Vouloir morceler le Congo, c’est prétendre guérir une maison malade en abattant ses murs, sans se demander où dormiront ceux qui l’habitent. À Goma, les déclarations du chef rebelle Kabila, qui souhaiterait l’éclatement ou la soudanisation de la République démocratique du Congo, réveillent une vieille inquiétude. Je me demande ce que cherchent ces hommes qui, au nom de la libération, finissent par mettre en péril la maison commune. Depuis quand la maladie d’un corps autorise-t-elle le chirurgien à le découper en morceaux, sans même garantir la survie du patient ? Je songe à ces familles congolaises dont les membres se trouvent dispersés par les conflits, aux morts abandonnés sur les chemins, aux enfants qui grandissent dans la peur. Pour eux, les frontières ne sont pas des lignes tracées sur une carte : elles sont parfois des chemins de fuite, des barrières dressées devant l’espérance. Leur parler aujourd’hui de démembrement, c’est ajouter une incertitude à tant de malheurs déjà subis. Je ne confonds pas l’unité nationale avec l’obéissance à l’État. Une nation peut demeurer unie tout en exigeant que son pouvoir rende des comptes, que ses provinces soient respectées et que ses richesses cessent d’être le privilège de quelques-uns. L’unité n’étouffe pas les peuples, elle permet leur coexistence et mérite d’être défendue. Ce qui m’inquiète, dans la tentation séparatiste du chef rebelle, c’est qu’elle transforme ses frustrations personnelles et la commande reçues du Rwanda en promesse de salut territorial. Comme si changer les frontières suffisait à changer les hommes ! Les mêmes ambitions pourraient traverser les nouvelles limites, les mêmes appétits se reconstituer dans les nouveaux palais et les mêmes populations payer, une fois encore, le prix des rêves de leurs dirigeants. Le Congo n’a pas besoin qu’on le découpe pour démontrer qu’il souffre. Il a besoin qu’on le pense autrement, qu’on le gouverne autrement et qu’on rende enfin justice à ceux qui n’ont jamais cessé de le porter sur leurs épaules. Je crains qu’un jour, lorsque les discours se seront tus et que les armes auront épuisé leur éloquence, nous découvrions que ceux qui prétendaient sauver le Congo n’avaient pas mesuré ce qu’ils risquaient de détruire. Car une patrie peut survivre à ses mauvais gouvernants, mais lorsqu’on apprend à ses enfants que leur maison commune n’est plus digne d’être habitée, qui leur donnera encore le désir de la reconstruire ? C’est là que commence le véritable drame congolais : non pas dans le seul désir de diviser le territoire, mais dans cette fatigue de vivre ensemble que les échecs politiques finissent par installer au cœur même des peuples.
José Tshisungu wa Tshisungu


