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vendredi, avril 24, 2026

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* CHEZ LE FÉTICHEUR *

Nganza. — Il faut quitter la route principale, abandonner la rumeur des moteurs et s’engager à pied sur un sentier étroit pour atteindre la concession. Rien n’indique vraiment le lieu, sinon le va-et-vient discret de visiteurs au visage fermé. Ici, dans une arrière-cour sans apparat, exerce un féticheur dont la réputation dépasse le quartier.
Ce jour-là, un visiteur ne passe pas inaperçu. Ancien élève d’une école secondaire de la ville, aujourd’hui ministre, il a tenu à venir sans escorte officielle. Selon ses proches, il redoute un remaniement gouvernemental imminent. « On explore toutes les pistes », glisse-t-il à voix basse, avant de s’asseoir à même un banc de fortune.
À l’intérieur, le décor surprend par sa sobriété. Pas d’objets spectaculaires, pas de mise en scène. Le praticien, un homme d’âge mûr, reçoit ses visiteurs sans cérémonial. Il écoute longuement, parle peu, et laisse s’installer des silences inhabituels pour des citadins pressés.
Autour, les autres clients attendent leur tour. Certains évoquent des maladies persistantes, d’autres des revers répétés ou des conflits familiaux. Tous disent être arrivés là après avoir épuisé d’autres recours. « L’hôpital n’a rien trouvé », confie une femme. « À l’église, on a prié. Mais ça continue. »
Le ministre, lui, expose brièvement ses inquiétudes. Le féticheur ne pose que quelques questions, puis formule ses recommandations. Il lui remet un petit flacon d’huile et précise les conditions dans lesquelles il devra être utilisé lors d’une prochaine rencontre avec le chef de l’État. La scène se déroule sans emphase, presque comme une consultation ordinaire.
La question financière est abordée sans détour, mais sans insistance. Le montant est accepté comme une contrepartie normale du service rendu. « Ici, rien n’est gratuit », explique un habitué. « C’est un échange, comme ailleurs. »
Aucun phénomène spectaculaire ne se produit. Pas de démonstration, pas de preuve immédiate. Pourtant, pour ceux qui fréquentent les lieux, l’efficacité ne se mesure pas à l’instant. « Ce sont des choses qui travaillent dans le temps », affirme un homme en quittant la cour.
Des observateurs notent que ce type de recours coexiste avec les institutions modernes, y compris chez des élites éduquées. « Ce n’est pas forcément un rejet de la science ou de la religion », analyse un enseignant de la région. « C’est souvent une réponse complémentaire à des situations où les autres systèmes semblent insuffisants. »
Reste que ces pratiques suscitent aussi des interrogations. Certains y voient un risque de confusion entre croyances privées et responsabilités publiques, surtout lorsque des acteurs politiques y ont recours. D’autres dénoncent une possible exploitation de la détresse.
À Nganza, ces débats paraissent lointains. Dans la cour du féticheur, les visiteurs continuent d’affluer, porteurs de problèmes bien concrets et d’attentes silencieuses. En repartant, le ministre ne fait aucun commentaire. Comme les autres, il emporte avec lui un objet, des instructions, et peut-être, plus encore, l’espoir discret d’infléchir un destin incertain.


José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

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