Depuis plusieurs jours, Kinshasa vivait dans une attente sans objet précis, comme ces malades qui pressentent une aggravation avant même l’apparition de la douleur. Rien n’était encore annoncé officiellement. Pourtant, dans les ministères, dans les couloirs de la Primature, dans certains bars de Bandalungwa et jusque dans les salons modestes où l’on écoute la radio à faible volume, un même mot revenait avec obstination : le remaniement.
Ce qui frappait surtout n’était pas la curiosité politique, mais la peur. Une peur diffuse, presque physique, qui semblait ramollir les voix et fatiguer les visages. À mesure que l’incertitude grandissait, chacun découvrait combien sa vie dépendait d’équilibres fragiles : une signature, une faveur, un numéro enregistré dans un téléphone, un sourire obtenu dans un couloir climatisé.
La politique congolaise ne produit pas seulement des ambitions ; elle fabrique une inquiétude permanente. Beaucoup d’hommes ne savent plus très bien ce qu’ils sont en dehors de la fonction qu’ils occupent ou de la proximité qu’ils entretiennent avec le pouvoir. Lorsqu’un remaniement approche, ce n’est pas uniquement un poste qui vacille : c’est une identité entière.
J’ai pensé souvent ces jours-ci à Asuki Tembe. Depuis des années, il travaillait comme conseiller dans un ministère secondaire. Il n’était ni riche ni réellement influent. Mais il s’était habitué à cette considération superficielle que donne l’administration : les appels auxquels on répond aussitôt, les salutations appuyées, les demandes de recommandation, cette impression d’exister davantage parce qu’on se trouve près d’un centre de décision.
Or, depuis quelque temps, quelque chose s’était défait autour de lui. Les conversations devenaient brèves. Certains évitaient même de prononcer le nom des ministres en sa présence, comme si la disgrâce possible était déjà contagieuse. Alors Asuki marchait longtemps le soir dans les rues de Barumbu. Non qu’il aimât particulièrement la solitude, mais il lui semblait soudain rentrer dans l’anonymat comme on descend lentement dans une eau froide.
Il découvrait avec effroi que beaucoup d’attachements humains ne survivent pas à l’affaiblissement du pouvoir. Cette révélation le blessait moins par orgueil que par vertige. Si les regards des autres suffisent à nous retirer notre importance, qu’y a-t-il donc au fond de nous-mêmes qui demeure stable ?
À Bandalungwa, Maman Pesa Nzoto observait les mêmes inquiétudes sous une forme plus concrète. Les clients parlaient moins fort. Certains demandaient du crédit avec une politesse inhabituelle. Les chauffeurs des administrations passaient des appels nerveux avant de manger rapidement.
Elle ne prétendait comprendre ni les stratégies des partis ni les calculs des dirigeants. Mais elle savait reconnaître ces moments où l’avenir paraît suspendu au-dessus des pauvres comme une pierre mal retenue.
— Quand les gens du pouvoir commencent à trembler, disait-elle, tout le monde finit par avoir peur.
Cette phrase n’exprimait aucune théorie. Seulement une fatigue ancienne.
Maître Wango, lui, continuait d’apparaître à la télévision avec l’assurance des hommes qui parlent beaucoup afin de ne pas entendre leurs propres pensées. Il commentait les équilibres politiques, évoquait des sources confidentielles, annonçait des scénarios contradictoires avec la même certitude.
Mais derrière cette agitation verbale se cachait une angoisse plus profonde. Wango avait consacré sa vie à demeurer proche des cercles influents. Il avait appris à adapter ses convictions aux circonstances, persuadé que la souplesse protège mieux qu’une fidélité rigide. Pourtant l’âge venant, cette mobilité lui pesait. À force de changer de langage selon les régimes, il ne savait plus très bien quelle voix était réellement la sienne.
Chaque remaniement réveillait alors en lui une peur obscure : celle d’avoir traversé les années sans avoir construit autre chose qu’une succession de prudences.
À la Primature, une jeune secrétaire nommée Getou Zoba regardait les hauts fonctionnaires modifier soudain leur comportement. Des hommes autoritaires devenaient aimables. Des directeurs jusque-là méprisants parlaient avec douceur aux employés subalternes.
Elle comprenait peu à peu que le pouvoir ne transforme pas seulement les institutions ; il transforme les visages eux-mêmes. Beaucoup de gens ne deviennent humains qu’au moment où ils sentent leur fragilité.
Cette découverte la troublait profondément. Elle avait grandi en croyant que l’autorité reposait sur la force. Or elle voyait maintenant que cette force cachait souvent une peur silencieuse : peur d’être oublié, remplacé, effacé.
Le plus lucide était peut-être le vieux professeur Safisha, retiré dans une maison de Kintambo. Il avait connu les prisons politiques, les discours enflammés de l’indépendance, les grandes promesses nationales. Désormais, il écoutait les informations avec cette lassitude particulière des hommes qui ont survécu à leurs espérances.
Il répétait parfois à ses anciens étudiants :
— Les régimes passent, mais l’inquiétude demeure.
Il ne disait pas cela avec cynisme. Seulement avec tristesse. Car il avait compris que le drame profond de ce pays ne résidait pas uniquement dans la pauvreté ou dans l’instabilité politique, mais dans l’usure intérieure qu’elles provoquent peu à peu. Lorsque les existences restent continuellement suspendues à des décisions imprévisibles, les hommes finissent par vivre dans un état d’insécurité morale permanente. Ils apprennent à dissimuler leurs pensées, à déplacer leurs fidélités, à survivre plutôt qu’à croire.
Ainsi Kinshasa continuait de bruire sous la chaleur nocturne de cette immense ville fiévreuse où la musique et la prière empêchent encore le désespoir de devenir total. Pourtant, derrière les conversations politiques, derrière les rumeurs de nomination et les calculs d’influence, une vérité plus sombre apparaissait : beaucoup de ces hommes ne redoutaient pas seulement de perdre une fonction. Ils craignaient surtout de découvrir le vide laissé en eux lorsque le pouvoir se retire.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


