L’ARBRE QUE NOUS NE PLANTONS PLUS

Le Congo ressemble à ces vieilles maisons dont les murs semblent vides et qui pourtant continuent d’abriter une présence. Celle des proverbes .Celui-ci me poursuit depuis longtemps : « Si tu coupes un arbre, assure-toi d’en planter un autre pour les jours de grande chaleur. »

À première vue, il ne s’agit que d’une recommandation paysanne. Pourtant, les civilisations ne déposent jamais leur vérité dans les grands discours. Elles la cachent dans les paroles les plus simples. Ce proverbe venu des terres congolaises ne parle pas seulement des arbres. Il parle de l’homme, de son rapport au temps, de cette dette mystérieuse que chaque génération contracte envers celle qui la suit.

Nos ancêtres avaient compris une vérité que notre époque s’applique à oublier : nous ne sommes jamais propriétaires de la terre. Nous n’en sommes que les dépositaires provisoires. Ils ne possédaient ni les laboratoires modernes ni les grandes théories de l’environnement. Ils avaient mieux : l’intuition que toute richesse arrachée au monde exige une restitution, que toute récolte appelle une semence, que toute puissance devient une faute lorsqu’elle refuse de préparer le futur.

L’on croit souvent que le progrès consiste à rompre avec ces anciennes sagesses. C’est une étrange illusion. Les siècles changent les machines beaucoup plus facilement qu’ils ne changent le cœur humain. Derrière les excavatrices, les forages et les contrats internationaux demeure toujours la même tentation : celle de prélever sans rendre, de recevoir sans transmettre.

La République démocratique du Congo offre aujourd’hui le spectacle douloureux de cette tentation devenue système. La forêt n’est plus contemplée comme une demeure, mais comme un inventaire. La montagne cesse d’être une présence pour devenir un gisement. Le fleuve lui-même paraît n’exister qu’à la condition de transporter des marchandises. Tout est désormais évalué selon la quantité qu’il est possible d’en extraire.

Les arbres tombent avec une facilité qui rappelle celle des promesses politiques. Les collines s’ouvrent sous les coups des engins. Le cobalt, le coltan, le cuivre et le diamant quittent le sous-sol avec une rapidité qui contraste singulièrement avec la lenteur du développement annoncé. Les chiffres progressent, mais les villages attendent encore l’eau, les écoles et les dispensaires. Cette contradiction n’étonne presque plus personne. C’est peut-être là le signe le plus inquiétant de notre époque : l’habitude finit par rendre supportable ce qui devrait scandaliser.

Le pouvoir, naturellement, invoque les nécessités du développement. Tous les pouvoirs aiment ce mot parce qu’il dispense souvent d’expliquer où conduit le chemin qu’ils empruntent. Il arrive même que le développement serve de voile à une étrange régression. On bâtit des routes vers les mines tandis que les routes qui conduisent vers l’homme demeurent impraticables. Les ressources quittent le pays plus rapidement que l’espérance n’y revient.

Il ne faudrait pourtant pas croire que la responsabilité incombe aux seuls gouvernants. Les sociétés meurent rarement d’une seule volonté. Elles se fatiguent peu à peu de défendre ce qui les faisait vivre. L’oubli devient alors une politique silencieuse. Lorsqu’un peuple cesse de transmettre ses proverbes autrement que comme des curiosités folkloriques, il commence déjà à perdre le sens qu’ils portaient. Les mots survivent quelque temps après les convictions, comme les feuilles persistent un instant sur les branches avant l’arrivée de la mauvaise saison.

Voilà pourquoi l’image de l’arbre me paraît aujourd’hui plus actuelle que bien des discours savants. Planter un arbre n’est pas seulement un geste écologique. C’est reconnaître que le temps ne nous appartient pas. C’est accepter que l’on travaille pour des inconnus qui viendront après nous. C’est introduire dans un monde dominé par l’immédiateté une discrète profession de foi en l’avenir.

Notre siècle préfère les récoltes immédiates aux semailles patientes. Il célèbre volontiers ceux qui extraient davantage que ceux qui préservent. Pourtant, les civilisations ne périssent pas lorsqu’elles manquent de richesses ; elles périssent lorsqu’elles perdent le désir de transmettre. La véritable pauvreté commence le jour où l’on ne plante plus parce que l’on ne croit plus aux saisons futures.

Il faudrait peut-être relire les vieux proverbes avec moins de condescendance. Ils ne sont pas les vestiges d’une intelligence primitive ; ils sont souvent les fragments d’une sagesse que notre sophistication technique n’a pas remplacée. Ils rappellent à l’homme moderne que l’avenir ne se construit pas seulement avec des capitaux et des machines, mais avec une conscience capable de reconnaître que toute génération n’est qu’un passage.

L’arbre que nous refusons de planter n’est donc jamais une simple absence. Il est le signe visible d’une démission plus profonde : celle d’une société qui préfère l’instant à la durée, l’exploitation à la transmission, la possession à l’héritage. À l’inverse, chaque arbre planté affirme silencieusement que tout n’est pas perdu, qu’il existe encore des hommes assez patients pour croire que l’ombre dont ils ne profiteront pas eux-mêmes sera peut-être un jour le refuge de leurs enfants.

José Tshisungu wa Tshisungu

Related Articles

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Stay Connected

0FansJ'aime
0SuiveursSuivre
0AbonnésS'abonner
- Advertisement -spot_img

Latest Articles