Après les exclus du chômage, les pensionnés modestes face au labyrinthe administratif
Il y a, dans la société humaine, des moments où l’on croit avoir atteint le bout du chemin. La retraite devrait être l’un de ces moments-là. Après des décennies de travail, après les réveils matinaux, les transports bondés, les ateliers, les bureaux, les chantiers, les commerces, les hôpitaux, les écoles et toutes ces journées où l’on échange une partie de sa vie contre un salaire, vient enfin le temps où l’on devrait pouvoir souffler. Mais pour certains, la retraite n’est pas la fin du combat. Elle en constitue malheureusement un nouveau chapitre.
Après les personnes exclues du chômage et contraintes de se tourner vers les CPAS, une autre catégorie de la population semble aujourd’hui particulièrement vulnérable : les personnes âgées disposant de faibles revenus.
Et dans certains bureaux où se traitent les dossiers des pensionnés, l’atmosphère semble avoir changé. Les files s’allongent, les questions se multiplient, les dossiers s’empilent. Des personnes âgées, parfois accompagnées d’un enfant ou d’un proche, viennent chercher une réponse à une question qui, pour elles, n’a rien d’abstrait :
« Est-ce que je vais encore recevoir l’aide qui me permet de vivre ? »
La GRAPA : une aide qui n’est pas un privilège
La GRAPA — Garantie de revenus aux personnes âgées — est une allocation sociale destinée aux personnes ayant atteint l’âge requis et dont les ressources financières sont insuffisantes. Elle n’est pas une pension acquise en contrepartie de cotisations : c’est une aide sociale destinée à garantir un minimum de ressources. Cette distinction est fondamentale.
Car derrière le mot administratif « GRAPA », il y a parfois une réalité beaucoup moins administrative : un loyer à payer, une facture d’électricité, des médicaments, un panier de courses, divers abonnements , parfois même une aide financière à apporter à un enfant ou à un petit-enfant.
Pour une personne disposant de très peu de ressources, quelques centaines d’euros ne représentent donc pas une ligne comptable.
Ils représentent la différence entre finir le mois avec dignité et finir le mois dans l’angoisse.
C’est pourquoi la suspension ou la diminution d’une telle allocation peut provoquer un véritable séisme dans la vie quotidienne d’un pensionné.
Le pensionné face au labyrinthe administratif
Le problème n’est pas nécessairement l’existence des contrôles. Une administration a évidemment le devoir de vérifier que les prestations sociales sont attribuées conformément à la loi. La lutte contre les abus et la fraude est légitime. Le Service fédéral des Pensions prévoit d’ailleurs des contrôles spécifiques concernant la condition de résidence des bénéficiaires de la GRAPA.
Mais entre le contrôle nécessaire et la précarité administrative, il existe parfois une zone grise où l’être humain risque de disparaître derrière le dossier.
Imaginez une femme de 72 ans. Elle a travaillé pendant des années, élevé ses enfants, payé ses impôts et construit sa vie en Belgique. À la retraite, ses revenus restent faibles. Elle bénéficie d’une GRAPA. Un jour, elle reçoit un courrier. On lui demande un document.
Elle ne comprend pas exactement ce qui est attendu. Elle demande de l’aide à une connaissance. Le document arrive tardivement. Entre-temps, son dossier est réexaminé. Et soudain, l’argent n’arrive plus.
Pour l’administration, il s’agit d’un dossier à compléter.
Pour cette femme, il s’agit peut-être de son alimentation du mois.
C’est là toute la différence entre la logique administrative et la réalité humaine.
Mais il y a aussi d’autres cas ne relevant pas de la négligence ni de la faute des bénéficiaires de la GRAPA. Pendant la période de grève des agents de la Bpost, certains courriers ne sont pas arrivés à destination. Pour l’administration, c’est de la faute du bénéficiaire.Pour ce dernier, il a transmis les documents demandés en bonne et due forme. La suspension de la GRAPA est pourtant prise. C’est le début de la descente aux enfers. Manquer ce supplément demeure un véritable calvaire.
La frontière invisible des voyages
La question des séjours à l’étranger constitue également un point sensible.
La GRAPA étant une aide sociale liée notamment à la résidence effective en Belgique, ses bénéficiaires sont soumis à des règles particulières concernant leurs absences du territoire. Le Service fédéral des Pensions indique notamment qu’un bénéficiaire peut séjourner à l’étranger 29 jours par année civile et doit signaler à l’avance certains séjours.
La règle peut paraître simple sur le papier. Mais la vie, elle, est rarement écrite sur papier.
Prenons le cas d’un pensionné d’origine étrangère qui a passé toute sa vie en Belgique.
Ses parents sont peut-être enterrés dans son pays d’origine. Une sœur malade l’appelle. Un enfant qui y vit connaît des difficultés. Une maison familiale doit être entretenue. Une cérémonie familiale est organisée.
Il part.
Quelques semaines plus tard, il revient en Belgique avec le sentiment de retrouver son domicile, son quartier, ses habitudes.
Mais son dossier administratif, lui, ne regarde pas les choses avec les mêmes yeux.
Pour l’administration, une absence doit être déclarée et comptabilisée. Pour l’être humain, un voyage peut simplement être une affaire de famille.
C’est précisément là que naissent parfois les incompréhensions.
Quand la vieillesse rencontre l’immigration
Un autre aspect mérite d’être observé avec beaucoup de prudence.
Parmi les personnes confrontées à ces difficultés, certains témoignages font état de pensionnés d’origine étrangère qui se sentent particulièrement vulnérables face aux procédures administratives.
Il serait toutefois imprudent d’affirmer, sans données officielles précises, que les personnes d’origine étrangère constituent majoritairement les victimes de ces mesures.
Mais une chose est certaine : la barrière administrative peut être plus lourde à franchir lorsque s’ajoutent l’âge, la faiblesse des revenus, la maîtrise imparfaite d’une langue administrative ou la complexité d’une situation familiale et résidentielle.
Pour une personne âgée qui maîtrise difficilement le français ou le néerlandais, une lettre de l’administration peut parfois ressembler à un message venu d’une autre planète.
Quelques lignes. Quelques cases. Une date limite. Un document à fournir. Une signature.
Et derrière tout cela, une menace que personne n’ose prononcer mais que le pensionné comprend très vite :
« Si vous ne faites pas ce qu’on vous demande, votre allocation peut être suspendue. »
La vieillesse ne devrait pas être un examen permanent
Il y a quelque chose de profondément troublant dans le spectacle d’une personne âgée faisant la file devant un guichet pour démontrer qu’elle mérite encore de recevoir le minimum qui lui permet de vivre.
Bien entendu, la société doit contrôler l’utilisation de l’argent public.
Mais elle doit également se demander comment elle traite ceux qui ont passé leur vie à contribuer à son fonctionnement.
Une société se juge aussi à la manière dont elle regarde ses anciens.
Pas seulement lorsqu’ils sont jeunes et productifs.
Pas seulement lorsqu’ils travaillent.
Pas seulement lorsqu’ils paient des cotisations.
Mais aussi lorsqu’ils deviennent vieux, fragiles et parfois dépendants.
Le paradoxe d’une société moderne
La Belgique est un État social doté d’institutions nombreuses et de mécanismes de protection importants. Et pourtant, il arrive qu’une personne âgée disposant de ressources limitées se retrouve prise dans un véritable labyrinthe de démarches. Le paradoxe est saisissant.
Plus la société se numérise, plus elle doit veiller à ne pas abandonner ceux qui maîtrisent le moins les outils numériques.
Un formulaire en ligne peut être une merveille de simplicité pour un informaticien de 35 ans.
Il peut devenir une montagne pour une dame de 78 ans qui n’a jamais appris à utiliser Itsme, qui ne sait pas scanner un document ou qui ne comprend pas pourquoi son dossier, qu’elle croyait réglé depuis des années, doit soudain être réexaminé.
Les autorités proposent heureusement différents moyens d’information et d’accompagnement. Le dossier GRAPA peut notamment être géré via mypension.be et des services d’aide existent également dans certaines communes.
Mais encore faut-il savoir que ces portes existent et pouvoir les franchir.
Du chômage à la vieillesse : une même inquiétude
Il existe donc un fil invisible entre les deux phénomènes.
D’un côté, des personnes privées de chômage qui se tournent vers les CPAS.
De l’autre, des personnes âgées dont les revenus sont insuffisants et qui dépendent d’une aide sociale telle que la GRAPA.
Dans les deux cas, nous retrouvons une même question :
Que devient celui qui tombe entre les mailles du filet social ?
Car une société peut multiplier les allocations, les formulaires, les contrôles et les institutions.
Mais si celui qui devrait bénéficier de la protection ne parvient plus à comprendre le système, le filet existe sur le papier et se déchire dans la réalité.
Le guichet ne doit jamais devenir un mur
Il ne s’agit évidemment pas de demander la suppression des contrôles.
Il ne s’agit pas davantage de présenter l’administration comme une ennemie des pensionnés.
Il s’agit de poser une question beaucoup plus simple et beaucoup plus humaine :
Peut-on contrôler sans humilier ? Peut-on vérifier sans précariser ? Peut-on demander des documents sans transformer leur absence temporaire en catastrophe financière ?
Peut-on lutter contre la fraude sans considérer chaque personne âgée comme un suspect potentiel ?
La réponse devrait être oui. Parce que la justice sociale ne consiste pas uniquement à distribuer une allocation. Elle consiste également à faire en sorte que celui qui y a droit puisse effectivement la recevoir.
Une société se reconnaît à ses vieux
Il y a quelque chose de profondément symbolique dans ces files de pensionnés devant les bureaux administratifs.
Ils portent parfois dans leurs mains un dossier épais. Mais derrière ce dossier, il y a une vie entière.
Un homme qui a travaillé dans une usine. Une femme qui a nettoyé des bureaux. Un chauffeur qui a sillonné les routes. Une infirmière qui a veillé sur des malades. Un commerçant qui s’est levé chaque matin avant le lever du soleil. Un immigré arrivé jeune en Belgique, qui a travaillé, payé ses cotisations, élevé ses enfants et participé, à sa manière, à la construction de ce pays.
Tous ont quelque chose en commun : ils ont vieilli.
Et vieillir ne devrait pas signifier commencer une nouvelle carrière de demandeur d’aide.
La dignité ne devrait pas prendre un numéro. La vieillesse ne devrait pas attendre derrière un guichet. Et la solidarité, lorsqu’elle est véritable, ne devrait jamais donner au pauvre le sentiment qu’il doit mériter sa pauvreté.
ZADAIN KASONGO T.


