FÉLIX TSHISEKEDI : LA TENSION DU POUVOIR ET DE LA GOUVERNANCE

En lisant les critiques adressées à Félix Tshisekedi, je me suis arrêté sur une question qui me paraît plus importante que les reproches formulés contre sa personne : que fait-on réellement du pouvoir lorsqu’on le détient ? On peut accéder à la présidence, disposer des institutions, nommer des collaborateurs et recevoir les honneurs attachés à la fonction. Mais tout cela suffit-il pour gouverner un pays comme la République démocratique du Congo ? Les détracteurs du président lui reprochent beaucoup de choses. Il prierait trop, ferait une confiance excessive aux pasteurs, s’entourerait de personnes peu consistantes et aurait tourné le dos à une diaspora congolaise pourtant riche de compétences. Ils lui reprochent aussi de ne pas écouter suffisamment la population, de se croire à l’abri de toute contestation et de faire trop confiance au soutien américain. À cela s’ajoutent ses relations avec des acteurs étrangers et sa disposition à engager des dialogues avec des adversaires dont la légitimité est contestée. Je ne partage pas nécessairement toutes ces accusations. Certaines me semblent excessives, d’autres demanderaient des preuves. Mais je ne voudrais pas non plus les écarter sous prétexte qu’elles viennent de ses adversaires. Il y a, dans ce réquisitoire, une question que le pouvoir devrait prendre au sérieux : le président entend-il encore les voix qui ne lui disent pas ce qu’il souhaite entendre ? C’est souvent là que commence l’isolement d’un dirigeant. Je me méfie des entourages où tout le monde semble d’accord avec le chef. Un président a besoin de collaborateurs capables de le contredire, de lui signaler ses erreurs et de lui présenter les réalités du pays sans les embellir. La loyauté politique ne devrait jamais se transformer en complaisance. Quant à la diaspora, je trouve regrettable qu’un pays disposant d’autant de compétences dispersées à travers le monde éprouve encore des difficultés à les mobiliser. Les Congolais de l’étranger ne demandent pas nécessairement des postes ; beaucoup pourraient apporter une expérience, un savoir-faire et une connaissance des institutions dont le pays a besoin. Je m’arrête cependant sur un autre reproche : celui qui consiste à demander au président de tenir le pouvoir d’une main plus ferme. Je ne suis pas convaincu que la RDC ait besoin d’un homme plus autoritaire. Nous avons déjà suffisamment souffert de cette confusion entre l’autorité de l’État et la volonté personnelle de celui qui le dirige. Je ne vois pas pourquoi un président devrait moins prier, moins dialoguer ou davantage intimider pour prouver qu’il gouverne. Ce qui m’intéresse, c’est plutôt la qualité de ses décisions et leurs conséquences sur la vie des Congolais. Je n’ai rien contre la foi d’un chef d’État. Elle appartient à sa conscience. Mais je ne voudrais pas que les prières et les consultations religieuses prennent la place du travail politique, de l’expertise et de la prévision. Gouverner un pays ne relève pas de la seule conviction personnelle. Il faut connaître les hommes, comprendre les institutions, mesurer les conséquences des décisions et accepter d’en répondre. La question américaine m’inspire une autre réserve. Je ne crois pas qu’un président congolais puisse construire une politique nationale sur la confiance accordée à un président des États-Unis. Donald Trump passe, comme passent les autres dirigeants. Les administrations changent, les intérêts demeurent et les alliances se recomposent. Je trouve donc dangereux de faire dépendre la sécurité ou l’avenir de la RDC des dispositions d’une administration étrangère. Washington défend ses intérêts ; Bruxelles, Paris et Pékin font de même. Pourquoi voudrions-nous que les autres pensent d’abord à notre place ? Je ne condamne pas pour autant les relations avec les partenaires étrangers. Un pays ne se développe pas en s’enfermant dans ses frontières. Mais je voudrais que la RDC sache mieux ce qu’elle attend de ses partenaires et ce qu’elle est disposée à leur accorder. La souveraineté ne se proclame pas seulement dans les discours. Elle se négocie, se défend et se vérifie dans les actes. Le dialogue politique me paraît relever de la même prudence. Je comprends que certains Congolais s’inquiètent de voir le pouvoir discuter avec des acteurs dont ils contestent la légitimité. Mais faut-il refuser toute conversation avec un adversaire au risque de prolonger une crise ? Je ne le pense pas. Encore faut-il que le dialogue ne récompense pas la violence et ne fasse pas oublier les responsabilités de chacun. La recherche de la paix ne devrait pas devenir un moyen de contourner les règles communes. À mesure que je réfléchis à ces critiques, je me rends compte qu’elles nous conduisent à un problème plus ancien et plus profond que la présidence de Félix Tshisekedi. Nous avons pris l’habitude de tout attendre de l’homme qui occupe le sommet de l’État. Nous lui demandons de réparer seul ce que plusieurs décennies de pratiques politiques ont contribué à fragiliser. Puis, lorsque les résultats ne répondent pas aux attentes, nous concentrons sur sa personne toutes nos déceptions. Je ne voudrais ni absoudre Félix Tshisekedi ni faire de lui le responsable unique de nos malheurs. Il est comptable de l’exercice du pouvoir qui lui a été confié et doit répondre de ses choix. Mais ses adversaires devraient également comprendre que dénoncer les insuffisances d’un président ne suffit pas à penser l’avenir d’un pays. La critique gagne en profondeur lorsqu’elle nous oblige à interroger nos institutions, nos pratiques politiques et la responsabilité de nos élites. Au fond, ce que je reprocherais à Félix Tshisekedi, si les faits évoqués se confirmaient, ce ne serait pas de prier trop, de dialoguer avec ses adversaires ou de manquer de brutalité. Ce serait de ne pas avoir suffisamment transformé le pouvoir présidentiel en institutions solides, en confiance populaire et en capacité nationale d’action. C’est là, à mes yeux, que se trouve la véritable question. Un président peut être entouré, applaudi, soutenu par des partenaires étrangers et disposer de tous les attributs de sa fonction. Il peut même exercer son autorité avec fermeté. Mais si, au terme de son mandat, les institutions restent fragiles, si les compétences nationales demeurent inutilisées et si la population continue de vivre dans l’incertitude, que restera-t-il de son passage au pouvoir ? Je préfère poser cette question plutôt que de compter les pasteurs qui fréquentent le palais présidentiel ou de mesurer la force d’un chef à la peur qu’il inspire. Ce qui m’importe, finalement, ce n’est pas seulement de savoir qui gouverne le Congo, mais de comprendre quel Congo nous sommes en train de construire.

José Tshisungu wa Tshisungu
(Auteur de La culture politique des Congolais, Sudbury, Éditions Glopro, 2008, 85 p.)

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