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mercredi, mars 25, 2026

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SE MOQUER DES CONGOLAIS

Il faut croire que le malheur congolais a trouvé ses chroniqueurs les plus zélés parmi ceux-là mêmes qui en furent les administrateurs appliqués. Joseph Kabila, que la justice de son pays a condamné à mort, parle aujourd’hui comme on se confesse, non pour avouer, mais pour corriger Dieu lui-même, dont il juge l’œuvre imparfaite.

Dans La Libre Belgique, ce lundi 23 mars 2026, il s’offre le luxe d’une innocence recomposée. Le voilà menacé, dit-il. Menacé ! Comme si l’histoire n’avait pas de mémoire, comme si les ruines pouvaient trembler devant l’architecte. Il se dit cible, il ne se dit jamais cause. C’est une pudeur nouvelle, une délicatesse de circonstance : on ne dérange pas les morts quand on parle des charniers.

Et voici que l’homme, jadis si peu bavard, découvre la vertu de la parole inquiète. Il ausculte le pays avec la gravité d’un médecin qui aurait lui-même inoculé la maladie. L’État, dit-il, ne protège plus. Mais de quelle protection parle-t-il ? Celle qui se négocie dans l’ombre, celle qui se délègue aux armes, celle qui se monnaie en fidélités précaires ? On croirait entendre un incendiaire se plaindre de la chaleur.

L’année 2019 devient dans sa bouche une sorte de chute originelle. Avant, la paix ; après, le chaos. Avant lui ou plutôt avec lui l’ordre ; après son départ, la désagrégation. Félix Tshisekedi, à qui il a laissé la bombe de l’infiltration tentaculaire, hérite ainsi du rôle commode de responsable universel, comme si le pouvoir se transmettait lavé de ses fautes, comme si les années pouvaient se découper au couteau sans emporter leurs complicités.

La « soudanisation », mot lourd comme une menace prophétique, surgit alors. On convoque les spectres étrangers pour mieux absoudre les responsabilités domestiques. Le pays se défait, dit-il ; mais qui donc en a patiemment desserré les liens, sinon ceux qui aujourd’hui s’étonnent de voir les coutures céder ? Sinon celui qui gérait sous la dictée du Rwanda.

Et voici le plus admirable : la mémoire. Elle devient dans sa bouche une œuvre d’art. On y polit les aspérités, on y efface les taches, on y redresse les silhouettes. Son règne fut marqué par la paix, dit-il. Les silences y sont plus éloquents que les mots. Ceux-ci couvrent les libertés contraintes, les fortunes subites de ses partisans, les fidélités achetées, les violences tolérées.
Il critique la guerre, lui qui en connut les bénéfices ; il prêche le dialogue, lui qui en fixa les limites en vue d’ouvrir les vannes pour les brassages et les mixages. Il invoque la Constitution comme on brandit une relique, et l’article 64 devient ce refuge commode où l’on abrite les rébellions trop visibles pour servir le Rwanda. Ainsi la subversion se fait devoir, et l’ambition se pare des vertus civiques. Il fallait oser ; il ose. Il ne manque à cette construction que la modestie, mais c’est un détail dans une œuvre de cette ampleur.

Sa présence à Goma ? Une mission de cohésion nationale, bien entendu. Il surveille le grand remplacement des autochtones. À relire ses propos dans l’interview, il y a dans son propos quelque chose qui confine à l’ironie.

En vérité, son objectif n’est pas de convaincre, mais d’imposer. Imposer une lecture, une mémoire. Le passé devient un territoire à reconquérir, non par les faits, mais par leur arrangement. On déplace les responsabilités comme on déplace des meubles trop lourds : avec effort, mais sans jamais changer la pièce.

Et le plus grave, peut-être, n’est pas ce qu’il dit, mais ce qu’il suppose : que les Congolais n’entendent rien, ne voient rien, ne se souviennent de rien. Pas des Bundu dia Kongo, pas de Kamwina Nsapu, pas de Makobola, parmi ses funestes œuvres. C’est là, au fond, la seule constance du pouvoir : cette conviction tranquille que le peuple a une mémoire courte, on peut lui vendre, une fois encore, les débris du passé repeints aux couleurs de la paix.
Se moquer des Congolais ? Oui. Les prendre pour un peuple sans mémoire. Une erreur que l’histoire ne pardonne pas.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

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