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mardi, avril 28, 2026

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LE DOLLAR DICTE SA LOI.

Kinshasa. — Sous un soleil déjà lourd de fin de matinée, la rue principale du marché central bruisse d’une agitation familière. Ici, les voix s’entrecroisent, les calculs s’échangent à la volée, et les billets passent de main en main avec une rapidité presque nerveuse. Nous sommes au cœur du territoire des cambistes, ces intermédiaires informels du change, devenus indispensables dans une économie où la monnaie locale semble perdre, jour après jour, de sa stabilité face au dollar américain.
Adossé à une petite table de fortune, entre deux étals de fruits et de téléphones d’occasion, un cambiste ajuste ses liasses de billets avec une précision méthodique. Il observe la rue, l’œil attentif, comme un commerçant habitué aux caprices du vent.
« Ici, tout change trop vite », lâche-t-il en haussant les épaules. « Le matin, le taux est à un niveau. À midi, il a déjà bougé. Et le soir, il ne reste plus rien de sûr. Nous, on suit seulement le mouvement. »
Autour de lui, des clients s’arrêtent, hésitent, comparent. Certains viennent convertir quelques billets de monnaie locale en dollars, d’autres font le chemin inverse, souvent avec un air inquiet. Le dollar est devenu, pour beaucoup, la véritable référence, l’étalon invisible de toutes les transactions.
Non loin de là, un jeune commerçant qui vend des vêtements d’occasion exprime son exaspération. Sa voix est rapide, presque tendue.
« Comment voulez-vous fixer un prix stable ? Le matin, je calcule mes marchandises avec un taux. L’après-midi, si le taux change, je perds déjà de l’argent. C’est nous les petits commerçants qui subissons. »
Un autre passant, fonctionnaire cette fois, partage la même frustration. Il parle de son salaire en monnaie locale comme d’une valeur qui s’effrite.
« Quand je reçois mon salaire, je me dépêche de convertir une partie en dollars. Sinon, je perds. On ne peut plus planifier quoi que ce soit. Même les projets familiaux deviennent incertains. »
Le cambiste, lui, tempère. Il insiste sur la logique du marché, sur l’offre et la demande, sur les flux qui dépassent les individus.
« Nous ne créons pas la volatilité, nous la reflétons. Le dollar monte, la monnaie locale suit. Nous sommes au milieu de tout ça. »
Mais ses explications peinent à calmer les inquiétudes. Dans cette rue où se croisent espoirs et calculs, chacun semble pris dans une même spirale : celle d’une instabilité qui transforme chaque transaction en pari.
Plus loin, une vieille femme, assise à l’ombre d’un parasol défraîchi, conclut la conversation d’une voix douce mais résignée :
« Autrefois, on savait ce que valait l’argent. Aujourd’hui, on apprend chaque jour à recommencer les comptes. »

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

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