LE POUVOIR REND-IL AVEUGLE ?

Dans les lieux où les hommes et les femmes négocient chaque jour avec le manque, une même question circule, silencieuse comme un reproche : pourquoi ceux qui montent oublient-ils toujours ceux qui restent en bas ? La question ne se pose pas dans les bureaux du pouvoir. Elle circule autrement, dans les marchés, les ruelles, les files d’attente, les maisons où l’on compte les billets de cinq cents francs avant de décider ce que l’on peut manger. La question se transmet à voix basse, comme une vérité que chacun connaît, mais que personne n’ose adresser directement à ceux qui gouvernent.
Ce matin, le ministre Ebakata descend de son véhicule officiel devant son ministère. Comme chaque matin, les choses se déroulent avec une précision rassurante. Les gardes le saluent. Un collaborateur lui ouvre la portière. Un autre récupère sa mallette. Plusieurs fonctionnaires s’écartent pour lui laisser le passage. Ebakata sourit mécaniquement. Il connaît ce cérémonial. Il le connaît si bien qu’il n’y pense même plus.
Depuis qu’il occupe cette fonction, les portes s’ouvrent avant même qu’il les touche. Les voix changent lorsqu’il entre dans une pièce. Les plaisanteries cessent. Les visages prennent une expression attentive. On lui demande son avis avant même qu’il ait parlé.
Au début, cette déférence le gênait. Il se souvient encore des premières semaines de son ascension. Il avait alors éprouvé une étrange culpabilité devant les regards de ceux qui l’entouraient. Il se demandait pourquoi les hommes se levaient lorsqu’il entrait dans une salle. Puis, peu à peu, il s’y était habitué. L’habitude avait fait disparaître la gêne. La gêne avait fait disparaître la question. Et la question avait fini par disparaître de sa mémoire. Son costume impeccable porte la marque d’un monde où les portes s’ouvrent avant même qu’on les frappe. Sa voiture, ses gardes, son bureau, ses réunions, ses voyages officiels composent autour de lui une sorte de bulle protectrice.
Une bulle si épaisse qu’il ne voit plus ce qui se passe juste de l’autre côté.
À quelques mètres de là, près d’une ruelle poussiéreuse, Makila lave des vêtements dans une vieille bassine de plastique. Ses mains sont celles d’un homme qui dialogue depuis longtemps avec la frustration. Il frotte les tissus avec une patience presque douloureuse. Ses doigts sont durcis par le travail. Ses ongles portent les traces de la terre et du savon. Il a appris à ne pas se plaindre, non parce qu’il ne souffre pas, mais parce qu’il a compris depuis longtemps que certaines plaintes ne trouvent personne pour les entendre. Il frotte une chemise. Puis une autre. Chaque vêtement représente quelques pièces. Chaque pièce représente du pain. Et le pain représente la possibilité de rentrer chez lui sans avoir à expliquer à ses enfants pourquoi le repas est encore repoussé. Makila ne pense pas au ministre. Il pense à sa journée. Il pense à la dette qu’il doit régler. Il pense à la petite fille qui lui a demandé la veille pourquoi certains enfants vont à l’école dans de belles voitures tandis que d’autres marchent pieds nus.
Il n’a pas su quoi répondre. Il lui a simplement dit :
— Travaille bien à l’école.
Mais au fond de lui, il sait que cette réponse ne suffit pas. Le ministre passe devant lui sans le voir. Makila lève les yeux. Il reconnaît immédiatement le véhicule, puis l’homme qui va à pied chez le voisin. Il hésite. Pendant quelques secondes, quelque chose en lui lui ordonne de rester silencieux. À quoi bon parler ? Que peut comprendre un homme entouré de gardes et de fonctionnaires de la vie d’un homme qui lave le linge pour survivre ? Mais une autre voix, plus ancienne, plus profonde, lui rappelle toutes les humiliations qu’il a avalées en silence. Alors il parle.
— Excellence, monsieur le ministre, dit-il doucement, savez-vous que certains hommes deviennent invisibles lorsqu’ils sont pauvres ?
Ebeba s’arrête. Il se retourne lentement. Pendant un instant, il éprouve presque de l’irritation. Qui est cet homme pour lui parler ainsi ? Il sent monter en lui le réflexe du pouvoir, celui qui consiste à remettre chacun à sa place. Mais il réprime ce mouvement. Quelque chose dans la voix de Makila le retient. Ce n’est pas une voix agressive. C’est pire. C’est une voix calme. Une voix qui ne cherche pas à convaincre. Une voix qui semble avoir attendu longtemps avant de trouver quelqu’un à qui adresser sa vérité.
— Que veux-tu dire, mon ami ?
Makila sourit tristement.
— Je veux dire que ceux qui sont placés en haut ne reconnaissent pas toujours ceux qui sont en bas.
Ebeba regarde l’homme plus attentivement. Il remarque alors des détails auxquels il n’aurait jamais prêté attention quelques minutes auparavant : la chemise usée, les sandales poussiéreuses, les mains abîmées, le visage marqué par les nuits trop courtes. Et soudain, quelque chose de désagréable traverse sa conscience. Il se souvient. Il se souvient d’une autre époque. Avant le ministère. Avant les voitures officielles. Avant les gardes. Il se revoit jeune, marchant dans des rues semblables à celle-ci. Il se rappelle les chaussures poussiéreuses de son père. Il se rappelle sa mère comptant l’argent du ménage sur une table. Il se rappelle avoir juré, un soir, qu’il ne vivrait jamais comme les hommes qu’il critiquait alors. Le souvenir disparaît presque aussitôt. Ebeba baisse les yeux. Il n’aime pas cette mémoire. Elle lui rappelle l’homme qu’il était avant de devenir celui qu’il est.
— Tu crois donc que les dirigeants oublient leur peuple ? demande-t-il.
Makila essore une chemise blanche. Il prend son temps avant de répondre.
— Je crois surtout que le sommet donne parfois le vertige. Lorsqu’un homme reste trop longtemps dans les hauteurs, il finit par croire que le ciel lui appartient.
La phrase atteint Ebeba avec une violence qu’il ne laisse pas paraître. Il aurait préféré une accusation. Une accusation lui aurait permis de se défendre. Il aurait pu répondre que son ministère travaille, que les programmes existent, que les budgets sont limités, que les responsabilités sont complexes. Mais Makila ne l’accuse pas. Il lui tend simplement un miroir.
Et ce miroir lui montre quelque chose qu’il ne veut pas regarder. Le ministre ressent alors une inquiétude.
Depuis quelque temps, il éprouve déjà une fatigue qu’il ne comprend pas. Il dort mal. Il lui arrive de rester longtemps devant les dossiers sans parvenir à lire une seule ligne. Il reçoit des compliments, des invitations, des marques de considération, mais quelque chose en lui demeure insatisfait. Il avait attribué cette lassitude au travail. Aujourd’hui, il commence à soupçonner une autre cause. Peut-être est-il simplement devenu étranger à lui-même. Car il existe une distance étrange entre celui qui parle de la misère et celui qui la traverse. Ebeba connaît les chiffres. Il connaît le pourcentage des ménages pauvres. Il connaît les statistiques du chômage. Il connaît les projections économiques. Il sait combien coûte un programme social et combien de personnes il doit toucher. Mais devant Makila, tous ces chiffres semblent soudain insuffisants. Un chiffre ne tremble pas. Un chiffre ne souffre pas. Un chiffre ne regarde pas un ministre dans les yeux. Makila, lui, regarde. Et son regard oblige Ebeba à voir.
— Mais que devons-nous faire ? demande finalement le ministre.
Sa voix est moins assurée. Makila le remarque. Il pose son linge.
— Peut-être, commencer par descendre.
Le ministre fronce les sourcils.
— Descendre ?
— Oui. Descendre vers ceux que le pouvoir ne voit plus.
Makila marque une pause.
— Un dirigeant qui ne descend jamais finit par gouverner des fantômes. Il administre des chiffres, mais il oublie les hommes.
Ebeba ressent un frisson. Le mot « fantômes » réveille en lui une peur qu’il ne s’explique pas. Il pense à son ministère. À tous ces dossiers qui passent entre ses mains. À toutes ces décisions qu’il signe rapidement. À toutes ces personnes dont il ne connaît jamais le nom. Combien de vies a-t-il réduites à une ligne dans un rapport ? Combien de familles sont devenues pour lui des pourcentages ? Combien de Makila existent dans les statistiques qu’il consulte chaque matin ? Il voudrait poser la question. Mais il n’ose pas. Ebeba regarde Makila. Pour la première fois depuis longtemps, il éprouve quelque chose qu’il avait presque oublié : la honte. Pas la honte d’être riche. Pas la honte d’être ministre. Une honte plus intime. La honte d’avoir cessé de regarder. Il comprend alors que Makila ne lui reproche pas seulement sa voiture, son costume ou ses privilèges. Il lui reproche la disparition du regard.

José Tshisungu wa Tshisungu

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