Il faut avoir vécu à Kinshasa pour comprendre ce que signifie habiter une maison qui ne vous appartient pas. Le locataire y paie davantage que son loyer : il paie le droit de se croire chez lui, avec cette réserve secrète que le propriétaire peut, à tout moment, lui rappeler qu’il n’est que de passage. J’observe cet homme qui, chaque fin de mois, s’efforce de réunir la somme exigée. Il a beau avoir repeint les murs, réparé le robinet, remplacé une vitre brisée, rien ne lui appartient de ces améliorations. Il embellit le bien d’un autre, comme s’il voulait acheter, à force de soins, un peu de sécurité pour les siens. Mais le propriétaire veille. Il peut surgir sans prévenir, examiner une fissure, interroger le voisin, annoncer une augmentation. Le locataire sourit, choisit ses mots, retient une colère dont il sait qu’elle pourrait lui coûter son toit. Il y a des humiliations que l’on accepte non par faiblesse, mais parce que des enfants dorment dans la chambre voisine et qu’on ne saurait les conduire dans la rue pour sauver son amour-propre. À Kinshasa, le logement est devenu, pour beaucoup, une épreuve de patience et de dignité. On y apprend à dissimuler ses difficultés, à emprunter pour payer, à promettre avant d’avoir reçu son salaire. Le locataire finit par développer une psychologie particulière : il se méfie des bonnes nouvelles, redoute les visites inattendues et considère toute période de tranquillité comme une faveur provisoire. Ce qui me frappe surtout, c’est cette étrange contradiction : il habite une maison sans jamais être tout à fait chez lui. Il y célèbre les naissances, y pleure ses morts, y construit ses projets ; pourtant, une signature qui n’est pas la sienne peut suffire à remettre son existence en mouvement. Et je me demande parfois si le véritable luxe, à Kinshasa, n’est pas de posséder une demeure. C’est de pouvoir fermer sa porte le soir, s’asseoir en paix parmi les siens et ne pas craindre que le lendemain quelqu’un vienne vous apprendre que vous n’avez plus le droit d’y rester.
José Tshisungu wa Tshisungu


