui semblait vouloir endosser le costume du sage retiré de la vie publique se retrouve associé à une nouvelle aventure politico-militaire. Les masques tombent, les ambiguïtés se dissipent et les discours prennent une signification nouvelle.
Le spectacle auquel nous assistons donne l’impression que certains acteurs de la politique congolaise ne savent pas reconnaître la fin d’une représentation. Ils changent de costume, modifient leurs répliques, recrutent de nouveaux figurants, mais refusent obstinément de quitter la scène.
Or, la République n’est pas un théâtre dont un ancien acteur pourrait réclamer indéfiniment le premier rôle.
Le pouvoir n’est pas une propriété privée que l’on conserve dans son patrimoine familial. La présidence n’est pas un héritage que l’on transmet à ses alliés, encore moins un fauteuil auquel on serait attaché par un droit naturel.
Dans une démocratie, le peuple choisit ses dirigeants ; les dirigeants ne choisissent pas éternellement le peuple qui doit les gouverner.
Joseph Kabila aurait pu faire de son départ du pouvoir une leçon de maturité politique. Il aurait pu démontrer qu’un ancien chef de l’État peut continuer à servir son pays sans chercher à le diriger de nouveau. Il aurait pu mettre son expérience au service de la paix, de la médiation et du renforcement des institutions.
Mais si le choix est désormais celui de la confrontation armée, alors une question fondamentale se pose : quelle conception de la République entend-il défendre ?
II. DIX-HUIT ANS AU SOMMET DE L’ÉTAT : QUEL HÉRITAGE ?
Il faut parfois rappeler les évidences que les ambitions politiques cherchent à faire oublier.
Joseph Kabila a dirigé la RDC de 2001 à 2019, soit près de dix-huit ans. Dix-huit années pendant lesquelles il disposait des leviers essentiels de l’État, de l’autorité présidentielle et d’une influence considérable sur les institutions nationales.
Dix-huit ans, c’est le temps de former des générations, de bâtir des infrastructures durables, de réformer l’administration, de renforcer la justice, d’améliorer les conditions de vie et de donner à une nation les moyens de croire en son avenir.
Dix-huit ans, c’est aussi suffisamment de temps pour démontrer ses capacités à gouverner.
Bien entendu, aucun président ne peut être tenu pour seul responsable de tous les malheurs d’un pays. La RDC a hérité de décennies de mauvaise gouvernance, de conflits armés, de prédation économique et de fragilité institutionnelle. Elle doit également composer avec des intérêts régionaux et internationaux qui compliquent considérablement la recherche de solutions durables.
Mais reconnaître ces difficultés ne dispense pas un dirigeant de rendre compte de son bilan.
La question est donc simple : qu’a fait Joseph Kabila des dix-huit années qui lui ont été confiées ?
Le Congo dispose d’un sous-sol extraordinairement riche. Le cuivre, le cobalt, l’or, les diamants et bien d’autres ressources attisent les convoitises du monde entier. Pourtant, cette abondance minérale ne s’est pas traduite par une prospérité équitablement partagée entre les Congolais.
Dans les régions minières, la richesse du sous-sol contraste avec la précarité de nombreuses communautés. Les ressources stratégiques alimentent les ambitions industrielles des grandes puissances, tandis que des populations locales continuent de réclamer des routes praticables, des écoles dignes de ce nom, des hôpitaux équipés et de l’eau potable.
À l’est du pays, les conflits armés ont continué de déchirer des communautés, de provoquer des déplacements massifs et de compromettre le développement économique. Les efforts diplomatiques et militaires n’ont pas permis de garantir une paix durable.
Dans les villes, notamment à Kinshasa, l’expansion démographique, l’insuffisance des infrastructures et les difficultés d’accès aux services publics ont entretenu le sentiment d’un État qui peine à répondre aux attentes de ses citoyens.
Certes, ces problèmes ne sont pas nés avec Joseph Kabila et ne se sont pas achevés avec son départ. Ils engagent plusieurs générations de dirigeants. Mais c’est justement parce qu’il a disposé de dix-huit années de pouvoir que son bilan doit être examiné avec rigueur.
Un mandat présidentiel peut être contrarié par les circonstances. Dix-huit années de pouvoir constituent, en revanche, une période suffisamment longue pour que les résultats deviennent une exigence incontournable.
Et c’est ici que l’ironie atteint son sommet : après avoir eu près de deux décennies pour démontrer sa capacité à gouverner, l’ancien président semblerait vouloir convaincre les Congolais qu’il faut lui accorder une nouvelle chance, cette fois par une voie qui ferait courir au pays le risque d’un nouvel embrasement.
Faudrait-il donc que le Congo lui offre encore du temps, des vies humaines et des ressources nationales pour achever une œuvre dont les résultats demeurent si controversés ?
III. LA DÉMOCRATIE À GÉOMÉTRIE VARIABLE
Il est toujours intéressant d’observer la manière dont certains responsables politiques parlent de démocratie.
Tant qu’ils occupent le pouvoir, ils invoquent volontiers la stabilité, la continuité de l’État et la nécessité de préserver les institutions. Lorsqu’ils le perdent, ils découvrent soudain les imperfections du système, les injustices de la procédure et les dangers que représenterait leur éloignement des affaires publiques.
La démocratie devient alors une vertu que l’on célèbre à condition d’en rester le principal bénéficiaire.
Pourtant, la véritable épreuve démocratique ne consiste pas à gagner une élection. Elle consiste aussi à accepter de la perdre, à respecter les règles du jeu et à reconnaître que la légitimité politique ne peut être confisquée par un individu ou un groupe.
L’alternance pacifique est l’une des plus grandes conquêtes de la vie politique moderne. Elle permet d’éviter qu’une nation soit condamnée à régler ses désaccords par la violence.
Le Ghana, par exemple, a connu plusieurs alternances entre des formations politiques rivales par la voie électorale. Le Sénégal a également connu des changements de pouvoir qui ont démontré, malgré les tensions et les difficultés, qu’un dirigeant peut céder la place à un autre sans que le pays soit obligé de replonger dans une guerre.
Ces expériences ne sont ni parfaites ni directement transposables à la réalité congolaise. Elles montrent néanmoins qu’une nation peut construire progressivement des mécanismes permettant de régler les rivalités politiques autrement que par les armes.
Pourquoi le Congo devrait-il se résigner à une fatalité différente ?
Pourquoi faudrait-il considérer que les ambitions contrariées des puissants constituent une raison suffisante pour remettre en cause la paix nationale ?
Et depuis quand la capacité à mobiliser des combattants confère-t-elle davantage de légitimité que la capacité à convaincre les citoyens ?
Un ancien président qui choisit la confrontation armée, plutôt que les moyens pacifiques et légaux de défendre ses idées, adresse un message profondément inquiétant à la jeunesse congolaise : celui selon lequel le pouvoir serait moins une responsabilité à conquérir par le suffrage qu’une possession à récupérer par la force.
Ce serait une terrible leçon à transmettre à un pays qui a déjà payé si cher ses crises politiques.
IV. LE CONGO, CET ÉTERNEL OTAGE DES AMBITIONS PERSONNELLES
Il y a quelque chose de profondément révoltant dans cette répétition des crises.
À chaque nouvelle confrontation, ce sont les mêmes populations qui paient le prix des ambitions des autres. Les familles fuient leurs villages, les enfants interrompent leur scolarité, les activités économiques s’effondrent et les humanitaires tentent de réparer les dégâts d’une violence qu’ils n’ont pas provoquée.
Pendant ce temps, les responsables politiques échangent des déclarations, élaborent des stratégies et rivalisent de discours sur la libération du peuple.
Mais de quel peuple parle-t-on lorsque celui-ci doit abandonner sa maison, sa terre et parfois ses proches pour permettre à des hommes armés de poursuivre leur projet politique ?
Quel bénéfice le pays retire-t-il de ces confrontations, hormis de nouvelles souffrances, de nouveaux déplacements de populations et une incertitude permanente quant à son avenir ?
La RDC n’a pas besoin d’une compétition entre chefs de guerre pour déterminer lequel d’entre eux serait le plus digne de gouverner. Elle a besoin d’institutions capables de fonctionner indépendamment des humeurs et des ambitions de leurs dirigeants.
Elle a besoin d’une armée républicaine, professionnelle et suffisamment équipée pour défendre le territoire national. Elle a besoin d’une justice indépendante, d’une administration compétente, d’une économie qui crée des emplois et d’un système éducatif qui prépare les jeunes à autre chose qu’à devenir les instruments des rivalités politiques.
Elle a besoin de dirigeants capables de comprendre que le patriotisme ne se mesure ni au nombre de combattants que l’on peut mobiliser ni à la violence des discours que l’on peut prononcer.
Le véritable patriotisme consiste à épargner à son peuple les guerres qu’il n’a aucune raison de subir.
Le Congo est-il donc condamné à voir ses anciens dirigeants revenir périodiquement dans le jeu politique avec les mêmes méthodes, les mêmes promesses et les mêmes prétentions ?
Faudrait-il que chaque ancien président, chaque général frustré, chaque politicien écarté ou chaque ambition déçue puisse transformer son mécontentement en une menace contre la paix nationale ?
À ce rythme, la République deviendrait une salle d’attente où chacun patienterait jusqu’au jour où il disposerait de suffisamment de moyens pour imposer son retour.
Une telle conception de la politique est incompatible avec la construction d’un État moderne.
V. OÙ SONT PASSÉS LES HOMMES COMPÉTENTS ?
Une autre question mérite d’être posée, non sans une pointe d’ironie.
Pendant les dix-huit années de sa présidence, Joseph Kabila a travaillé avec de nombreux collaborateurs : ministres, conseillers, responsables politiques, hauts fonctionnaires et personnalités issues de différentes sensibilités.
Il avait donc le temps de constituer une équipe capable de mener des réformes durables, de préparer une relève politique crédible et de transmettre une expérience institutionnelle utile à la nation.
Or, à entendre certaines critiques formulées à l’époque contre son mode de gouvernance, la question de la qualité de l’entourage présidentiel n’a jamais été anodine.
L’ancien président aurait-il soudain découvert, après son départ du pouvoir, les collaborateurs compétents qui lui auraient tant manqué durant ses années à la tête de l’État ?
Les aurait-il trouvés dans les coulisses d’une nouvelle aventure politico-militaire ? Auraient-ils acquis, pendant ces années d’éloignement, les compétences qui n’auraient pas suffi à transformer le pays lorsqu’ils étaient aux commandes ?
La question est évidemment provocatrice. Mais elle met en lumière une réalité politique plus profonde : la compétence ne se mesure pas à la capacité de conquérir le pouvoir, mais à celle de produire des résultats au bénéfice de la population.
Un chef d’État peut s’entourer de fidèles, de courtisans et de partisans disciplinés. Mais la fidélité n’est pas la compétence, pas plus que l’obéissance n’est une preuve de clairvoyance.
Un bon dirigeant ne recherche pas seulement des collaborateurs qui applaudissent ses décisions. Il s’entoure de femmes et d’hommes capables de le contredire, de corriger ses erreurs et de lui rappeler les limites de son pouvoir.
Il accepte que l’intérêt national soit supérieur à ses préférences personnelles.
La question se pose donc à tous les dirigeants congolais, anciens comme actuels : ont-ils cherché à construire des institutions capables de survivre à leur départ, ou ont-ils surtout travaillé à préserver les réseaux dont dépendait leur propre influence ?
Car un pays ne peut progresser durablement si chaque changement de président entraîne une remise en cause de l’ensemble des équilibres politiques, administratifs et économiques.
L’État doit être plus grand que ceux qui le dirigent.
VI. QUAND LE POUVOIR DEVIENT UNE ADDICTION
Il existe des hommes pour qui le pouvoir est un moyen de servir. Pour d’autres, il semble devenir une nécessité existentielle.
Ils peuvent quitter le palais présidentiel, perdre les attributs de leur fonction et abandonner les honneurs officiels. Mais ils éprouvent les plus grandes difficultés à renoncer à l’influence que leur conférait leur ancienne position.
Le silence qui suit les applaudissements leur paraît insupportable. L’absence de cortège devient une blessure d’amour-propre. Ne plus être au centre des décisions leur donne le sentiment d’avoir cessé d’exister politiquement.
Le pouvoir, qui devait être un mandat temporaire, finit alors par ressembler à une seconde peau.
Il ne s’agit pas de prétendre diagnostiquer les motivations intimes de Joseph Kabila. Personne ne peut connaître avec certitude ce qui l’anime. Mais son parcours pose une question universelle : pourquoi certains responsables ont-ils tant de mal à accepter qu’une fonction publique puisse prendre fin ?
Nelson Mandela, après avoir dirigé l’Afrique du Sud pendant un seul mandat présidentiel, a quitté volontairement ses fonctions en 1999. Il n’avait pas résolu tous les problèmes de son pays, loin de là. Mais son départ a contribué à illustrer un principe essentiel : la grandeur d’un dirigeant ne se mesure pas uniquement à sa capacité à accéder au pouvoir, mais aussi à sa disposition à le transmettre.
D’autres dirigeants, en revanche, ont cherché à prolonger leur emprise sur les institutions, parfois au prix de crises profondes.
La comparaison n’a pas pour objet d’idéaliser les uns ou de caricaturer les autres. Elle rappelle simplement qu’il existe plusieurs manières d’exercer le pouvoir et, surtout, de s’en détacher.
Un ancien président peut devenir un conseiller respecté, un médiateur, un homme d’État soucieux de la stabilité nationale ou un témoin de son époque.
Il peut également choisir de redevenir un acteur de premier plan, mais cette ambition doit s’inscrire dans le respect de la Constitution, des lois et de la paix.
Ce qui ne saurait être accepté, c’est l’idée que le départ du pouvoir constituerait une injustice à réparer par la force.
Le pouvoir est un mandat, non une maladie dont on ne pourrait guérir qu’en reprenant le fauteuil présidentiel.
Et si certains ne peuvent vivre en dehors du pouvoir, le problème ne se trouve peut-être pas dans la République, mais dans la conception qu’ils se font de leur propre existence.
VII. LES ARMES NE SONT PAS UN BULLETIN DE VOTE
La grande tragédie politique congolaise réside dans cette tentation récurrente de considérer la force comme un raccourci vers le pouvoir.
L’histoire de la RDC porte encore les cicatrices de rébellions, de guerres régionales et de confrontations qui ont coûté la vie à des millions de personnes, directement ou indirectement, selon les estimations portant sur les conséquences de ces conflits.
De la chute de Mobutu aux guerres du Congo, en passant par les multiples rébellions qui ont ravagé l’est du pays, une même interrogation revient : pourquoi les rivalités politiques congolaises se transforment-elles si souvent en crises militaires ?
La réponse ne saurait être réduite à la seule ambition d’un individu. Les causes sont multiples : faiblesse des institutions, contestations de la légitimité politique, intérêts économiques, ingérences régionales, conflits communautaires et insuffisances de l’appareil sécuritaire.
Mais cette complexité ne doit pas servir de prétexte à banaliser le recours aux armes.
Une rébellion ne devient pas légitime du seul fait qu’elle dénonce des injustices. Un mouvement armé ne devient pas démocratique simplement parce qu’il affirme vouloir libérer le peuple. Et un ancien président ne bénéficie d’aucun privilège particulier qui l’autoriserait à imposer sa volonté par la force.
Il faut juger les actes, les objectifs, les moyens employés et leurs conséquences pour la population.
Si Joseph Kabila estime que les institutions congolaises fonctionnent mal, il peut défendre ses positions par la parole, le débat, les recours légaux et les mécanismes politiques pacifiques. S’il considère que des droits lui ont été injustement retirés, il lui appartient de les faire valoir par les voies prévues par le droit.
Mais si la stratégie retenue consiste à soutenir une entreprise armée pour modifier les rapports de force, alors les Congolais sont en droit de demander des comptes sur les conséquences d’un tel choix.
La République ne peut pas se permettre de transformer chaque désaccord politique en une nouvelle guerre.
Les armes peuvent imposer le silence. Elles ne produisent pas, à elles seules, la légitimité.
Elles peuvent conquérir une ville, contrôler un territoire ou contraindre un gouvernement à négocier. Mais elles ne peuvent pas, par leur seule puissance, fabriquer la confiance, la justice et la paix dont une nation a besoin pour se reconstruire.
VIII. LE MESSAGE ADRESSÉ À LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE
L’annonce d’un nouvel engagement politico-militaire attribué à Joseph Kabila envoie également un signal préoccupant aux partenaires étrangers de la RDC.
Après avoir exercé la magistrature suprême pendant près de dix-huit ans, un ancien président devrait être particulièrement conscient des conséquences diplomatiques et économiques d’une nouvelle crise armée.
La stabilité de la RDC ne concerne pas uniquement les Congolais. Elle intéresse toute la région des Grands Lacs, les pays voisins, les partenaires économiques et les investisseurs qui observent les risques liés à l’insécurité.
Chaque nouvelle menace d’escalade fragilise davantage la confiance, complique les efforts diplomatiques et risque d’aggraver la situation humanitaire.
Mais la communauté internationale ne doit pas non plus se contenter de déclarations convenues sur la nécessité du dialogue. Elle doit défendre avec cohérence les principes qu’elle proclame : respect de la souveraineté congolaise, intégrité territoriale, protection des civils, rejet des soutiens extérieurs aux groupes armés et recherche d’une solution politique durable.
Aucun acteur, qu’il soit au pouvoir ou dans l’opposition, ne devrait bénéficier d’une indulgence particulière en raison de son passé, de son influence ou de ses relations internationales.
La paix ne peut être défendue à géométrie variable.
Il faut également rappeler que la souveraineté appartient au peuple congolais. Elle ne se confond ni avec les intérêts d’un président en exercice ni avec les ambitions d’un ancien chef de l’État.
Le Congo n’est pas un territoire dont les dirigeants pourraient se disputer la propriété devant des arbitres étrangers.
C’est une nation de plus de cent millions d’habitants, avec ses aspirations, ses souffrances et ses espoirs. Elle mérite mieux que d’être présentée au monde comme un éternel champ de bataille où les mêmes acteurs changent de camp sans que les populations puissent enfin vivre en paix.
IX. UNE HONTE POLITIQUE OU UNE OCCASION DE RÉVEIL NATIONAL ?
Il y a des conversions politiques qui surprennent. D’autres interrogent. Certaines, enfin, mettent à nu les contradictions que les discours avaient longtemps dissimulées.
Voir un ancien président se retrouver associé à une nouvelle entreprise armée, après avoir passé près de dix-huit ans au sommet de l’État, ne peut laisser indifférent.
Ce parcours soulève une question de responsabilité historique : quel exemple les anciens dirigeants veulent-ils laisser aux générations futures ?
Celui d’hommes capables de respecter les limites de leurs fonctions, de transmettre pacifiquement le pouvoir et de contribuer à la consolidation des institutions ?
Ou celui de responsables qui, une fois écartés du sommet, semblent considérer que la République leur doit encore une place, quitte à faire peser sur elle la menace d’une nouvelle confrontation ?
L’indignation est légitime. Mais elle ne doit pas nous empêcher de réfléchir aux causes profondes de cette répétition.
Car Joseph Kabila n’est pas le seul problème de la démocratie congolaise. Il en est aussi, par son parcours et par les choix qui lui sont attribués aujourd’hui, un révélateur.
Le Congo doit sortir de cette culture politique dans laquelle les institutions semblent parfois moins importantes que les hommes qui les occupent.
Il doit apprendre à distinguer l’État de ceux qui le dirigent, la nation des partis politiques, l’intérêt général des ambitions individuelles.
Il doit également se donner les moyens de garantir que la contestation politique puisse s’exprimer librement, que les élections soient crédibles, que la justice soit indépendante et que les citoyens puissent demander des comptes à leurs dirigeants sans craindre la violence.
La paix ne saurait être un privilège accordé aux populations lorsque les puissants sont satisfaits. Elle doit être une exigence permanente, quelles que soient les rivalités du moment.
Quant aux anciens présidents, ils devraient comprendre que leur départ du pouvoir ne signifie pas nécessairement la fin de leur utilité publique.
Il est possible de rester influent sans être président. Il est possible de servir sans commander. Il est même possible de devenir plus respectable après avoir quitté le pouvoir qu’on ne l’était lorsqu’on l’exerçait.
Encore faut-il accepter que la République ne soit pas une extension de sa propre personne.
CONCLUSION : LE CONGO N’EST PAS UN FAUTEUIL À RÉCUPÉRER
Joseph Kabila a dirigé la RDC pendant près de dix-huit ans. Son bilan appartient désormais à l’histoire, mais il demeure ouvert à l’analyse critique, à la confrontation des faits et au jugement des Congolais.
Si l’ancien président choisit aujourd’hui la voie d’une nouvelle aventure armée, les questions de responsabilité politique et de respect des principes républicains deviennent incontournables.
Il ne suffit pas d’avoir été président pour prétendre savoir mieux que les autres ce qui convient au pays. Il ne suffit pas d’avoir exercé le pouvoir pendant dix-huit ans pour revendiquer un droit permanent à y revenir. Et il ne suffit certainement pas de dénoncer les erreurs de ses successeurs pour se soustraire à l’examen de ses propres années de gouvernance.
La démocratie ne peut fonctionner si chaque ancien dirigeant se considère comme un président en réserve, attendant simplement le moment favorable pour reprendre les commandes.
Le Congo a besoin d’une autre ambition : celle de bâtir un État dans lequel les institutions survivent aux hommes, les élections remplacent les rébellions et les citoyens ne sont plus contraints de payer le prix des querelles entre ceux qui prétendent les libérer.
Au fond, la véritable question n’est pas de savoir si Joseph Kabila peut encore jouer un rôle dans la vie politique congolaise. Tout citoyen qui respecte les lois doit pouvoir participer au débat public.
La question est de savoir quel rôle il entend jouer et par quels moyens il prétend servir la nation.
Car il y a une différence fondamentale entre vouloir revenir dans le débat politique et vouloir reconquérir le pouvoir par la force.
Il y a une différence entre contester un gouvernement et mettre en péril la paix d’un peuple.
Il y a, enfin, une différence entre aimer son pays et ne pouvoir supporter de ne plus le diriger.
Un ancien président devrait être le gardien de son expérience, non le prisonnier de son ambition.
Joseph Kabila avait une occasion historique : celle de démontrer qu’un homme qui a passé dix-huit ans au sommet de l’État peut encore contribuer à la paix sans chercher à reconquérir le fauteuil présidentiel.
S’il choisit plutôt la voie des armes, il prend le risque de réduire l’héritage de toute une présidence à une question aussi douloureuse que simple : après dix-huit ans au pouvoir, n’avait-il donc rien de plus précieux à offrir au Congo que la perspective d’une nouvelle confrontation ?
Le peuple congolais a déjà trop souffert pour que ses dirigeants, anciens ou actuels, traitent sa paix comme une variable d’ajustement de leurs ambitions.
Le pouvoir passe. Les hommes passent. Les régimes passent. Mais le Congo, lui, doit demeurer.
Et il demeurera à condition que ses fils et ses filles comprennent enfin que la République n’appartient à aucun clan, qu’aucun homme n’est indispensable et que les armes ne sauraient tenir lieu de projet national.
Car, au bout du compte, le Congo n’a pas besoin d’un ancien président qui rêve de redevenir président à n’importe quel prix.
Il a besoin d’hommes d’État capables de comprendre qu’aimer la République, c’est aussi savoir lui laisser sa chance de vivre en paix.
Pour LAUTREINFO / ZADAIN KASONGO T.


