À Kinshasa, il faut parfois se méfier des chiffres. Ils ont l’apparence de la vérité, cette froideur tranquille des choses qui semblent ne pouvoir être discutées. Cinq mille. Dix-huit millions. Entre les deux, il y a toute une ville, toute une foule invisible, tout un peuple qui ne s’est pas donné rendez-vous au même endroit. Le 15 septembre, le C64 avait donné rendez-vous aux opposants de Kinshasa. Ils devaient partir de plusieurs points de la capitale et converger vers le cœur politique de la ville. À l’Échangeur de Limete, des militants venus notamment de Tshangu et de Mont-Amba se sont rassemblés avant d’emprunter le boulevard Lumumba. À Bandalungwa, d’autres groupes se sont formés autour du rond-point Moulaert. Le parcours devait conduire les manifestants vers le boulevard Triomphal, à quelques pas du Palais du Peuple. Mais Kinshasa n’est pas seulement une capitale politique. Kinshasa est une ville qui travaille, qui circule, qui attend, qui marchande, qui souffre, qui plaisante et qui survit. Pendant que les militants se rassemblaient à l’Échangeur, quelque part à Masina, un vendeur attendait son premier client. À Matete, une mère négociait le prix du pain. À Lemba, un étudiant cherchait son transport. À Ngaba, un taximan comptait ses recettes. À Selembao, à Kimbanseke, à Bumbu, à Ndjili, la vie poursuivait son interminable conversation avec elle-même. C’est cette Kinshasa-là qu’il faut faire entrer dans le calcul. Cinq mille manifestants, si l’on retient l’estimation donnée au cours de la marche, c’est beaucoup pour une rue. C’est peu pour une métropole de dix-huit millions d’habitants. Mais surtout, c’est autre chose : c’est une photographie. Et une photographie ne raconte jamais toute une ville. Le C64 voulait démontrer sa capacité de mobilisation et sa détermination à s’opposer au changement de la Constitution. Son rassemblement a effectivement donné une visibilité à cette opposition dans plusieurs artères de la capitale. Mais la manifestation n’a pas transformé Kinshasa en cette immense procession populaire que certains auraient pu imaginer. Alors commence la tentation des chiffres. Le pouvoir regardera les cinq mille et y verra peut-être la mesure de la faiblesse de l’opposition. L’opposition regardera les mêmes cinq mille et y verra la preuve que, malgré les obstacles, elle a réussi à faire descendre des Kinois dans la rue. Mais Kinshasa, elle, reste silencieuse. Et ce silence est plus difficile à interpréter qu’un cri. Car celui qui n’est pas allé marcher n’a pas nécessairement choisi le pouvoir. Il n’a pas davantage nécessairement choisi l’opposition. Il peut simplement avoir choisi sa journée, son commerce, son travail, son transport, sa famille. À Kinshasa, l’absence d’un cortège ne signifie pas automatiquement l’adhésion à ceux qui gouvernent. Voilà pourquoi la loi du nombre est une loi imparfaite lorsqu’on l’applique à la rue. Une manifestation mesure ceux qui ont accepté de se montrer à un moment précis, dans un lieu précis, sous des conditions précises. Elle ne mesure pas directement ceux qui pensent comme eux, mais restent chez eux. Et, ce 15 septembre, les conditions n’étaient pas neutres. La police avait renforcé sa présence dans plusieurs endroits de la capitale. L’itinéraire avait été modifié après un accord avec l’Hôtel de Ville afin d’éviter les abords immédiats du Parlement, dont la rentrée parlementaire avait lieu le même jour. Des incidents ont ensuite opposé des manifestants et des groupes hostiles au cortège, avec intervention de la police. Il faut donc être prudent avant de transformer cinq mille personnes en verdict national. Mais il faut être tout aussi prudent avant de transformer ces cinq mille en victoire politique. Car il y a une vérité plus embarrassante pour l’opposition : Kinshasa n’a pas répondu massivement à son appel. Et cette vérité-là ne mérite ni insultes ni triomphalisme. Elle mérite une question. Pourquoi ? Pourquoi une opposition qui parle au nom de la défense de la Constitution n’a-t-elle pas réussi à faire descendre davantage de Kinois dans la rue ? Est-ce la peur ? Est-ce la lassitude ? Est-ce la méfiance envers les hommes politiques ? Est-ce simplement la priorité donnée à la survie quotidienne ? Ou est-ce que, dans une ville aussi immense, le message de l’opposition n’a pas encore trouvé le chemin qui mène des sièges des partis aux quartiers populaires ? Voilà peut-être le véritable enseignement de cette journée. Car entre le siège d’un parti et la parcelle d’un Kinois, il y a souvent plus qu’une distance géographique. Il y a une distance politique. L’Échangeur de Limete peut être rempli de drapeaux sans que Kimbanseke ait cessé de compter ses difficultés. Le boulevard Lumumba peut résonner de slogans sans que Masina ait décidé de faire de ces slogans les siens. Le boulevard Triomphal peut devenir, pendant quelques heures, le théâtre de l’opposition sans que toute la ville ait nécessairement choisi son camp. Kinshasa n’est pas une foule unique. Elle est une multitude de Kinshasa. Et c’est précisément pour cela que les cinq mille du 15 septembre doivent être regardés avec sérieux, mais sans leur faire dire ce qu’ils ne disent pas. Ils disent qu’une opposition existe. Ils disent qu’elle peut mobiliser. Ils disent aussi que cette mobilisation, ce jour-là, est demeurée limitée au regard de l’immensité de la capitale. Ils ne disent pas que les dix-huit millions de Kinois sont favorables au pouvoir. Ils ne disent pas davantage que les dix-huit millions sont acquis à l’opposition. La véritable bataille du nombre ne s’est peut-être pas encore jouée dans la rue. Elle se jouera lorsque le Kinois qui regarde aujourd’hui passer les cortèges devra transformer son silence en choix. C’est alors seulement que les chiffres cesseront d’être des estimations de foule pour devenir des bulletins de vote. Pour l’heure, l’Échangeur a vu passer quelques milliers de citoyens. Kinshasa, elle, a regardé. Et dans une démocratie, il faut toujours se demander ce que signifie le regard de ceux qui ne descendent pas dans la rue. C’est peut-être là, dans cette immense foule absente, que se trouve encore le véritable rapport de forces.
José Tshisungu wa Tshisungu


