Je ne sais jamais très bien quoi penser des manifestations politiques dans les parcs. Cette rencontre entre la nature et la politique me gêne. Les arbres continuent leur vie silencieuse, les enfants jouent, les chiens tirent sur leur laisse, les amoureux s’asseyent sur les bancs, et voilà que des hommes et des femmes arrivent avec des pancartes pour rappeler qu’ailleurs, très loin de ces allées tranquilles, des gens ont peur. C’est pourtant ce qui se passait au Bois de la Cambre. Des Congolais étaient là cherchant des soutiens pour leurs demandes d’asile. Ils parlaient aux passants, expliquaient leur situation, montraient des documents, racontaient ce qui les avait poussés à quitter le Congo. Ils vont droit au fait, puis reviennent en arrière, précisent un détail, corrigent une date. Comme s’ils avaient appris qu’un souvenir, pour être entendu en Europe, doit devenir un dossier. Cette dernière chose m’a frappé. Chez nous, lorsqu’un homme est menacé, il ne pense pas toujours à conserver les preuves de sa menace. Il cherche d’abord à sauver sa peau. Il téléphone à quelqu’un, change de maison, se cache, part. Après coup seulement vient la nécessité de tout expliquer. Et c’est alors que commence une autre épreuve. Il faut raconter sa peur à des gens qui ne l’ont pas connue. Je me suis demandé ce que pouvait éprouver celui qui, après avoir quitté le Congo, se retrouve devant un passant belge à lui expliquer pourquoi il ne peut plus rentrer chez lui. Le passant écoute peut-être avec sympathie, pose une question, regarde la pancarte, puis repart. Pour lui, la rencontre aura duré cinq minutes, pour l’autre, elle peut décider de plusieurs années de sa vie. Il ne faut pourtant pas demander au passant de rendre une décision d’asile. Ce n’est pas son rôle. Il ne connaît ni le dossier, ni les faits, ni les circonstances. La sympathie n’est pas une procédure juridique. C’est précisément là que je trouve la situation des exilés particulièrement pénible. Ils ont besoin de l’opinion publique alors que leur demande doit, en principe, être examinée selon des règles qui ne dépendent pas de l’opinion publique. Ils cherchent donc à être vus sans que le fait d’être vus suffise. Ils cherchent des témoins d’une histoire dont les autorités doivent encore vérifier les éléments. Cette contradiction explique peut-être leur présence dans ce parc. Je dis « peut-être », car je me méfie maintenant des explications trop propres. La politique congolaise nous a tellement habitués aux récits arrangés que nous avons fini par soupçonner même les vérités qui nous dérangent. Il y a toujours à Matonge un résident congolais pour dire : celui-là ment. Quelqu’un d’autre pour répondre : celui-là est persécuté. Entre les deux, le dossier attend. Je préfère les faits. Mais les faits ne sont pas toujours faciles à obtenir lorsqu’il s’agit de persécution politique. C’est ce qui rend l’exil si cruel. Celui qui fuit le régime de Kabila laisse derrière lui précisément ce qui pourrait expliquer sa fuite. Il quitte ses proches, son environnement, son téléphone parfois, son travail, ses habitudes, ses papiers. Puis on lui demande de raconter sa vie avec suffisamment de précision pour qu’un étranger puisse distinguer la vérité de l’invention. Je ne voudrais pas être à sa place. Il a quitté le Congo parce qu’il dit y avoir eu peur. Il lui reste maintenant à vivre avec une autre peur : celle de ne pas être cru. C’est une bien étrange manière de découvrir l’Europe. La manifestation se déroulait en août 2018, quelques mois avant l’arrivée de Félix -Antoine Tshisekedi au pouvoir.
José Tshisungu wa Tshisungu


