Je viens de lire le livre que Bandeja Yamba, docteur en histoire, a publié en 2026 à Gatineau, chez Amazon, sous un titre qui ressemble à un avertissement : Quand les élections font vaciller le Congo. Le sous-titre, _Cycles électoraux, fragilité institutionnelle et ingérences régionales donne le ton. Les 173 pages de l’ouvrage livrent une analyse sur les malheurs politiques qui accompagnent notre pays depuis l’indépendance. En refermant les trois chapitres, je me suis demandé pourquoi le Congo, si riche de promesses, éprouve tant de peine à faire de la démocratie un chemin vers la paix. Il suffit de se souvenir de Kinshasa au moment des élections. Les avenues se couvrent d’affiches, les portraits des candidats dominent les carrefours et les conversations politiques se prolongent jusque tard dans la nuit. À Matete, à Victoire ou à Gambela, chacun semble connaître un député, un ministre ou un homme capable de changer le cours des choses. Les candidats promettent des emplois, des routes, des écoles et la fin des souffrances. Pendant quelques semaines, les pauvres occupent le centre des discours. Puis le scrutin passe, et la vie reprend ses droits, avec ses difficultés anciennes. Je regarde cette agitation avec une tristesse que l’expérience a rendue familière. Pour un Congolais qui peine à payer les frais scolaires de ses enfants ou à soigner un parent malade, voter est un acte sérieux. Il espère que sa voix pèsera sur son avenir. Mais que lui reste-t-il lorsque les résultats sont contestés, que les recours suscitent la méfiance et que les rivalités entre candidats menacent de déborder dans la rue ? Il découvre alors que déposer un bulletin dans une urne ne suffit pas toujours à faire respecter sa volonté. C’est l’une des contradictions que Bandeja Yamba met en lumière. L’élection devrait consacrer la souveraineté populaire ; elle devient trop souvent une épreuve pour des institutions dont la solidité reste incertaine. Les rivalités entre les élites s’enveniment, les états-majors s’accusent, les rumeurs circulent sur les téléphones et chacun attend de savoir qui gouvernera demain. Le citoyen, qui devait être l’acteur principal de la démocratie, finit par regarder les puissants se disputer son avenir. Je songe à 1960. L’indépendance avait la sonorité d’une délivrance. Nous voulions reprendre possession de notre destin et bâtir un pays à la mesure de nos espérances. Plus de six décennies après, nous avons connu des changements de régime, des crises politiques, des guerres et des rébellions. Pourtant, une question demeure : pourquoi l’État congolais peine-t-il encore à garantir cette sécurité élémentaire sans laquelle la liberté reste incomplète ? À Kananga, une famille calcule ce qu’il lui reste après avoir payé l’école des enfants. À Kinshasa, le coût du transport et l’incertitude des revenus occupent davantage les esprits que les discours sur la gouvernance. Dans les territoires meurtris de l’Est, des familles vivent sous la menace des violences et des déplacements. Je me demande ce que signifie la souveraineté populaire pour ces citoyens lorsque l’État ne leur garantit ni la tranquillité du foyer ni la certitude du lendemain. Bandeja Yamba attire également notre attention sur les ingérences régionales. Mais je me méfie des explications qui nous dispensent de nous regarder nous-mêmes. Les interventions étrangères ne sauraient justifier la faiblesse de nos institutions, pas plus qu’elles n’effacent la responsabilité de nos dirigeants. Elles trouvent aussi leur chemin dans nos divisions et dans les calculs de ceux qui préfèrent parfois un appui extérieur à la confiance de leurs compatriotes. Celui qui gagne ne reçoit pas le Congo en héritage. Cette vérité, élémentaire dans une démocratie, exige de nos dirigeants une discipline que les proclamations patriotiques ne remplacent pas. Elle exige aussi des institutions capables de faire respecter les règles sans trembler devant les puissants. C’est ici que la question posée par Bandeja Yamba prend toute sa portée : comment construire un État générateur de paix ? Je retiens cette formule parce qu’elle nous oblige à dépasser les discours sur la stabilité. La paix ne consiste pas à faire taire les mécontents ni à obtenir le silence d’une population épuisée. Elle suppose une justice indépendante, une administration au service de tous, une armée fidèle à la nation et des mécanismes électoraux auxquels les vainqueurs comme les vaincus puissent faire confiance. Le Congo ne manque pourtant ni de textes ni de promesses. Ce qui manque, c’est leur traduction dans la vie ordinaire. Je voudrais qu’un commerçant de Matete puisse ouvrir sa boutique sans être accablé par des prélèvements arbitraires ; qu’une famille de Kananga puisse accéder aux soins sans y sacrifier ses maigres ressources ; qu’un jeune diplômé puisse envisager son avenir dans son propre pays. Ce sont ces expériences concrètes, bien plus que les cérémonies officielles, qui donneront un contenu à notre démocratie. Je tiens donc le livre de Bandeja Yamba pour une contribution opportune à notre réflexion collective. Son mérite est de nous rappeler qu’une élection, même organisée dans les formes, ne suffit pas à construire un État. Encore faut-il que les citoyens puissent en reconnaître les résultats, que les dirigeants acceptent le jeu démocratique et que les institutions survivent aux ambitions de ceux qui les occupent.
José Tshisungu wa Tshisungu
LA QUESTION DES ÉLECTIONS


