Il est des jours où la parole publique, au lieu d’éclairer la nation, l’assombrit davantage. Non point par excès de franchise, car la vérité, même nue, possède sa dignité, mais par une sorte de dégradation insensible du langage, qui finit par atteindre l’âme collective. Ce que nous avons vu ces derniers jours n’est pas un simple dérapage : c’est un symptôme.
Qu’une femme politique trébuche dans ses mots, cela relève encore de la fragilité humaine. La parole, lorsqu’elle se risque hors des sentiers balisés, expose celui qui la porte à l’erreur. Mais qu’une ministre en vienne à suggérer, fût-ce à demi-mot, que l’accès aux sommets de l’État passe par des compromissions intimes, voilà qui ne concerne plus seulement une personne : c’est toute la République qui se trouve atteinte dans son principe même.
Car une République ne tient pas seulement par ses institutions ; elle repose sur une certaine idée de la dignité. Elle exige que ceux qui la servent incarnent, sinon la vertu parfaite, illusion dangereuse, du moins le respect de limites invisibles que l’on nomme pudeur. Or cette pudeur semble aujourd’hui dissoute dans le tumulte des réseaux.
Ce qui frappe, en effet, ce n’est pas seulement la gravité des propos, mais la manière dont ils ont été reçus. Loin de susciter un débat exigeant, ils ont déclenché une tempête d’invectives, de sarcasmes et d’obscénités. La foule numérique, délivrée de toute retenue, s’est livrée à cette ivresse triste qui consiste à humilier sans mesure. Ainsi, à la faute initiale s’ajoute une faute collective : celle d’un peuple qui, au lieu de relever le niveau, s’abaisse lui-même.
Comment en sommes-nous arrivés là ? La tentation est grande d’invoquer l’impunité. Elle est réelle, sans doute. Lorsqu’aucune sanction ne vient rappeler la gravité des paroles publiques, celles-ci perdent leur poids et leur responsabilité. Mais l’impunité n’explique pas tout. Elle n’est que la surface visible d’un mal plus profond.
Ce mal, osons le nommer : une misère morale. Non pas celle qui accable les individus dans leur intimité, mais celle qui gagne insidieusement les esprits lorsqu’une société cesse de croire en ses propres exigences. Lorsque l’honneur devient suspect, lorsque la retenue est moquée comme une faiblesse, lorsque la parole elle-même n’est plus tenue pour un engagement, alors tout devient possible et donc tout devient permis.
Il ne s’agit pas ici de juger des personnes, encore moins de s’ériger en censeur. Il s’agit de s’interroger sur ce que nous acceptons de devenir. Une nation qui se complaît dans l’indécence verbale prépare, à bas bruit, l’indécence des actes. Et une République qui tolère que ses représentants évoquent sans gêne les chemins obscurs du pouvoir se condamne à ne plus inspirer ni respect ni espérance.
La pudeur n’est pas une vertu d’un autre âge. Elle est ce qui protège la parole de sa propre dégradation. Elle est ce qui permet à la politique de ne pas sombrer dans le cynisme. Elle est, en somme, la dernière barrière entre la liberté et le chaos.
Peut-être est-il encore temps de la restaurer. Mais cela suppose un effort qui dépasse les individus incriminés. Il exige une conversion du regard collectif : apprendre à refuser le spectacle de l’abaissement, à préférer la mesure à l’excès, et à rappeler, sans relâche, que la République ne peut vivre sans une certaine idée de la dignité humaine.
À défaut, nous continuerons d’assister, impuissants et complices, à ce lent effritement où les mots perdent leur sens, et où la honte elle-même finit par disparaître.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


