De la mobilisation annoncée au malaise politique
La dernière marche de la Coalition Article 64 — la fameuse C64 — aura laissé des traces. Pas nécessairement celles d’un grand moment de mobilisation populaire dont l’histoire politique congolaise pourrait s’enorgueillir, mais plutôt celles d’une journée qui pose de sérieuses questions sur la capacité de l’opposition à transformer ses mots d’ordre en véritable mobilisation citoyenne.
Annoncée depuis plusieurs semaines, la manifestation du 15 septembre 2026 devait constituer un moment fort de la contestation du projet de changement constitutionnel. La C64 avait appelé les Congolais à se mobiliser contre toute modification de la Constitution susceptible, selon elle, d’ouvrir la voie à un troisième mandat de Félix Tshisekedi.
L’objectif était donc clair : démontrer dans la rue que le peuple congolais refusait cette perspective.
Mais, le jour venu, le spectacle fut beaucoup plus contrasté. Ridicule.
Les rassemblements ont bien eu lieu à Kinshasa et dans certaines villes. Mais dans d’autres, la mobilisation a été empêchée ou dispersée. À Kinshasa, un important dispositif sécuritaire avait été déployé ; à Kananga, Lubumbashi, Kisangani, Matadi ou Kindu, des incidents et des dispersions ont également été rapportés.
Dès lors, une question demeure : une opposition peut-elle prétendre représenter le peuple si elle peine à transformer une grande campagne politique en mobilisation populaire visible et durable ?
La question mérite d’être posée sans passion.
Car le problème de cette journée ne réside pas seulement dans le nombre de manifestants. Il se trouve aussi dans la manière dont certains responsables politiques ont communiqué avant, pendant et après l’événement.
DELLY SESSANGA ET LA QUESTION QUI TUE
Une séquence télévisée attribuée à Delly Sesanga, l’un des dirigeants de la C64, a particulièrement retenu l’attention de nombreux téléspectateurs.
La question posée par le journaliste était pourtant d’une simplicité presque désarmante :
« Pouvez-vous citer un seul fait positif réalisé par le régime de Félix Tshisekedi ? »
Une seule réalisation.
Pas dix. Pas cinquante. Pas un bilan complet. Un seul fait.
Le journaliste aurait même laissé à son interlocuteur tout le temps nécessaire pour répondre.
Et c’est là que commence le véritable problème de communication politique.
Sur le plateau de la télévision , Delly SESSANGA l’un des ténors de la C64, un des principaux organisateurs ,a laissé les téléspectateurs de cette chaîne sur leur soif. Il a réussi à les décevoir.Le journaliste n’ a eu qu’une question à lui poser. Il l’a même prévenu de prendre tout le temps nécessaire pour répondre à la question. En effet l’homme a pris tout son temps. Regardant longuement le plafond du studio,tournant et retournant son regard dans tous les sens pour donner semble-t-il l’impression de celui qui réfléchit pour trouver réponse adéquate à la question du journaliste. Après gesticulations et regard dans le vide, le politique a osé quand même répondre. Mais quelle réponse ?
Lorsque l’on demande à un responsable politique de citer ce qu’il considère comme une réalisation positive de son adversaire, il peut évidemment répondre qu’il n’en voit aucune. C’est son droit politique. Mais encore faut-il être capable d’argumenter.
Or, selon le récit de cette séquence, le téléspectateur aurait assisté à un long moment d’hésitation, de regards et de réflexion avant que Delly Sessanga n’évoque finalement la présence du chef de l’État auprès des familles endeuillées à travers le pays.
Que l’on partage ou non cette réponse, une chose est certaine : en politique, savoir reconnaître même chez son adversaire ce qui peut être présenté comme positif n’est pas nécessairement une faiblesse. C’est souvent une preuve de crédibilité.
Un opposant n’est pas un procureur de la République obligé de condamner tout ce que fait le pouvoir. Il est d’abord un concurrent politique.
Et un concurrent sérieux doit pouvoir dire :
« Sur ce point, le pouvoir a fait ceci. Je reconnais le fait. Mais voici pourquoi je pense que cela reste insuffisant. »
Voilà une opposition adulte et assumée.
Voilà une opposition qui donne envie de l’écouter.
LE POLITIQUE N’EST PAS UN COMÉDIEN
La politique congolaise souffre parfois d’un mal étrange : la confusion entre la scène politique et la scène théâtrale.
Or, pour quelqu’un qui connaît un peu le théâtre, la différence est fondamentale.
Au théâtre, on peut fabriquer une larme.
En politique, il faut fabriquer une conviction.
Au théâtre, un comédien peut mourir dix fois en une heure et se relever pour saluer le public.
En politique, lorsqu’on annonce une mort, une blessure ou une violence, il faut pouvoir apporter des éléments vérifiables.
C’est précisément là que certaines séquences apparues autour de la marche du 15 septembre méritent d’être examinées avec prudence.
À LUBUMBASHI : L’ÉMOTION NE SUFFIT PAS COMME PREUVE
Des images diffusées dans les réseaux sociaux ont montré une femme affirmant qu’un membre de sa famille, en l’occurrence son propre fis, aurait été tué au cours de la manifestation, puis évoquant elle-même une blessure.
De telles déclarations, lorsqu’elles sont graves, méritent naturellement d’être prises au sérieux. Mais elles doivent également être vérifiées.
Une accusation de meurtre, une blessure par balle ou une intervention policière ne peuvent pas être établies uniquement par une déclaration filmée. Il faut, selon les cas, un constat médical, un certificat, un témoignage concordant, une enquête ou tout autre élément permettant de reconstituer les faits.
La politique moderne devrait justement apprendre à se méfier de l’image instantanée.
Une caméra filme.
Une caméra ne juge pas.
Et surtout, une caméra ne remplace pas une enquête.
L’HÔPITAL N’EST PAS UN DÉCOR DE CAMPAGNE
Autre séquence évoquée après la manifestation : celle d’un opposant annonçant la mort d’un de ses gardes du corps, qu’il attribuait aux forces de sécurité.
Là encore, une telle affirmation est extrêmement grave.
Elle exige donc une réponse simple : qui est mort ? Quand ? Où ? Dans quelles circonstances ? Quel est le rapport médical ? Où est le certificat de décès ? Qui a constaté le décès ?
La C64 a effectivement dénoncé la mort de Manassé Lomboto Bomengola et demandé l’ouverture d’enquêtes sur les violences du 15 septembre. Des sources rapportent que la coalition affirme qu’il aurait été tué à la suite de blessures subies pendant la manifestation. Ces accusations restent précisément de celles qui appellent une enquête permettant d’établir les responsabilités.
C’est ici que la prudence journalistique devient indispensable.
Accuser n’est pas démontrer.
Et une opposition qui réclame la vérité devrait être la première à accepter que ses propres affirmations soient soumises à la vérification.
UNE OPPOSITION DOIT SAVOIR COMPTER AUTREMENT
Il y a également un autre enseignement à tirer de cette marche.
Une manifestation politique ne se mesure pas uniquement au nombre de personnes présentes.
Elle se mesure aussi à sa capacité à convaincre ceux qui ne sont pas présents. C’est là que réside le véritable défi.
Si une coalition affirme parler au nom du peuple, elle doit être capable de répondre à trois questions très simples :
Que veut-elle ?
Pourquoi le veut-elle ?
Et que propose-t-elle à la place ?
Dire « non » au pouvoir est relativement facile.
Dire « voici ce que nous ferons demain » est autrement plus difficile.
Une opposition crédible ne peut pas éternellement vivre de la contestation du pouvoir en place. Elle doit présenter une vision alternative du pays : économie, emploi, sécurité, éducation, santé, justice, institutions, infrastructures, diplomatie, gestion des ressources naturelles.
Le peuple ne demande pas seulement des slogans.
Il demande des raisons de croire.
L’OPPOSITION DOIT SORTIR DU « TOUT EST MAUVAIS »
Le véritable débat démocratique commence précisément lorsque l’opposition est capable de reconnaître les faits.
Si une route a été construite, elle est construite.
Si une école a été réhabilitée, elle a été réhabilitée.
Si un programme fonctionne, il fonctionne.
Si un programme échoue, il faut expliquer pourquoi.
Et lorsque le gouvernement commet une erreur, l’opposition doit être capable de démontrer cette erreur avec des chiffres, des documents, des témoignages et des propositions alternatives. Jamais nous imposer un spectacle nourri d’injures.
C’est ainsi que fonctionne une démocratie mature.
L’opposition ne devrait donc pas être un miroir inversé du pouvoir : tout ce que fait le pouvoir serait mauvais parce que le pouvoir le fait.
Ce serait trop facile. Et surtout, ce serait intellectuellement pauvre. Organiser des marches de protestation n’est pas une réponse structurée de l’opposition. Elle doit démontrer sa capacité à réfléchir autrement avant d’en arriver à organiser des marches.
LE GRAND RISQUE : PERDRE LA CRÉDIBILITÉ
Le plus grand danger pour une opposition n’est finalement pas de perdre une marche. C’est de perdre sa crédibilité.
Car une manifestation peut être dispersée par la police.
Une mobilisation peut être empêchée.
Un rassemblement peut être moins important qu’espéré.
Mais la crédibilité, elle, se construit beaucoup plus lentement.
Elle exige de la cohérence.
De la rigueur.
De la discipline.
Et surtout une certaine capacité à résister à la tentation du spectaculaire.
La C64 a dénoncé les violences du 15 septembre et demandé que les responsabilités soient établies. Delly Sesanga a notamment parlé d’un « guet-apens » et demandé une enquête.
Cette demande d’enquête doit justement être encouragée : que toute mort soit documentée, que toute blessure soit établie, que tout abus soit identifié et que tout responsable soit désigné sur la base de preuves.
C’est cela, l’État de droit.
FORMER L’OPPOSITION AU MÉTIER D’OPPOSANT
L’opposition congolaise n’a peut-être pas besoin de davantage de « grosses gueules ».
Elle a besoin de davantage de stratèges, d’économistes, de juristes, d’ingénieurs, d’intellectuels, de communicants et surtout de propositions.
Elle a besoin de cadres capables de lire un budget national et d’expliquer où l’argent disparaît.
De spécialistes capables de démonter une politique publique avec des chiffres.
De juristes capables de défendre la Constitution article par article.
De responsables capables de dialoguer avec ceux qui ne pensent pas comme eux.
Bref, elle a besoin d’être formée, structurée et professionnalisée.
Parce que l’opposition n’est pas une profession de colère.
C’est une responsabilité démocratique.
DE LA COLÈRE À LA CONVICTION
Il ne suffit donc pas de remplir une rue de slogans.
Il ne suffit pas de brandir des pancartes.
Il ne suffit pas de dénoncer.
Il ne suffit pas non plus de transformer chaque incident en drame politique avant même que les faits ne soient établis.
Une opposition qui veut gouverner demain doit apprendre à parler comme un gouvernement en attente.
Elle doit démontrer qu’elle sait gérer avant de demander à gérer.
Elle doit convaincre avant de prétendre représenter.
Et surtout, elle doit comprendre une vérité vieille comme la démocratie :
le peuple n’est pas un décor.
Il n’est pas une foule que l’on convoque pour donner une image de puissance. Il est le juge silencieux de toutes les ambitions politiques.
La marche du 15 septembre aura donc peut-être été moins importante par son nombre que par les questions qu’elle soulève.
Qui représente réellement le peuple ?
Qui sait encore convaincre ?
Qui possède un projet ?
Qui sait reconnaître une vérité lorsqu’elle vient de son adversaire ?
Et surtout, qui est réellement prêt à gouverner ?
La réponse ne se trouve pas dans le bruit d’une marche.
Elle se trouve dans la qualité des idées.
Car lorsqu’une opposition transforme la politique en théâtre, elle risque de découvrir, à la fin du spectacle, que le public n’a pas applaudi. Parole d’artiste de théâtre !
Et en démocratie, le silence du public est parfois plus assourdissant que tous les slogans d’une manifestation.
ZADAIN KASONGO T.


