LE CONGO À L’ÉPREUVE DE LA CONSTITUTION

Pouvoir, opposition, Constitution : et le peuple dans tout cela ?

Ce 15 septembre 2026, Kinshasa s’apprête à vivre une journée politique particulière.

D’un côté, le Parlement reprend officiellement ses travaux pour la session ordinaire de septembre. De l’autre, la coalition d’opposition C64 a appelé à une mobilisation populaire contre tout projet de changement ou de révision de la Constitution. La coïncidence n’a donc rien d’anodin : pendant que les députés et les sénateurs font leur rentrée institutionnelle, leurs adversaires politiques entendent, eux aussi, faire leur « rentrée » dans la rue.

Une sorte de face-à-face entre la République des institutions et la République de la rue.

La C64 avait initialement annoncé un sit-in devant le Palais du Peuple, siège du Parlement, avec remise d’un mémorandum aux autorités. Les organisateurs voulaient ainsi interpeller directement les députés au moment où ceux-ci reprennent leurs travaux. À la veille de la manifestation, toutefois, un compromis avec les autorités provinciales a modifié le dispositif et éloigné le point de chute du Palais du Peuple.

La journée n’en demeure pas moins politiquement chargée.

Car derrière cette manifestation se cache une question beaucoup plus importante que celle d’un simple rassemblement politique :

Que veut réellement le peuple congolais pour son avenir institutionnel ?


LA GUERRE DES COMMUNIQUÉS

Depuis plusieurs mois, le débat sur la Constitution s’est transformé en véritable bataille politique.

L’opposition voit dans la volonté de réformer ou de changer la Loi fondamentale une manœuvre susceptible de permettre au président Félix Tshisekedi de prolonger son séjour au pouvoir au-delà de ses deux mandats constitutionnels.

Le pouvoir, lui, rejette cette lecture et affirme que la réforme répond à des préoccupations institutionnelles plus larges.

Félix Tshisekedi a notamment déclaré que si une réforme devait intervenir, elle devrait passer par la consultation de la population, notamment par référendum, tout en affirmant que la question ne devait pas être automatiquement liée à un éventuel troisième mandat.

Voilà donc deux lectures radicalement opposées d’une même réalité.

Pour les uns :

changer la Constitution, c’est préparer le troisième mandat.

Pour les autres :

réformer la Constitution, c’est adapter les institutions aux réalités du pays.

Et entre les deux ?

Le peuple.

Du moins, en théorie.

Car dans les deux camps, chacun affirme parler en son nom.


UNE CONSTITUTION, DEUX LECTURES

Le débat serait pourtant plus intéressant s’il dépassait les slogans.

Car la Constitution de 2006 n’est pas nécessairement perçue de la même manière par tous les spécialistes.

Certains estiment qu’elle comporte aujourd’hui des dispositions devenues inadaptées aux réalités institutionnelles du pays. Le professeur André Mbata, par exemple, a récemment évoqué plusieurs dispositions devenues techniquement obsolètes depuis les transformations institutionnelles intervenues depuis 2006.

D’autres, au contraire, considèrent que le problème principal du Congo n’est pas nécessairement la Constitution, mais la manière dont elle est appliquée.

Une étude de l’Institut Ebuteli arrive justement à cette conclusion : les déséquilibres institutionnels congolais seraient davantage liés aux pratiques politiques et à l’affaiblissement des mécanismes de contrôle qu’à l’épuisement du texte constitutionnel lui-même.

Voilà qui devrait normalement ouvrir un vaste débat intellectuel.

Mais au Congo, comme souvent ailleurs, la politique préfère parfois les certitudes aux interrogations.


LE TROISIÈME MANDAT : LE MOT QUI FÂCHE

Il existe pourtant un éléphant au milieu du salon.

Tout le monde le voit.

Tout le monde en parle.

Mais chacun préfère parfois regarder ailleurs.

C’est évidemment la question du troisième mandat présidentiel.

L’opposition soupçonne le pouvoir de vouloir utiliser la réforme constitutionnelle comme moyen de contourner la limitation actuelle des mandats.

La C64 a fait de cette crainte l’un des principaux arguments de sa mobilisation, affirmant qu’aucune révision, aucun référendum ou autre mécanisme juridique ne devrait permettre d’ouvrir la voie à un troisième mandat.

Le pouvoir répond que le peuple sera appelé à se prononcer.

Et certains responsables de la majorité vont encore plus loin en affirmant que si le peuple décidait lui-même d’une réforme, celle-ci devrait être respectée.

C’est précisément ici que commence le véritable débat.

Jusqu’où peut aller la souveraineté populaire ?

Et surtout :

le peuple peut-il tout décider ?

La réponse mérite mieux qu’un slogan de meeting.


L’OPPOSITION : DIRE NON NE SUFFIT PAS

Il faut aussi avoir le courage de poser la question à l’opposition.

S’opposer est un droit.

Contester est un devoir démocratique lorsqu’une décision paraît dangereuse pour la République.

Dire NON peut même être une formidable contribution à la démocratie.

Mais après le NON, il faut généralement expliquer :

OUI à quoi ?

C’est là que le débat devient plus difficile. Des opposants qui parlent mal ou ne savent pas expliquer leur thèse dans toutes les langues.

Une opposition ne peut pas se contenter éternellement de dénoncer les erreurs du pouvoir. Elle doit aussi présenter au peuple une vision, un programme, une méthode et une perspective.

Que ferait-elle différemment ?

Quelle Constitution proposerait-elle ?

Quelle organisation territoriale ?

Quelle politique économique ?

Quelle réforme de l’administration ?

Quelle politique de sécurité ?

Quelle réponse à la guerre dans l’Est ?

Quelle stratégie pour l’emploi des jeunes ?

Quelle place pour les provinces ?

Quel équilibre entre le président, le Parlement, le gouvernement et la justice ?

Voilà les questions auxquelles le citoyen aimerait entendre des réponses.

Parce qu’une démocratie ne peut pas vivre uniquement de :

« Nous sommes contre. »

Elle a besoin aussi de :

« Voilà ce que nous ferons. »


MAJORITÉ CONTRE OPPOSITION : LE PEUPLE EN ARBITRE ?

Le pouvoir, de son côté, ne peut pas non plus considérer toute critique comme une simple obstruction politique.

Une opposition existe précisément pour poser des questions que le pouvoir préférerait parfois éviter.

Elle surveille.

Elle conteste.

Elle alerte.

Elle dérange.

Et une démocratie dans laquelle personne ne dérange personne est souvent une démocratie qui dort.

Le pouvoir doit donc accepter la contradiction.

Mais l’opposition doit également accepter une autre réalité :

toute réalisation du pouvoir n’est pas automatiquement mauvaise parce qu’elle vient du pouvoir.

De même, toute réforme proposée par le pouvoir n’est pas nécessairement bonne parce qu’elle est présentée comme une réforme historique.

Il faut examiner.

Comparer.

Mesurer.

Vérifier.

Et finalement juger.

LA GUERRE NE DOIT PAS TUER LE DÉBAT DÉMOCRATIQUE

Un autre argument apparaît régulièrement dans ce débat : celui de la guerre dans l’Est de la RDC.

Certains estiment que, dans un contexte où le pays fait face aux violences de l’AFC/M23 et à l’implication dénoncée du Rwanda, la classe politique devrait parler d’une seule voix pour défendre l’intégrité territoriale du pays.

L’argument mérite d’être entendu.

Mais il faut également éviter un raccourci dangereux :

la guerre ne suspend pas automatiquement la démocratie.

On peut défendre l’intégrité territoriale du Congo tout en discutant de sa Constitution.

On peut combattre l’agression extérieure tout en critiquant le gouvernement.

On peut soutenir l’armée nationale tout en demandant des comptes aux dirigeants.

On peut être patriote sans être membre de la majorité.

Et l’on peut être opposant sans être l’ami de l’ennemi.

Voilà une distinction essentielle.

Car accuser automatiquement tout opposant de collusion avec l’ennemi simplement parce qu’il critique le pouvoir serait une pente dangereuse.

De la même manière, accuser automatiquement tout partisan de la réforme constitutionnelle de vouloir instaurer une dictature serait tout aussi simpliste.

La République mérite mieux que ces procès en patriotisme.

ET SI LE PEUPLE DISAIT NON… AUX DEUX CAMPS ?

C’est peut-être ici que se trouve la véritable question.

Le peuple congolais n’est pas obligé de choisir entre le discours du pouvoir et celui de l’opposition.

Il peut écouter les deux.

Et rejeter les deux.

Il peut également accepter certaines propositions du pouvoir et en refuser d’autres.

Il peut soutenir une réforme constitutionnelle sans vouloir un troisième mandat. Il peut aussi vouloir un troisième mandat vu d’excellents résultats, pourquoi pas?

Il peut défendre la Constitution sans soutenir nécessairement tous les partis de l’opposition.

Il peut demander une nouvelle Constitution et exiger en même temps des garanties absolues sur l’alternance.

Le citoyen n’est pas obligé d’acheter le paquet entier.

Il peut prendre ce qui lui paraît bon et laisser le reste.

C’est précisément cela, la souveraineté populaire.

LE DINDON DE LA FARCE ?

Dans cette grande bataille politique, il existe toutefois un personnage dont on parle beaucoup mais qu’on écoute finalement assez peu :

le citoyen ordinaire.

Celui qui cherche un emploi.

Celui qui paie son loyer.

Celui qui se demande comment nourrir ses enfants.

Celui qui emprunte chaque matin les transports bondés de Kinshasa, de Lubumbashi.

Celui qui vit dans l’Est sous la menace de la guerre.

Celui qui attend de l’État une école, un hôpital, une route, de l’électricité, de l’eau et de la sécurité.

C’est en son nom que les politiciens parlent.

C’est pour lui qu’ils prétendent se battre.

Mais l’écoute-t-on vraiment ?

Voilà la question que la classe politique congolaise devrait avoir le courage de poser.

Parce que le peuple n’est pas seulement une foule à mobiliser le jour d’une manifestation.

Il n’est pas seulement un électeur à courtiser pendant les campagnes.

Il n’est pas seulement un chiffre dans les statistiques électorales.

Il est le souverain.

Et un souverain que l’on consulte seulement lorsqu’on a besoin de lui finit parfois par devenir un souverain méfiant.


LE CONGO A-T-IL BESOIN D’UNE NOUVELLE CONSTITUTION ?

Peut-être.

Peut-être pas. De mon analyse personnelle, oui.

Mais la question mérite d’être posée sérieusement.

Une Constitution n’est pas un monument sacré que le temps rend automatiquement intouchable.

Mais elle n’est pas non plus une chemise politique que l’on change au gré des ambitions du moment.

Elle doit évoluer lorsque l’intérêt général l’exige.

Elle doit être protégée lorsque certains veulent la modifier pour satisfaire des intérêts particuliers.

Et surtout, elle doit être respectée par ceux-là mêmes qui jurent de la défendre.

La Commission nationale des droits de l’homme a d’ailleurs rappelé récemment qu’une réforme constitutionnelle devrait renforcer les droits fondamentaux, la démocratie, la justice et l’État de droit, et reposer sur un processus respectueux du consentement populaire.

Voilà peut-être la bonne boussole.


LES « NON » ET LES « OUI »

Il y a quelque chose d’étrange dans notre vie politique.

Nous avons parfois des oppositions qui disent NON avant même d’avoir entendu la proposition.

Et nous avons parfois des majorités qui disent OUI avant même d’avoir examiné la critique.

Entre les deux, la raison cherche désespérément une place.

Or une démocratie adulte devrait fonctionner autrement.

Le pouvoir devrait pouvoir dire :

« Cette proposition de l’opposition est pertinente. »

Et l’opposition devrait pouvoir reconnaître :

« Cette réalisation du pouvoir est utile. »

Ce jour-là, le Congo aura peut-être franchi un grand pas.

Car reconnaître une bonne idée de l’adversaire n’est pas une trahison.

C’est de la maturité politique.


LE 15 SEPTEMBRE : UN RENDEZ-VOUS AVEC L’HISTOIRE ?

Le 15 septembre pourrait donc être davantage qu’une simple journée de manifestation.

Ce pourrait être un test.

Un test pour le pouvoir.

Un test pour l’opposition.

Un test pour les institutions.

Mais surtout un test pour la démocratie congolaise.

La question n’est finalement pas seulement de savoir combien de personnes descendront dans les rues.

Elle n’est pas non plus de savoir combien de députés applaudiront la réforme.

La véritable question est beaucoup plus profonde :

le Congo est-il capable de débattre de son avenir sans se déchirer ?

Le pouvoir devra entendre la colère lorsqu’elle est légitime.

L’opposition devra présenter autre chose que la contestation permanente.

Les institutions devront garantir le débat.

Et le peuple devra être véritablement consulté.

Car c’est lui qui devra vivre avec les conséquences de toutes les décisions prises aujourd’hui en son nom.

Alors, à la majorité comme à l’opposition, permettons-nous cette simple question :

Et si, cette fois, nous demandions réellement au peuple ce qu’il veut ?

Car le Congo ne manque ni de politiciens, ni de discours, ni de communiqués.

Ce qui lui manque peut-être le plus aujourd’hui, c’est un véritable

dialogue entre les Congolais et avec les Congolais.

Et, au-dessus des ambitions des uns et des calculs des autres, une chose devrait demeurer :

l’intérêt du Congo.

Parce qu’au bout du compte, le pouvoir passera.

L’opposition passera.

Les partis passeront.

Les présidents passeront.

Mais le Congo, lui, restera.

ZADAIN KASONGO T.




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