UN CONGOLAIS SUR LES TROTTOIRS D’IXELLES

Je ne sais pas depuis combien de nuits Alongi Bwa dort sur ce trottoir d’Ixelles, près du métro. Je sais seulement qu’un homme ne s’installe pas dehors par goût de l’aventure. Il faut avoir perdu beaucoup de choses, et peut-être renoncé à en comprendre certaines, pour en venir à chercher sur le pavé un repos que les autres trouvent derrière une porte. Alongi vient de Kinshasa-Bumbu. Il demande l’asile en Belgique. Je lui donne une quarantaine d’années, mais la fatigue lui en ajoute quelques-unes. Sa veste est trop mince pour le froid de Bruxelles. À ses pieds, des chaussures usées ; auprès de lui, un sac. C’est peu pour un homme qui a vécu, travaillé, aimé, qui a peut-être possédé une maison, ou du moins une chambre où il pouvait fermer la porte sans craindre qu’on lui demande de partir. Il garde dans une poche la photographie de ses enfants restés à Kinshasa. Je m’attarde sur ce détail. J’imagine qu’il la sort lorsque la solitude devient trop lourde. Deux visages familiers : il suffit parfois de cela pour ne pas se croire tout à fait abandonné. Mais que leur dit-il lorsqu’il les appelle ? Je l’ignore. Je voudrais croire qu’il leur parle d’un avenir meilleur. Un père ne raconte pas volontiers à ses enfants qu’il lui arrive de ne pas savoir où il dormira le soir même. Le matin, il replie sa couverture. Les commerces vont ouvrir. Il faut libérer le passage, ne pas gêner ceux qui commencent leur journée. J’observe cette étrange nécessité : l’homme qui n’a pas de toit doit encore veiller à ne pas déranger ceux qui en ont un. Les passants se succèdent. Une femme détourne les yeux. Un employé consulte son téléphone. Un monsieur bien habillé contourne le sac sans même ralentir. Je ne sais rien de ces gens. Ils ont peut-être leurs propres soucis, des enfants à conduire à l’école, un rendez-vous qu’ils ne peuvent manquer. Je n’ai aucune envie de les transformer en monstres. C’est même ce qui me gêne : ils sont ordinaires, et leur indifférence l’est aussi. Je me demande à quel moment nous avons appris à passer devant la misère sans nous sentir personnellement concernés. Nous avons nos explications toutes prêtes. Nous ne sommes pas responsables de tout. Les autorités doivent agir. Les procédures existent. Il faut vérifier les dossiers. Je connais ces arguments ; certains sont parfaitement raisonnables. Mais je voudrais savoir ce qu’ils deviennent lorsqu’un homme a froid devant nous. Est-il nécessaire d’avoir statué sur son avenir pour lui trouver un lit cette nuit ? C’est ici que ma colère commence. Non pas contre une administration dont j’ignore le détail du travail, ni contre des fonctionnaires que je ne connais pas, mais contre cette manière de nous rassurer avec des procédures tandis qu’un homme attend dehors. Je devine le dossier d’Alongi : des papiers à réunir, des convocations, des délais, des décisions qui ne dépendent pas de lui. Tout cela peut avoir son importance. Seulement, le froid, lui, ne respecte aucun calendrier. Je ne demande pas qu’on lui accorde automatiquement le droit de rester en Belgique. Je ne connais pas son dossier et je ne prétends pas le connaître. Je demande quelque chose de plus immédiat : qu’un homme dont la situation doit être examinée ne soit pas condamné, dans l’intervalle, à chercher son sommeil sur un trottoir. Un lit n’est pas une décision sur le droit d’asile. Une soupe chaude ne bouleverse pas la politique migratoire.

José Tshisungu wa Tshisungu

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