Que l’on ne se méprenne pas. Une nation peut avoir besoin de dialoguer. Elle y est parfois condamnée lorsque la guerre menace d’engloutir tout ce qui subsiste encore de la communauté humaine. Mais il existe une frontière morale que l’on franchit à ses risques et périls : celle où la justice devient un simple accessoire de la négociation.
On nous invite à contempler une étrange assemblée où les criminels côtoieraient les magistrats qu’ils ont défiés, où les prédateurs économiques deviseraient avec les victimes de leur rapacité, où les fauteurs de violence se présenteraient comme des partenaires politiques, où des responsables discrédités retrouveraient, par la magie d’une photographie officielle, une respectabilité que les faits leur avaient retirée. Ce n’est plus une conférence nationale ; c’est une entreprise de blanchiment moral.
Une démocratie ne s’effondre pas seulement sous les coups des armes. Elle succombe aussi lorsque les catégories essentielles cessent d’être distinguées. Le juste et l’injuste deviennent deux opinions. Le crime devient une stratégie. La corruption se mue en compétence politique. La trahison se pare des couleurs du réalisme. Et l’on demande ensuite au citoyen de croire encore à la vertu des institutions.
Il est curieux que ceux qui parlent sans cesse de dialogue inclusif parlent si peu de responsabilité. Comme si la paix exigeait l’amnésie. Comme si le pardon pouvait précéder la vérité. Comme si les victimes avaient pour premier devoir de faciliter le confort moral de ceux qui les ont meurtries.
Une nation ne se reconstruit pas en confondant le tribunal et la tribune. Le premier établit les responsabilités ; la seconde organise les débats. Lorsque l’une remplace l’autre, ce n’est plus la politique qui progresse, c’est l’impunité qui change simplement de costume.
Les défenseurs de ces grandes messes invoquent le pragmatisme. Ils expliquent que l’on ne fait pas la paix avec ses amis. La formule est séduisante ; elle dispense surtout de réfléchir. Car dialoguer n’oblige pas à absoudre. Négocier n’impose pas d’effacer les fautes. La stabilité obtenue au prix du renoncement à toute exigence morale ressemble à ces maisons dont les fondations ont été rongées : elles paraissent solides jusqu’au jour où elles s’écroulent d’un seul bloc.
Notre pays souffre moins d’un manque de dialogue que d’un déficit d’exemplarité. Les peuples ne demandent pas des cérémonies politiques ; ils réclament des institutions qui protègent, des juges qui jugent, des dirigeants qui répondent de leurs actes et des citoyens qui puissent croire que la loi s’applique également à tous.
Le dialogue n’est pas une lessive universelle où chacun ressortirait vêtu d’une innocence retrouvée. Une nation digne de ce nom ne se sauve ni par la confusion des responsabilités ni par l’effacement des fautes, mais par la fidélité obstinée à la justice. Sans cette fidélité, les plus belles déclarations d’unité ne sont que des discours prononcés devant le miroir des ambitions. Elles rassurent ceux qui les prononcent et désespèrent ceux qui les écoutent.
Les peuples ont la mémoire plus longue que les gouvernements. Ils savent reconnaître le moment où la politique cesse d’être le service du bien commun pour devenir la gestion des renoncements. Ce jour-là, le dialogue ne rassemble plus la nation ; il révèle seulement l’étendue de son égarement.
José Tshisungu wa Tshisungu


