« Si le poisson vous dit que le crocodile est malade, croyez le, car il vit dans l’eau à côté de lui. »
Le proverbe érige la proximité en critère de vérité. Celui qui partage le même milieu, qui observe au quotidien les gestes et les rythmes d’un autre, acquiert un savoir que l’étranger ne possède pas. Le poisson, immergé dans l’univers du crocodile, devient un témoin privilégié de ses failles et de ses forces. Sa parole n’est pas abstraite : elle est nourrie par l’expérience directe. Ainsi, le proverbe invite à accorder du crédit à ceux qui vivent au plus près des réalités qu’ils décrivent. Il valorise une connaissance incarnée, enracinée dans la cohabitation, contre les jugements distants souvent approximatifs.
Mais cette même proximité peut troubler la vérité qu’elle prétend garantir. Vivre avec le crocodile, n’est-ce pas aussi vivre sous sa menace ? Le poisson peut parler avec crainte, calculer ses mots, ou même déformer la réalité pour se protéger. La familiarité n’exclut ni la peur ni l’intérêt. Elle peut engendrer des silences, des exagérations ou des complicités tacites. De plus, l’habitude risque d’émousser le regard : ce qui est anormal peut devenir banal aux yeux de celui qui y est constamment exposé. Ainsi, le témoignage du proche, loin d’être infaillible, peut être entaché de subjectivité, de dépendance ou de résignation.
Entre la confiance et la prudence, le proverbe appelle à une intelligence de l’écoute. Il ne s’agit pas de croire aveuglément toute parole issue de la proximité, ni de la rejeter systématiquement. La sagesse consiste à reconnaître la valeur de l’expérience vécue tout en la confrontant à d’autres regards. Le poisson sait des choses que l’on ignore, mais il ne dit pas toujours tout, ni toujours comme il faut. Croire devient alors un acte réfléchi : accueillir la parole du proche, l’interroger, la croiser. Ainsi, la vérité ne naît ni de la distance seule, ni de la proximité seule, mais de leur mise en dialogue.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


