JOURS FRAGILES À KINSHASA

La présence de Oyembi-Yembi Jean Louis dans la rue est quotidienne. Chaque matin, il installe son petit panier d’œufs près d’un carrefour poussiéreux, à l’ombre d’un vieux mur couvert d’affiches déchirées. Il choisit toujours le même endroit, presque avec superstition. Il a besoin de cette régularité. Dans une ville où tout semble incertain, ce petit carré de trottoir représente pour lui une sorte de territoire intérieur. C’est quelque chose qui lui appartient encore. Il vend des œufs, mais il vend surtout quelques heures de survie.
Chaque matin, avant même d’ouvrir son panier, il compte mentalement ce qu’il doit gagner. Il connaît ses dépenses avec une précision de comptables : le repas du soir, le transport, les besoins de la maison, les dettes qu’il repousse depuis des semaines. Il ne calcule pas seulement de l’argent. Il calcule du temps. Combien d’heures peut-il encore tenir ? Combien de jours avant qu’une dette ne devienne une humiliation ? Combien de matins avant qu’un événement imprévu ne fasse basculer l’équilibre fragile qu’il maintient ?
Il arrive parfois qu’un client lui demande le prix d’un œuf, puis s’éloigne en soupirant. Oyembi-Yembi ne se fâche pas. Il sourit. Mais, intérieurement, quelque chose se contracte. Il apprend depuis longtemps à sourire lorsqu’il a envie de protester. Il découvre que, dans la pauvreté, même la colère devient un luxe. Il faut la retenir pour ne pas perdre un client, une relation, une possibilité. Les passants voient en lui un marchand. Lui sait qu’il est davantage. Il est un homme qui lutte contre l’invisible. Car certaines douleurs ne laissent aucune trace sur le corps. Elles s’insinuent dans la pensée, s’installent dans le silence, s’assoient auprès de l’homme lorsqu’il dort et marchent avec lui lorsqu’il cherche à gagner son pain.
La nuit, Oyembi-Yembi se réveille parfois sans savoir pourquoi. Il écoute les bruits de la maison. Un chien aboie au loin. Une moto passe dans la rue. Une voix s’élève puis disparaît. Il regarde l’obscurité. Son premier réflexe est de penser à l’argent. Il se demande s’il a suffisamment vendu dans la journée. Puis il pense au lendemain. Puis au mois suivant. Puis à cette étrange succession de lendemains qui lui donne parfois l’impression de courir sans jamais avancer.
Il déteste particulièrement cette question qui revient toujours dans son esprit. Et si demain était pire qu’aujourd’hui ? Il essaie de chasser cette pensée. Mais elle revient. Elle revient comme une dette. Non loin de là se trouve une maison pour personnes âgées dirigée par monsieur Lemba. La demeure accueille ceux que la société éloigne peu à peu de son regard : des vieillards sans famille, d’anciens fonctionnaires oubliés, des hommes et des femmes qui ont consacré leurs forces au pays et qui attendent désormais que le pays se souvienne d’eux.
Chaque semaine, Oyembi-Yembi vient livrer quelques œufs à cette maison. Il aime cet endroit sans savoir exactement pourquoi. Peut-être parce qu’ici personne ne lui demande de paraître plus fort qu’il ne l’est. Lorsqu’il franchit le portail, il éprouve une sensation étrange. Dans la cour, les vieillards sont assis, certains parlent, d’autres demeurent silencieux. Le temps semble avoir ralenti entre les murs de cette demeure. Oyembi-Yembi y reconnaît quelque chose de son propre avenir.
Cette pensée l’effraie. Il se demande parfois s’il finira comme eux : assis quelque part, regardant les jeunes passer, avec le sentiment d’avoir donné beaucoup sans savoir exactement ce qu’il a reçu en retour. Il chasse cette image. Il refuse de penser si loin. Pourtant, elle reste quelque part dans sa conscience. Chaque semaine, il rencontre le directeur dans la cour, sous un vieux manguier fatigué qui semble, lui aussi, porter sur ses branches le poids des années.
Un matin, tandis que Kinshasa gronde autour d’eux, Oyembi-Yembi pose son panier. Il hésite avant de parler. Cette hésitation n’échappe pas à Lemba.
— Monsieur Lemba, j’ai entendu autrefois une vieille parole de nos ancêtres : « Mieux vaut être affamé que stressé. » Je me demande si cette parole est encore vraie aujourd’hui.
Il regarde les pensionnaires assis silencieusement sur les bancs de la cour. Il remarque surtout le visage d’Oyembi-Yembi. Ce n’est pas seulement de la curiosité qu’il y voit. C’est une inquiétude. Une inquiétude profonde que le jeune homme tente de déguiser sous une question philosophique.
— Peut-être faut-il d’abord comprendre ce que cette parole signifie, répond-il. Elle ne compare pas seulement deux souffrances. Elle parle de deux manières pour l’homme d’être prisonnier.
Oyembi-Yembi esquisse un sourire triste.
— La faim, je la connais. Elle vient lorsque l’argent manque dans la poche. Mais le stress dont parlent les anciens, où se cache-t-il ?
Lemba se penche et ramasse une feuille tombée au sol.
— Il se cache dans l’attente.
Il marque une pause.
— Dans l’attente d’une décision administrative qui ne vient jamais. Dans l’attente d’une justice qui hésite. Dans l’attente d’un travail qui n’arrive pas. Dans l’attente d’un avenir qui semble toujours reculer. La faim habite parfois le ventre ; le stress, lui, habite la conscience.
Oyembi-Yembi baisse les yeux vers ses œufs. Il se demande soudain si Lemba parle de lui.
— Alors un homme peut être nourri et pourtant mourir intérieurement ?
Lemba lève les yeux vers lui.
— Oui. Parce que l’homme ne vit pas seulement de nourriture. Il vit aussi de la certitude que demain aura un sens.
La phrase frappe Oyembi-Yembi plus profondément qu’il ne veut le montrer. Que demain aura un sens. Il répète silencieusement ces mots. Depuis combien de temps ne s’est-il pas demandé si son propre lendemain avait un sens ? Il travaille. Il vend. Il rentre. Il recommence. Sa vie lui apparaît soudain comme une roue qui tourne sans déplacer véritablement le véhicule.
Dans la maison, un vieil homme appelé Babala écoute leur conversation. Il a travaillé toute sa vie dans l’administration publique. Autrefois, il croyait que servir l’État signifiait construire quelque chose qui survivra à son propre passage. Il croit aux institutions. Il croit aux dossiers. Il croit aux signatures. Il croit aux promesses. Mais les années ont détruit une partie de ces croyances. À présent, Babala regarde par la fenêtre les jeunes courir derrière de petits métiers pour simplement exister. Il reconnaît dans leurs gestes une fatigue qu’il connaît lui-même.
— Vous voyez ces jeunes ? dit-il. Ils portent déjà la fatigue de ceux qui ont vécu trop longtemps dans l’incertitude.
Oyembi-Yembi tourne lentement la tête vers lui. Cette fois, il ne sourit pas. Il ressent quelque chose qui ressemble à de la colère. Une colère ancienne. Une colère sans cible précise. Il se demande qui est responsable de cette fatigue.
Les dirigeants ?

Les institutions ? Les circonstances ? La pauvreté ? L’histoire ? Ou lui-même ? Cette dernière hypothèse est celle qui lui fait le plus mal. Car Oyembi-Yembi s’est souvent accusé en secret. Il s’est demandé s’il n’avait pas manqué de courage, s’il n’avait pas choisi le mauvais métier, s’il n’aurait pas dû partir ailleurs, tenter autre chose, prendre davantage de risques. Il porte en lui cette culpabilité silencieuse de ceux qui échouent dans une société qui leur répète que la réussite dépend principalement de leur volonté. Mais aujourd’hui, pour la première fois, quelqu’un lui suggère que son échec apparent n’est peut-être pas entièrement personnel. Il reste silencieux. Quelque chose se déplace en lui.

José Tshisungu wa Tshisungu

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