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mardi, avril 28, 2026

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LA PREMIÈRE MINISTRE INSULTÉE

L’insulte, en politique, n’est pas seulement une faute de langage : elle est une fatigue de la conscience, une manière de renoncer à comprendre pour mieux détruire. Et voici qu’une Première ministre, exposée à la lumière ingrate des réseaux sociaux, devient le réceptacle de cette fatigue collective, comme si le pays, incapable de se dire à lui-même ses propres fractures, choisissait de les projeter sur un visage.

On s’indigne, à juste titre, de la brutalité des propos, de leur caractère exécrable, souvent assumé à visages découverts. Des femmes du Parlement, des associations comme celles qui se réclament de Ne-Kongo, en appellent à la justice. Elles demandent des enquêtes, des sanctions et exigent l’application de la loi. Mais la loi, ici, ressemble à ces digues que l’on dresse après la crue : elle rassure sans toujours contenir. Car ce qui déborde n’est pas seulement un excès de paroles, c’est une certaine idée du pouvoir qui s’est lentement dissoute.

Il faut oser remonter le fil de cette dissolution. L’histoire politique de l’insulte en République démocratique du Congo ne commence pas dans les fils numériques d’aujourd’hui. Elle s’enracine dans une rupture plus ancienne, plus silencieuse : celle de 1960, lorsque l’indépendance, en libérant les corps, a aussi désacralisé l’autorité. L’homme blanc, autrefois perçu dans l’imaginaire populaire comme une figure quasi divine — Muzungu ndjo Mungu — cessait d’être intouchable. Ce fut une victoire, sans doute, mais aussi une chute : car en abattant l’idole, on n’a pas toujours su reconstruire la légitimité.

Dès lors, une philosophie implicite s’est installée : l’autorité ne mérite pas le respect, seulement la crainte. Et lorsque la crainte disparaît, il ne reste plus rien, sinon la dérision, l’insulte, la parole sans frein. La démocratie, mal comprise, devient alors un théâtre sans règle, où la liberté d’expression se confond avec la liberté d’agresser. Les réseaux sociaux n’ont rien inventé : ils ont seulement offert à cette disposition ancienne une scène infinie.

Ce qui trouble davantage, c’est la manière dont cette dérive est accompagnée, parfois même bénie, par des voix censées apaiser. Certains hommes d’Église, en renvoyant tout jugement à la justice divine, déchargent le présent de sa responsabilité. Comme si l’histoire pouvait attendre le ciel pour se corriger. Mais pendant ce temps, la République s’effiloche dans l’indécision, et le pouvoir, privé de respect autant que de crainte, se trouve atteint dans sa capacité d’agir.

Faut-il alors s’étonner de l’ampleur des insultes ? Non. La véritable question est ailleurs, plus dérangeante : qu’est-ce qui, dans notre manière de concevoir l’autorité, rend possible une telle dégradation du langage ? Car l’insulte n’est jamais un commencement. Elle est le symptôme d’un désordre plus profond, d’une société qui ne sait plus ni obéir, ni contester avec dignité.

Il serait facile de moraliser, de condamner les coupables visibles, de réclamer des châtiments exemplaires. Mais ce serait encore rester à la surface. La tâche est plus exigeante : elle consiste à réapprendre le respect sans retomber dans la peur, à redonner à l’autorité une légitimité qui ne soit ni imposée ni moquée. Autrement dit, à reconstruire un espace où la parole, même libre, ne soit pas abandonnée à sa propre violence.

Car une République où l’on insulte sans retenue est une République qui doute d’elle-même. Et ce doute, s’il n’est pas interrogé, finit toujours par devenir une forme de consentement au désordre.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

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