LE DRAME DE LA DIASPORA : OÙ EST CHEZ MOI ?

À Kinshasa, ce matin de 10 septembre 2026, la ville s’est réveillée avant le soleil.
Dans la parcelle de papa Emmanuel, le coq du voisin a chanté trop tôt. Dans la rue, les premiers klaxons des taxis se mêlent aux appels des vendeuses. Une femme traverse la chaussée avec une bassine de pains encore chauds sur la tête. Plus loin, un vendeur de journaux crie les titres du matin, tandis qu’un groupe de jeunes, téléphones à la main, commente les nouvelles venues d’Europe. Dans le salon de la maison familiale, le ventilateur s’est arrêté. Une fois encore, le courant vient de partir. La télévision, branchée sur une petite batterie, continue pourtant de parler. À l’écran, un journaliste annonce les nouvelles mesures prises par plusieurs gouvernements européens contre l’immigration. Les images montrent des frontières renforcées, des manifestations, des meetings politiques où des foules agitent des drapeaux nationaux. Un responsable d’un parti d’extrême droite promet de « reprendre le contrôle » du pays. Personne ne touche au thé. Sur le canapé, le père, Emmanuel, soixante-huit ans, regarde fixement l’écran. Il connaît l’Europe. Il y a vécu trente-deux ans. Il est parti de Kinshasa en 1995, avec une petite valise noire, deux chemises et l’adresse d’un cousin à Bruxelles. Aujourd’hui, il possède la nationalité belge. Ses deux filles sont nées en Belgique. Son fils travaille à Liège. Lui-même a passé sa vie à conduire des autobus. Depuis sa retraite, il partage son temps entre Bruxelles et Kinshasa. Dans la maison, on l’appelle encore « Papa Bruxelles ». Le téléphone posé sur la table se met à vibrer. C’est son fils.
— Papa, tu as vu les nouvelles ?
— Oui.
— Ici, ça devient sérieux.
Emmanuel ne répond pas tout de suite. Par la fenêtre ouverte, il entend les klaxons de la rue. Une moto-taxi passe devant la parcelle. Une voisine appelle son enfant. Quelqu’un met de la musique beaucoup trop fort.
— Tu veux revenir ? demande enfin Emmanuel.
Un silence.
— Je ne sais pas.
Cette phrase tombe dans le salon avec le poids d’une mauvaise nouvelle. Car revenir n’est pas si simple. Le fils d’Emmanuel a trente ans. Il est né en Belgique. Il parle le français avec l’accent de Bruxelles. Il connaît Kinshasa par les vacances de son enfance, les mariages, les funérailles, les photos et les récits de son père. Il aime le Congo, mais il n’y a jamais vraiment vécu.
Alors, lorsqu’Emmanuel lui dit :
— Tu pourrais rentrer. Ici, tu es chez toi.
Le fils répond :
— Mais papa, est-ce que je suis encore chez moi ?
Voilà la question que la télévision ne posera jamais. Elle parlera de statistiques, de frontières, de natalité, de sécurité, d’identité nationale. Elle parlera du vieillissement de l’Europe et de la peur du « grand remplacement ». Elle expliquera que les Européens sont de moins en moins nombreux à naître et que les populations venues d’Afrique deviennent plus visibles. Mais elle ne montrera pas le visage d’un Congolais devant une maison de Kinshasa, se demandant où se trouve désormais son pays. Le « grand remplacement » est une expression commode pour ceux qui veulent transformer une angoisse démographique en peur de l’étranger. Mais derrière les mots, il y a des vies. Il y a Emmanuel. Il y a son fils. Il y a ses filles. Il y a tous ces Congolais qui ont passé dix, vingt ou trente ans à construire leur existence en Europe. Que leur dira-t-on demain ? Qu’ils sont devenus trop étrangers pour rester ? Et s’ils rentrent, que leur dira le Congo ? Que vous êtes revenus trop tard ? C’est ici que commence le véritable drame. Car la diaspora congolaise est prise entre deux inquiétudes. En Europe, elle découvre qu’une partie de la classe politique voudrait réduire sa présence. Au Congo, elle découvre qu’elle a changé pendant son absence et que le pays lui-même n’est plus celui qu’elle avait quitté. À Kinshasa, Emmanuel connaît cette vérité. Il regarde sa maison. Le mur extérieur a été repeint. La vieille boutique du coin est devenue un salon de coiffure. Le terrain vague où, enfant, il jouait est maintenant couvert de constructions. La ville qu’il porte dans sa mémoire n’existe plus tout à fait. Il comprend alors que le retour n’est jamais un simple retour. On ne revient pas dans le passé. On revient dans un pays qui a continué à vivre sans nous. Et pourtant, quelque chose demeure. Une langue. Une tombe. Un fleuve. Une famille. Une manière de rire. Une odeur de braise au petit matin. Un enfant qui vous appelle « papa » avec un accent européen, mais qui sait exactement ce qu’est le fufu, le bitekuteku ou le poisson salé préparé comme au pays. Alors Emmanuel se demande si son fils doit revenir. Moi, je ne lui conseillerais ni de rester par peur ni de rentrer par humiliation. La diaspora congolaise ne doit pas attendre d’être expulsée pour réfléchir à son avenir. Mais elle ne doit pas davantage accepter l’idée selon laquelle le retour serait la punition naturelle de celui qui n’est plus désiré en Europe. Il faut avoir le courage d’imaginer autre chose. Et si le Congolais pouvait vivre à Bruxelles sans renoncer à Kinshasa ? Et s’il pouvait investir à Kananga tout en travaillant à Paris ? Et si une famille pouvait avoir une maison à Ilebo et une autre à Liège ? Et si le retour pouvait être choisi temporaire, partiel, multiple ? Le Congo aurait tout à gagner à comprendre que ses enfants de la diaspora ne reviennent pas nécessairement les mains vides. Ils rapportent des compétences, des expériences, des réseaux, des idées. Ils peuvent participer à la reconstruction du pays sans devoir effacer les années passées ailleurs. Mais eux aussi devront comprendre que le Congo n’est pas un musée où l’on conserve intact le souvenir de ceux qui sont partis. Il faudra accepter de revenir comme on revient chez quelqu’un qu’on aime : avec affection, mais sans prétendre que rien n’a changé. Dehors, à Kinshasa, le courant revient brusquement. Le ventilateur se remet à tourner. La télévision augmente automatiquement le volume. À Bruxelles, le fils d’Emmanuel attend toujours une réponse. Son père regarde l’écran, puis la cour, puis le vieux manguier planté par son propre père. Enfin, il reprend son téléphone.
— Mon fils, lui dit-il, ne rentre pas parce qu’ils ne veulent plus de toi. Et ne reste pas parce que tu as peur de rentrer.
Un silence.
— Rentre un jour parce que tu auras quelque chose à construire ici. Et si tu dois rester là-bas, reste debout.
C’est peut-être cela, finalement, que 2026 devrait apprendre aux Congolais. Ne pas attendre que l’Europe décide de leur place. Ne pas demander au Congo de réparer toutes les blessures de l’exil. Ne pas choisir entre deux patries comme on choisit entre deux camps. Construire des ponts. Car le véritable avenir de la diaspora ne se trouve peut-être ni entièrement à Bruxelles ni entièrement à Kinshasa. Il se trouve dans cette capacité nouvelle à appartenir aux deux rives sans être prisonnier d’aucune d’entre elles. À Kinshasa, le soleil est maintenant haut. La rue est pleine. La ville continue. Et, quelque part entre le fleuve Congo et les rues de Bruxelles, un homme de trente ans cherche encore la réponse à une question très simple et très ancienne : Où est chez moi ? Peut-être que la réponse de 2026 sera enfin celle-ci : Chez moi est l’endroit où je peux encore choisir mon avenir.

José Tshisungu wa Tshisungu

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