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lundi, mars 23, 2026

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ATTENTE

Il est des moments où un match de football cesse d’être un jeu. Non qu’il change de nature, mais parce que ceux qui l’attendent y déposent autre chose qu’un simple désir de victoire. À mesure que l’échéance approche, ce qui devait être une distraction devient une épreuve intérieure. On n’ose pas le dire, mais chacun le pressent.

Aux quatre coins du Congo, on parle du match à venir. On feint d’en sourire, comme pour s’en protéger. Car ce peuple a appris à se défier de ses propres élans. Il sait, par une expérience répétée, que les joies trop vives se brisent souvent contre ce qui ne se voit pas. Alors il attend, sans éclat, presque en silence. Mais cette attente elle-même est déjà un aveu.

Dans quelques jours, au Mexique, des hommes courront derrière un ballon. Rien de plus simple, en apparence. Et pourtant, rien n’est plus chargé. Ce qui se joue là dépasse ceux qui jouent. Il y a, dans ces courses, dans ces passes, dans ces gestes mille fois répétés, comme une interrogation muette : que sommes-nous encore capables d’espérer ?

On dira qu’une victoire ne change rien. Et l’on aura raison. Elle n’efface ni les violences à l’Est, ni l’insécurité des villes, ni cette fatigue qui semble s’être installée au cœur même du pays. Elle ne répare pas les blessures, elle ne corrige pas les injustices. Mais elle suspend, pour un instant, le poids du réel. Et cet instant, si bref soit-il, suffit parfois à rendre l’air respirable.

Car pendant que l’on attend ce match, la vie continue, plus dure, plus entêtée. À l’Est, la guerre s’enlise dans une répétition presque mécanique. Les mots pour la dire s’usent, les dénonciations se succèdent sans effet visible, et la douleur persiste, comme si elle avait trouvé refuge dans la durée elle-même. Ailleurs, dans les villes, la nuit ne rassure pas. Elle inquiète. Elle étend sur les rues une menace diffuse que le jour ne dissipe pas entièrement. On vit avec cela, faute de pouvoir y échapper.
Les discours officiels promettent, assurent, répètent. Ils glissent sur les faits sans les entamer. Le peuple écoute, puis se tait. Il n’ignore rien, mais il a appris que certaines vérités ne se crient plus.

Alors, que reste-t-il ? Peut-être cette part d’espérance que l’on n’ose plus nommer. Non une certitude, encore moins une illusion naïve, mais une manière de ne pas céder tout à fait. Une résistance intime.

Il suffit de se souvenir. En 1974, en Allemagne de l’Ouest, une équipe portait déjà sur ses épaules plus qu’un enjeu sportif. Ce qui demeure de cet épisode n’est pas tant la défaite que le trouble qu’elle a laissé. Comme si, depuis lors, quelque chose était resté en suspens, une attente sans mots, transmise d’une génération à l’autre.

Le match qui vient ne comblera pas cette attente. Il ne le peut pas. Mais il la ravive. Et cela suffit à lui donner un poids singulier.

En face, il y aura une autre équipe, venue d’ailleurs, avec son histoire propre. Mais, pour ceux qui regardent d’ici, l’essentiel n’est pas là. L’adversaire importe moins que ce qui se joue en soi-même à travers lui.

Et lorsque le match commencera, le monde, pour quelques instants, se réduira à un rectangle de pelouse. Les joueurs accompliront leur tâche. Les foules espéreront. Et chacun, au fond de lui, accordera à ces quatre-vingt-dix minutes une importance qu’il ne saurait justifier, mais qu’il ne pourra pas non plus nier.

Car il arrive que les peuples, à défaut de pouvoir transformer leur destin, cherchent au moins à en éprouver la possibilité.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

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