COMPLOT À GOMA

Il est, à Goma, des nuits où la géographie prend soudain les couleurs de la politique. Sur une carte étalée dans un bureau clandestin, deux colonels rwandais, Giruki et Ruribona, contemplent Lubumbashi comme on regarde une proie dont on voudrait déjà se partager les dépouilles. La ville apparaît silencieuse sur le papier, avec ses quartiers, ses avenues, ses richesses minières et ses blessures anciennes. Ils en parlent avec cette assurance glaciale des hommes qui confondent la connaissance d’un territoire avec le droit de le posséder. Giruki en connaît les principaux repères. Il sait que l’aéroport international de la Luano se trouve au nord-ouest, que Katuba s’étend au sud et que Kasumbalesa constitue une importante porte d’entrée frontalière. Ruribona, lui, s’impatiente. Il attend les renforts annoncés en provenance de Kasumbalesa. Dans son esprit, la conquête relève d’abord d’une affaire de rapports de force, de calculs et de mouvements de troupes. Il semble pourtant ignorer une réalité élémentaire : derrière les noms inscrits sur les cartes vivent des familles, des commerçants, des élèves, des enseignants, des croyants, des hommes et des femmes attachés à leurs maisons, à leurs souvenirs et à leur terre. Tous ne sont pas nécessairement disposés à céder leur ville à ceux qui viendraient de l’autre côté de la frontière. La Luano et Katuba ne sont pas, dans cette conversation, de simples repères géographiques. Ils figurent deux visages de Lubumbashi. L’aéroport, au nord-ouest, évoque l’ouverture sur le monde, les échanges et la circulation des hommes. Katuba, au sud, rappelle la densité de la vie populaire, avec ses rues, ses marchés et ses solidarités quotidiennes. Entre ces deux espaces, il y a toute une ville, une mémoire collective et une population dont les états-majors ne peuvent disposer comme d’une réserve de territoire. Une autre question, plus inquiétante encore, traverse cette conversation : celle de la complicité intérieure. Le nom du député national Iliba Kwezi est prononcé. Il représente la figure de l’homme qui, installé au cœur des institutions nationales, pourrait contribuer aux desseins d’une puissance étrangère. Je ne sais pas ce qui m’inquiète le plus dans un tel scénario : l’ambition du conquérant ou la disponibilité supposée de celui qui serait prêt à lui en faciliter l’entreprise. L’histoire de nos pays nous a suffisamment appris que les entreprises de domination trouvent parfois leurs meilleurs auxiliaires parmi ceux-là mêmes qui devraient en être les premiers adversaires. C’est peut-être là que réside l’un des drames les plus profonds de la politique congolaise : la frontière extérieure ne suffit pas toujours à protéger la souveraineté intérieure. Un pays peut posséder un immense territoire, une armée, un hymne national et une Constitution ; il demeure vulnérable lorsque la fidélité à la chose publique s’efface devant les intérêts particuliers. La trahison, lorsqu’elle existe, ne porte pas nécessairement un uniforme étranger. Elle peut revêtir le costume respectable d’un élu, emprunter le langage de la diplomatie ou se dissimuler derrière les précautions d’un discours parlementaire. Mais Giruki commet une erreur fondamentale s’il croit que Lubumbashi se résume à la Luano, à Katuba et aux routes qui conduisent vers Kasumbalesa. Une ville n’est pas une carte militaire. Elle est une communauté de destins, un tissu de relations humaines, une somme de vies qui ne se laissent pas réduire aux calculs d’un état-major. On peut imaginer des mouvements de troupes, annoncer des renforts et tracer des itinéraires sur une table ; on ne commande pas pour autant l’adhésion des populations. Les conquérants ont souvent cette faiblesse : ils connaissent les voies qui conduisent aux villes, mais ignorent les chemins qui mènent à la conscience de leurs habitants. Je songe alors à cette vieille maladie de nos États : considérer la souveraineté comme une propriété des gouvernants plutôt que comme un bien commun des citoyens. Les hommes politiques se disputent les institutions, les militaires surveillent les frontières, les puissances étrangères poursuivent leurs intérêts et, pendant ce temps, les populations demandent simplement à vivre en paix. À force de traiter le Congo comme un espace à conquérir, à exploiter ou à négocier, certains finissent par oublier qu’il est d’abord une patrie. Et une patrie ne se confond ni avec le pouvoir qui la gouverne ni avec les intérêts de ceux qui prétendent parler en son nom. Je ne sais quelle serait l’issue de cette nuit dans l’imagination de Giruki et de Ruribona. Je voudrais cependant croire qu’au petit matin leur carte leur paraîtrait moins rassurante. Il existe une force que les états-majors savent difficilement mesurer : la résistance d’un peuple qui, malgré ses divisions, retrouve parfois le sentiment de son appartenance commune lorsqu’il comprend que sa maison est menacée.

José Tshisungu wa Tshisungu

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